‹ Kabyles et KroumirsChapitre 71 sur 159 · FATIMA LA MARABOUTE · texte numérisé non relu

FATIMA LA MARABOUTE

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voile de gaze noire. De beaux yeux bruns à fleur de tête étaient surmontés de l’arc parfait d’un sourcil noir évidemment tracé au pinceau; un nez fin, à vive arête, ombrait une bouche aux lèvres charnues.

Plantée sur sa tête, une mitre haute de plus de trente centimètres, en étoffe noire, était entourée de quatre ou cinq rangs de grosses perles de corail reliés entre eux par des plaques carrées en argent. Un voile blanc tombait derrière, du haut de la mitre ; trois énormes rondelles d’argent sculpté à jour pendaient au turban, et quatre autres pareilles, suspendues sur la poitrine, indiquaient la naissance de sept fils. D’énormes anneaux d’argent étaient attachés non à ses oreilles, qu'ils auraient déchirées par leur poids, mais à la mitre, par une chaînette, et, mêlés aux nattes, cliquetaient à chaque mouvement, bien qu’à moitié enveloppés dans un mouchoir de soie rayée rouge et or.

Une robe de soie bleu foncé, brochéed’or, était retenue à la taille par une ceinture d’argent, et des manches de mousseline blanche zébrée de bandes saumon sortaient d’épaulettes dorées et tombaient jusque sur les mains. Un manteau de mousseline brochée de pois roses l’enveloppait par derrière et venait flotter devant. Enfin une seconde robe ou cafetan de soie rose, fanée, à dessins verts, tombait sur les pieds, chaussés de babouches rouges. Tout ce fouillis d’étoffes de toute couleur formait un ensemble étrange, original et qui ne manquait pas d'harmonie. La maraboute Fatima n'avait pas sans

doute encore abdiqué toute coquetterie, car elle portait, pendu sur l'épaule gauche, un petit miroir encadré de nielles d’argent du plus singulier goût.

Elle nous quitta bientôt. Les sujets de conversation sont bien vite taris entre gens qui n’ont pas les mêmes idées et qui ne parlent pas le même langage; aussi deux heures plus tard nous quittions la zaouia de Sidi-Ali- Taleb, accompagnés des souhaits de bon voyage de la maraboute, transmis par le même vieillard qui nous avait reçus la veille.

Le muletier chargé de nos bagages nous fit dire que les sacoches du mulet étaient pleines de provisions qu’y avaient entassées les fils de Fatima.

Nous fimes, au milieu du jour, une longue halte auprès d’une source, peu pressés que nous étions de gagner le gîte du soir.

Hamet, notre spahi, nous dit que la maraboute avait une histoire, une légende. J’en avais comme le pressentiment, et j'engageai notre brave guide à nous la dire en guise de sieste. Voici ce qu’il raconta, avec ce style un peu emphatique des Arabes et qui donne au récit une certaine saveur : |

Le père de Fatima, Lakdar-el-Kébibi, descendant de Si-Ali-Taleb, était un marabout fort riche, et toute la plaine située entre Bel-am-Riah et l’Ouled-Djelah lui appartenait. Sa fille en a hérité à sa mort; mais alors qu'elle n’avait que douze ans d’âge, bien qu'aucun Kabyle n’eût contemplé son visage, elle passait, grâce

aux récits des femmes, pour la plus belle fille des Ouled- Riah.

Dans une tribu voisine du pays boisé de l’'Ouarensenis habitait une sœur de Lakdar-el-Kébibi, mariée à un pauvre bücheron kabyle. De leur union était né un fils, Abdallah, qui, avec son père, travaillait tout le jour de la cognée, résigné à sa misère éternelle. Mais il était né poète, et 1l se consolait en composant des cantatilles que répétaient toutes les filles sur les airs voulus. Un jour, Abdallah entendit parler de Fatima, sa cousine. Les femmes, à la rivière, en battant du pied, sur la pierre polie, le burnous enduit de savon, ne tarissaient pas d'éloges de la belle enfant du marabout, entrevue là-bas, à la fontaine des femmes. Le pauvre Abdallah, qui allait avoir vingt ans, entendit si souvent sa mère faire l’éloge de la petite Fatima, sa nièce, qu’elle avait vue enfant, qu’elle avait tenue sur ses genoux et qu’elle comparait à la pleine lune avec son manteau d'étoiles, qu’il devint éperdument épris de cette forme vague, idéale, qui flottait dans la brume de sa pensée. L'amour lui souffla des poésies qu'il adressa de loin à la dame de ses pensées; et Hamet nous chanta, sur un air languissant, une strophe de l’une de ces chansons :

