‹ Kabyles et KroumirsChapitre 48 sur 159 · PREMIER VILLAGE KABYLE · texte numérisé non relu

PREMIER VILLAGE KABYLE

à se tatouer, à s’habiller, à croquer des sucreries ou des confitures : c’est la seule distraction qui lui soit permise. Celle-là a des servantes qui la remplacent et président aux travaux du ménage ; elle vit dans la tente, ne. sort pas, ne fait que de rares visites à ses amies ou à ses parents, et ne voit d'autre homme que son mari.

Nos spahis avaient pris une allure plus rapide, nous étions sur un plateau où le chemin serpentait sans difficulté; mais l'ombre montait de la vallée, envahissant peu à peu les hautes montagnes encore éclairées des derniers feux du soleil; puis, comme dans tous les pays de l'Orient, où il n’y a pas de crépuscule, la nuit vint tout à coup et l'obscurité la plus complète succéda au jour, sans transition. Les étoiles ne répandaient que de pâles clartés, insuffisantes à nous faire distinguer le sentier que suivaient nos guides, et je laissai mon mulet marcher derrière ses compagnons comme il l’entendait. On peut, du reste, s’en fier à l'instinct de ces excellentes bêtes, qui, si elles n’ont pas une allure rapide, sont infatigables et offrent toute sécurité.

Après une heure de marche silencieuse, pendant laquelle je n’entendais que le pas de nos chevaux, nous aperçûmes devant nous, à peu de distance, quelques rares lumières, c'était Bou-Kteun ; encore quelques pas et nous y étions. Quelle erreur! les cavaliers d’'escorte tournent brusquement à droite, nous descendons dans un ravin étroit, profond, qui nous sépare du village et que l'obscurité de la nuit ne m’a pas permis de voir. Le

chemin est abrupt, difficile, si j'en juge par les mouvements saccadés de mon mulet; nous traversons un ruisseau que j'entends bruire entre les cailloux; puis nous grimpons de nouveau un chemin à lacets; bientôt les aboiements des chiens nous avertissent que nous entrons dans le village. Nous parcourons des rues tortucuses, étroites, où deux cavaliers n’ont jamais passé - de front, et nous arrivons enfin à une maison qui est celle du cheikh ou plutôt de l’amin, car nous sommes en Kabylie. !

” La porte est fermée; les spahis frappent et les chiens font rage à l’intérieur. M... et moi restons prudemment sur nos montures, attendant l'issue de la négociation | qui va s’entamer. La porte s'ouvre enfin; deux hommes apparaissent dans la pénombre, éclairés par une lampe en terre que tient l’un d’eux. Le premier, homme de haute taille, à la figure ouverte et bienveillante, s’avance sur le seuil; à la vue des spahis, les selamalek, Îes baise-mains commencent, puis nos guides demandent pour nous l'hospitalité. Le Kabyle nous reçoit avec gravité, sans s'informer de notre qualité, obéissant, non à un devoir social qu’il ne connaît pas, mais à un précepte de sa religion qui lui commande de considérer l’hôte comme un envoyé de Dieu. Il vient à nous, nous prend la main, la porte à ses lèvres sans servilité, nous aide à descendre de nos montures et nous fait entrer sous un hangar qui n'a, pour tout meuble, qu’un four et de vastes jarres recou-

L’AMIN DE BOUKTEUN 125

vertes de tresses de paille, où se mettent les provisions et les grains. Deux serviteurs s’empressent d’étendre des nattes, on y ajoute des tellis et des coussins, et l’amin nous invite à nous asseoir. Puis il fait apporter du lait, du miel, et remplit avec dignité les devoirs de l’hospitalité. Un souper d'œufs, de miel, de figues, de galettes est bientôt improvisé et nous y faisons honneur. L’'amin s’abstient d'y prendre part, il nous’regarde et cherche à prévenir nos désirs '; puis, lorsque notré repas est terminé, il enlève lui-même ce qui reste et va porter nos reliefs aux spahis et aux muletiers accroupis dans un coin.

M... prépare le café, et l’amin se rapproche, surpris de ce mode si facile de procéder avecune lampe à espritde-vin. Le café est fait en cinq minutes, et les tasses dont nous sommes munis se remplissent ctse vident rapidement. L’amin, à qui nous en offrons, accepte et savoure lentement la boissons parfumée; c’est un régal pour lui, car les Kabyles prennent rarement du café. Les Arabes des tentes n’en consomment pas non plus; les habitants des villes en ont seuls l’habitude, mais ils fument dans le chibouk une espèce de tabac très blond, très doux, appelé chébli. Pendant toute la durée de notre voyage, je n’ai pas vu fumer un seul Kabyle.

Bou-Kteun, aussi appelé Tela-Méla, situé à mi-côte du Dern’el Ah’mer, « le plateau rouge, » est un pauvre

1. Les Kabyles, comme les Arabes, ne mangent jamais avec leurs hôtes; ils croiraient manquer à la politesse.

village qui garde Île passage des Bibans, ou Portes de fer. Il n’a rien d’intéressant, et à part la maison de l’amin, qui est bien construite, toutes les autres ressemblent à de vraies cabanes. Le lendemain, dès l'aube, nous le quittions, et l’amin, aussi matinal que nous, nous accompagnait pendant quatre kilomètres. Tous les alentours du village étaient autrefois plantés en oliviers, en figuiers; c'était la richesse de ce village; mais la guerre a tout détruit, les arbres ont été brûlés ou sciés au picd, et l’amin me les montrait en disant: « Roumi françès », ce sont les chrétiens français.

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