‹ Kabyles et KroumirsChapitre 69 sur 159 · LE CHAOUCH DU BEY AHMED · texte numérisé non relu

LE CHAOUCH DU BEY AHMED

vengeances particulières; coutume fraternelle qu’on s'étonne de trouver chez un peuple qui a érigé en loi l’abus de la force, le fatalisme aveugle; coutume qui suscite chez le Kabyle des sentiments d’humanité, de charité si éloignés du dogme matérialiste du Koran.

J'ai dit que les Kabyles étaient industrieux; chaque tribu a son industrie : les unes, comme les Beni-Abbas, forgent des canons de fusil, de pistolet, des batteries; d’autres, telles que les Flissas et les Barbachas, fabriquent des sabres, des couteaux, des pioches, des socs de charrue; d’autres, les huiles, les savons, la cire, le miel; enfin, deux tribus, les Aïth-el-Arba, les Aïth- Ali-ou-Arzoum, fabriquaient de la fausse monnaie, et comme la mort était prononcée, par les coutumes kabyles, contre ceux qui la mettaient en circulation, les Beni-Boudrar, les Beni-Ouassis étaient chargés de la faire sortir du pays. Constantine, Bône, Sétif en étaient infestés. Le bey de Constantine, furieux de cette concurrence à ses boudjous, fit arrêter, le même jour, sur les marchés de ces trois villes, les hommes des tribus connues pour faire ce commerce malhonnèête, et fit trancher la tête à cent d’entre eux.

J'ai vu à Constantine le chaouch du bey Ahmed qui fut chargé de cette exécution. C’est un vieux Turc à longues moustaches grises, vêtu d’une étrange façon : il portait un turban jaune de dimension colossale, et une ample ceinture orange tranchait sur son vêtement vert clair. Au temps de sa prospérité, un large yatagan

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était passé dans cette ceinture. Aujourd’hui, le pauvre Tobriz, c’est son nom, est bien déchu de sa gloire. Il est cafetier dans le quartier arabe. Pour dix centimes, cette main, qui a coupé deux mille têtes, vous sert une tasse de café. Il se souvient fort bien des cent Kabyles décapités en une nuit et dont les têtes furent exposées sur les marchés.

Dans les premières années de la conquête, Tobriz servait d’exécuteur des hautes œuvres de la justice militaire française, et il a, pour notre compte, scié bien des cols, car c’est en sciant que l'opération se pratique. Mais depuis que la machine philanthropique du docteur Guillotin a remplacé le yatagan, le vieux chaouch est rentré dans la vie privée, et il se prend souvent à regretter ce qu’il appelle le bon temps.

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