« Ce que j’endure pour Fatima excède mes forces et

” écraserait les plus hautes montagnes. Il me semble qu’à mon cœur soit suspendu un blanc pigeon par son aile frémissante, tant mon cœur palpite et bondit d'amour. »

Un jour, il n’y tint plus et partit, résolu de braver les

peines prononcées contre ceux qui approchent de la fontaine des femmes, et se dirigea vers le pays des Ouled-Riah, distant de sa montagne de deux journées de marche. A peine arrivé, après s’être renseigné auprès des bergers, il alla se tapir dans un buisson de nopals, non loin de la fontaine. Il attendit un grand jour et toute une longue nuit, priant Allah de lui donner la suprême joie de voir, ne füt-ce qu’un instant, sa belle cousine Fatima Bent-el-Kébibi.

Allah l'exaucça : au lever du soleil, le deuxième jour, tout un essaim de jeunes filles descendait en babillant le sentier qui conduit à la fontaine, et parmi elles Fatima, portant sur sa tête une amphore kabyle. Son cœur ne s’y trompa pas, et celle que ses yeux avaient la première aperçue était bien sa cousine, se dressant, au . milieu de ses compagnes, comme le palmier élancé au milieu des jujubiers et des nopals. L’essaim folâtre envolé, le pauvre Abdallah crut que la nuit se faisait sur ses yeux comme dans son cœur ; il s’endormit. Bientôt, pressé par la faim, il se mêla aux bergers, et, pour un boudjoux, il se régala de lait et de galette; et il ne cessait de questionner les pâtres, qui, étonnés de cette curiosité d'un étranger, en parlèrent à leur retour à la zaouia, et, de proche en proche, Fatima sut bientôt qu’un poète chantait ses louanges dans les environs.

Comment se virent-ils? Comment Abdallah put-il aborder sa cousine ? Quels serments échangèrent-ils ?

Fatima promit-elle de se réserver à son cousin, enivrée

d’avoir-bu à cette coupe enchantée de la poésie inspirée par l’amour naissant ? C’est là un secret qui est resté entre eux. Fatima rentra plus sérieuse à la zaouia. Abdallah, le jeune Kabyle, retourna ravi à son gourbi.

Le temps passa, Fatima devint nubile, et Abdallah fit des confidences à sa mère, qui alla trouver son frère Lakdar.

« Mon frère, lui dit-elle, je viens te parler d’une affaire que je serais heureuse de voir terminer entre nous, et pour laquelle Allah te récompensera.

— Parle, ma sœur, quoi que tu me demandes, je te l’accorde d’avance.

— Alors, promets-moi de fiancer ta fille Fatima avec mon fils.

— Je n’ai rien à objecter à ta demande : ton fils est digne de mon alliance; il n’y a qu’une chose contre lui, c'est qu'il ne possède rien, et, tu sais, 1l faut une dot; d’ailleurs, rien ne nous oblige à hâter le mariage. »

Sa mère reporta cette réponse un peu ambiguë, un peu vague à Abdallah, qui crut, au contraire, voir luire une espérance.

Mais la mère de Fatima, femme âpre au gain, avait d’autres idées en tête; elle avait résolu d’unir sa fille à un riche amin kabyle, et elle sut détourner peu à peu Lakdar de ses bonnes intentions, si bien que lorsque Abdallah vint avec sa mère demander à son oncle de le fiancer à Fatima, il trouva le marabout plus réservé, plus froid qu’il ne s’y était attendu. A la demande du

jeune Kabyle, il répondit : « Mon fils, tu es sans fortune, j'ai promis à ta mère que ma fille serait à toi, mais ma femme veut une dot; il faut te résigner, ou t'ingénier de faire fortune. Que le ciel te vienne en aide! »

Le pauvre amoureux se retira désespéré. Cependant, il songea à un parent de son père, autrefois officier dans l’armée du bey de Constantine, et qui habitait sur ses terres, dans les environs de Msilah. Il résolut d’aller le trouver, lui conter sa peine et lui avouer le motif de sa visite; il partit triste, découragé, doutant de la générosité d’un parent qu’il connaissait à peine et qui les avait sans doute oubliés; mais il trouva un ami dans ce vieux soldat, qui l’accueillit à merveille et lui promit de satisfaire à ses désirs, à une condition toutefois, c’est qu’il resterait quelque temps auprès de lui, qui menait, au milieu de ses richesses, une existence triste et solitaire. Abdallah, quoiqu'il lui en coûtât, ne pouvait rien refuser à ce bon parent, et il se résigna.

