‹ Kabyles et KroumirsChapitre 70 sur 159 · FATIMA LA MARABOUTE · texte numérisé non relu

FATIMA LA MARABOUTE

La caste des marabouts, toute religieuse à l’origine, est devenue peu à peu une véritable noblesse de naissance, vivant, au milieu de ce peuple démocratique des Kabyles, avec ses privilèges et ses préjugés. Les femmes elles-mêmes, les filles de marabouts jouissent de plus de liberté que chez les Arabes; elles ne sont pas exclues des fêtes, des cérémonies publiques. Elles habitent les zaouias avec leur père, héritent de leur prétendue sainteté, et, par les bienfaits qu’elles répandent autour d'elles, elles deviennent un sujet de vénération pour leur tribu et souvent pour les populations environnantes.

Dans une de nos excursions dans la Petite Kabylie,

entre Ténez et Orléansville, dans la tribu des Ouled- Riah, et sur un des mamelons qui se détachent de cette vaste et riche plaine, nous fûmes reçus dans la zaouia célèbre de Sidi-Ali-Taleb. Le bâtiment, dominé par la koubba du saint, était divisé en quatre parties distinctes : la première, la plus vaste, est la mosquée; au milieu se dresse le tombeau, couvert d’un riche tapis de soie et entouré des drapeaux verts de l'Islam; la partie droite sert d’école, la partie gauche cest la maison des hôtes; enfin le bâtiment le plus reculé est occupé par le marabout et sa famille, chargés de la direction de la Zaouia.

Tout voyageur, quel qu'il soit, pauvre ou riche, ne frappe jamais sans être secouru à la porte de Sidi-Ali: il reçoit la plus cordiale hospitalité.

Nous y arrivions par une belle soirée d’été; de la plaine où nous cheminions, déjà plongée dans les ombres du crépuscule, nous voyions devant nous, sur la colline, la koubba noyée dans une poussière rose des derniers rayons du soleil couchant. Les laboureurs, les bergers rentraient, poussant devant eux leurs troupeaux.

« C'est donc une ferme que cette zaouia ? demandai-je à Hamet, notre guide.

— La maraboute est riche, sans compter les aumônes des fidèles, et tous ces champs que tu vois au loin sont à elle.

— Quelle maraboute ?

— Mais Fatima Bent-el-Kébibi. Son père a été longtemps l'ennemi des Français, mais il a reconnu que vous étiez un peuple juste et puissant, que vos chefs - n'étaient pas des pillards comme les Turcs, et il s’est soumis avec toute la tribu des Ouled-Riah, qu’il tenait dans sa main. Chaque année sortent de cette zaouia de jeunes tolbas (savants) qui vont, dans leurs villages, ouvrir à leur tour de petites écoles pour les enfants des pauvres, et toute leur vie ils restent soumis comme afiliés khouans à ce collège qui leur a appris les commentaires du Koran, l’arithmétique, la grammaire et la versification. Moi qui vous parle, j'ai été aussi élève de la zaouia de Chellata, mais j'aimais mieux la vie active, et je me suis engagé comme spahi. »

Lakdar-el-Kébibi est mort, plein de jours, il y a quelques années, ne laissant qu’une fille, Fatima, qui a hérité de l'influence de son père, non seulement dans la tribu des Ouled-Riah, mais sur tout le pays kabyle.

Nous approchions de la zaouia, et déjà les chiens aboyaient, annonçant notre visite; bientôt un vieillard venait à notre rencontre, et, la main étendue sur la poitrine, saluant d’un air grave il nous disait :

« Marhaba bikoum, ya diaf Rebb1! Soyez les bienvenus, Ô les hôtes de Dieu! » Puis se rapprochant, il me tenait l’étrier, et baisait l’épaule de mon compagnon M... en signe de vénération.

Bientôt nous entrions dans la salle des hôtes, où

des divans bas, couverts de tapis, s’étalaient tout le

long de la muraille blanchie à la chaux. Des dattes, des fruits secs, du lait nous étaient offerts en attendant le Taam, repas du soir.

Je demandai à remercier la maraboute de sa gracieuse hospitalité, mais il me fut répondu qu’après'avoir donné des ordres pour notre souper, elle s’était retirée dans son harem. | |

Le lendemain, elle vint nous faire visite et s'informer si son intendant avait rempli tous les devoirs de l’hospitalité, et si nous n’avions rien à désirer. Je la fis remercier par notre spahi, qui nous servait d’interprète, en lui demandant la permission de visiter la zaouia. Elle répondit que nous étions les maîtres du dedans et du dehors, et que nous étions libres de rester tant que l’ennui ne nous prendrait pas.

Tout en l’écoutant parler d’une voix douce et un peu traînante, je l’étudiai attentivement, surpris de l'étrange et magnifique accoutrement dont elle était revêtue. Je priai M.…., mon compagnon de route, de l’entretenir un instant, pendant que je prendrais à la dérobée un rapide croquis de sa personne. Mais elle s’aperçut bientôt de ce que je faisais, et, sans paraître blessée de mon audace, elle se placa bien en face de moi, debout, dans une pose naturelle, tout en causant avec mon ami.

C'était, autant que j’en pus juger, une femme de trente-cinq à quarante ans, à la face large, enluminée de fard du plus beau rouge ct à demi enveloppée d’un

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