INTÉRIEUR DE MAISON KABYLE
compris redoua (demain). Il nous souhaitait sans doute une bonne nuit.
Nous nous étendimes sur nos matelas, tout habillés, à la mode arabe; la chaleur était étouffante dans cette chambre sans fenêtres, et je proposai à M... d'ouvrir la porte pour prendre l'air : il dormait déjà à poings fermés, et pour m'en assurer davantage il se mit à ronfler. Je dois dire, pour lui rendre hommage, car on dit que c’est l'indice d’une conscience tranquille, que pendant toute la durée de notre voyage, à toutes les stations, qu’elles fussent d’un moment ou d’une heure, à peine la tête sur la terre nue, comme à Thifilcoutz, ou la pierre d’une tombe pour oreiller, comme sous le chêne gigantesque du cimetière des Beni-Raten, j’entendais la preuve évidente et bruyante de son sommeil. J'en étais presque jaloux, car la fatigue, la chaleur, la soif m’excitaient à un point que je passais souvent mes nuits à m’agiter, à me retourner sans pouvoir trouver le repos. Quelquefois même certains multipèdes de couleurs diverses, sauteurs ou marcheurs, aïguillonnaient mon insomnie par leurs incursions sur mon individu.
Pour renouveler l'air et respirer, j’ouvris la porte qui donnait sur la galerie; un de nos spahis était étendu en travers, pour nous défendre, sans doute : peine inutile! l’anaya nous protégeait plus sûrement que l’arme de notre gardien.
Le lendemain, au point du jour, nous étions sur
pied. Un serviteur guettait notre réveil et frappa des mains quand nous sortimes de la chambre. Après d’amples ablutions qui nous ranimèrent, nous descendîmes dans la cour, où jouaient plusieurs enfants. Une négresse qui les gardait, tout en travaillant à un objet de sparterie, me parut fort belle ; ses yeux, fendus en amande et remontant vers les tempes, avaient l'éclat de l’argent mat dans son teint brun. Elle était tatouée sur le front, les joues et le menton de dessins rouges. Ses dents, blanches et larges, brillaient entre ses lèvres bleuâtres; son nez écrasé, aux narines ouvertes, entre les pommettes saillantes de ses joues, la faisait ressembler à un sphinx égyptien, et un haïk bleu, bordé de rouge, dont le sommet était retenu sur le front par une cordelette en poil de chameau, semée de grains de corail et de grosses perles, complétait la ressemblance. Une charmante petite fille de six à sept ans formait avec la négresse un contraste parfait. Elle était rose et blanche; sa bouche souriait; ses yeux curieux, qui nous regardaient à la dérobée, souriaient aussi. Elle jouait avec un chevreau qui fuyait en bondissant, et qui, revenant sur elle, la menaçait de son front désarmé. Une gandoura à raies roses et bleues, ouverte devant, laissait voir sa poitrine blanche, grasse ; et quand l'enfant courait, ses charmants petits pieds, teints de hennah, apparaissaicnt sous la tunique. Des bracelets d'argent cerclaient ses chevilles; de longues nattes de cheveux roux
ou plutôt violets, grâce à la teinture, étaient entremêlées