Le vieillard le promenait dans ses terres, lui montrait ses troupeaux, cherchait à l’égayer par tous les moyens en son pouvoir; mais Abdallah n’entendait pas ou semblait ne pas comprendre; sa pensée était loin de là, son cœur était auprès de Fatima. Enfin, après un mois de séjour à Msilah, le parent, satisfait de la condescendance d’Abdallah, ou las de son mutisme, le renvoya avec un beau troupeau de cent moutons et une djébira de cuir brodé contenant deux cents douros.

Abdallah embrassa les genoux du vieillard et parti

plein de joie, hâtant la marche de ses bêtes, leur laissant à peine le temps de tondre l’herbe ou de boire aux fontaines, si bien qu’il aurait semé le chemin de ses bêtes mortes si le voyage eût été plus long; elles n’arrivèrent qu'exténuées.

Mais, pendant l’absence d’Abdallah, un riche Arabe était venu, suivi de nombreux dromadaires et d’une suite de serviteurs ; il avait planté ses tentes sur la tribu des Ouled-Riah, et avait étalé toute une cargaison de riches étoffes de Perse, de Stamboul, de haïks fins comme de la soie, de bijoux de Bagdad et d'armes de Damas. C'était un marchand du Caire qui faisait un pèlerinage aux saintes koubbas de l’Algérie et qui se livrait en même temps à son commerce habituel. C'était tout profit. |

Il entendit parler de la beauté de Fatima, il la vit même, enveloppée dans ses voiles, contempler les richesses qu'il étalait sous sa tente, car les femmes kabyles sont aussi curieuses que les filles arabes, et, comme elles, elles aiment les bijoux et les beaux burnous de Beyrouth.

Il la fit demander à la mère de Fatima d’abord, et fit, selon l’usage, précéder sa demande d’un riche présent qui la mit de suite de son parti; puis il envoya une femme au marabout pour faire la demande officielle ; mais Lakdar, fidèle à sa promesse, refusa, malgré l'offre tentante d’une riche dot que lui fit offrir le marchand.

.- Alors il se vit en butte aux obsessions de sa femme, qui chercha à ébranler sa résolution par tous les moyens. « Voyons, disait-elle, vous sacrifiez votre fille; savezvous si Abdallah réussira, s’il reviendra même jamais ? Les jeunes gens, c’est si frivole! Quelque fille du pays de Constantine lui aura fait oublier ses serments; et puis, s’il revient, quelle comparaison pourrez-vous établir entre lui et ce riche marchand? Il apportera quelques douros dans le pan de son burnous, ou traînera après lui quelques maigres moutons arrachés à la pitié de son parent. Ah! le beau mari bien nippé qu’aura là la fille du marabout Lakdar-el-Kébibi ! »

Lakdar, las de ces instances, céda et fiança sa fille. Le surlendemain, le mariage fut conclu, et Fatima, frémissante de douleur, tout en larmes, fut conduite à la tente de son époux. Elle subissait la volonté paternelle, et savait d’avance que larmes et prières seraient inutiles. Les pères et mères kabyles ne sont pas tendres.

Deux jours après, l’Arabe levait ses tentes et emmenait sa jeune épouse à Alger, où il voulait faire un séjour.

Cependant Abdallah est arrivé à l'Ouarensenis; il ne veut pas perdre un instant pour envoyer sa mère renouveler la demande de mariage; mais elle avait appris la trahison de son frère, et, avec ces ménagements, cette tendresse qu’une mère sait mettre dans ses paroles,

avec de douces et prudentes réflexions sur l’amitié, sur

l'instabilité des choses humaines, elle annonça à Abdallah le malheur qui le frappait.

Il faillit devenir fou.

« Non, ce n'est pas possible! Je ne vous crois pas! Si Lakdar a manqué à sa parole, Fatima n’aura pas trahi ses serments ; elle m'attend, vous-dis-je, partez et fixez le jour qui nous réunira. »

I! fallut bien se rendre à la réalité. Le pauvre Abdallah, après vingt jours de prostration, de désespoir, résolut de s'éloigner de ce pays où il avait espéré vivre si heureux, et il alla s'engager dans un régiment de turcos que votre gouvernement levait à Bône; il resta bien longtemps dans ce régiment et alla avec lui en Crimée, à Sébastopol, où il conquit, par sa bravoure, le grade de sergent. Plus tard, il fit la campagne d'Italie, et à une grande bataille, pendant un orage terrible qui éclata dans cette journée, et qui lui sembla un mauvais présage, 1l eut une jambe emportée par un boulet. Alors il revint au pays avec la médaille militaire sur sa veste bleue, mais mutilé, vieilli, méconnaissable. Il apprit que Fatima, devenue veuve, était de retour à la zaouia avec ses fils, et qu’elle gérait seule cette grande ferme qui, par ses produits et les dons des fidèles, lui permettait de continuer l’œuvre des ancêtres et de son fondateur, Sidi-Ali-Taleb, la zaouia, la maison des hôtes et la grande école des tolbas.

Abdallah sentit bientôt que la vie s’en allait de lui, et que, la maladie aidant, la mort était proche. Il résolut

d’aller revoir une dernière fois cette tribu des Ouled- Riah , qui avait renfermé tout ce qu’il avait aimé en ce monde, et il quitta le gourbi qu’il avait retrouvé fermé et solitaire. Son père était mort plein de jours, lui avaient dit les voisins, et la mère morte à son tour, ils avaient pieusement fermé la porte en attendant son retour. L'espoir de retrouver encore la Fatima du temps passé, ce rêve embaumé de sa jeunesse, lui donna des forces, et il partit en traînant sa jambe de bois; mais ses forces le trahirent, et il fut obligé de s’arrêter dans une : grotte, Dar-el-Frechich du Dahara.

C'est là qu’un berger le trouva un jour épuisé, mourant.

« Qui es-tu ? que fais-tu là ? lui dit le berger.

— Je suis d'une tribu de l’Ouarensenis; et toi, berger ? |

— Moi, je suis un Ouled-Riah.

— Et à qui est le troupeau que tu conduis ?

— À la maraboute Fatima Bent-el-Kébibi.

— Peux-tu voir Fatima ?

— Je la vois de loin, je ne l'approche jamais ; chaque soir, une servante vient au troupeau, je trais une chèvre et elle en porte le lait à sa maîtresse.

— Alors, prends cet anneau; tu le mettras ce soir dans la tasse de lait; si Fatima le voit, elle le reconnaîtra et tu seras récompensé comme berger ne l’a jamais été. »

Le soir venu, la servante fait remplir la tasse où le

berger dépose l’anneau ; elle la porte à sa maîtresse, qui souffle l’écume et boit. L’anneau vient à ses lèvres et s'arrête aux dents. Fatima, surprise, examine attentivement la bague, sur laquelle est inscrit un nom; elle la reconnaît.

« Par Allah! dit-elle, d’où vient cet anneau?

—- Je ne sais, répond la servante.

— Fais chercher le berger des chèvres et amène-le ICI. »

Le jeune pâtre arrive et s'arrête au seuil, effrayé de se voir si près de la maraboute. °

« D'où vient cet anneau, et qui l’a mis dans ce vase ?

— Je le tiens d’un étranger qui m'a prié de le déposer dans ce vase, disant que je serais récompensé.

— Et où est-il, cet étranger ?

— Dans la grotte qui borde l’'Oued-Frechich. J’ignore quel est cet homme; il est vieux et paraissait presque mort.

— Conduis-nous, » dit Fatima.

Et, précédée de deux serviteurs qui portent des torches de pin, elle court à la grotte où gît le pauvre turco.

A la vue de la maraboute, il se soulève; ses yeux, agrandis par la joie, lancent un dernier éclair.

Fatima lui tend l’anneau.

« Est-ce vous, Abdallah ? Est-ce l’anneau que je vous donnai en me fiançcant à vous?

— Oui, c’est bien lui, râle le moribond; gardez-le, Fatima, en souvenir de celui qui n’a jamais oublié. »

cheveux noirs s’échappant, en touffes pressées, d’une guenille jadis bleue qui lui entourait le front ; de beaux yeux couverts, dont le regard glissait timidement jusqu’à nous, frangés de longs cils noirs, formaient un ensemble charmant.

Des bracelets de corne et de cuivre cerclaient ses poignets et ses chevilles fines. Les ongles de ses mains et de ses pieds étaient teints d’une légère couche de hennah, qui, mis à faible dose, prend des tons orangés. Ajoutez à cet ensemble un petit miroir rond, enfermé dans sa boite de plomb, et fièrement pendu au cou par une cordelette, et vous aurez un portrait fidèle de cette pauvre enfant, qui déjà laissait percer, à travers ses haïllons, une pointe de coquetterie.

La mère dit aux spahis qu’elle était veuve, et qu’elle n'avait d'autre ressource que de vendre les fagots ramassés dans les bois par ses enfants. Elles habitaient un petit village qu’elles nous montrèrent, et distant du point où nous étions d'au moins six kilomètres. Nous leur donnâmes à chacune une pièce de cinquante centimes, en échange de l’eau saumâtre de leur outre qu’elles nous avaient offerte, et la joie causée par ce modeste présent nous prouva qu’elles n'étaient pas habituées à en voir souvent autant.

Après avoir franchi quelques contreforts pelés, tachés de rouge, à l’aspect sanglant, nous traversâmes successivement plusieurs vallées étroites, couvertes

d'arbres de diverses essences, pins, oliviers, genévriers;

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