Etudes historiques; Daumas, la Grande Kabylie, page
LA REDDITION D’AZROU 239
— J’ignore où ils sont à cette heure ; tout le monde fuit au hasard et de cent côtés différents; une journée sera courte pour les rallier tous.
--- Et s'ils refusent de te suivre ?
— Ils ne refuseront pas. Que veux-tu qu’ils deviennent ? S'ils refusaient, je viendrais seul à ton camp et je te servirais de guide pour brûler les autres villages.
— Va donc les rassembler, je resterai encore aujourd'hui et demain dans le camp que ); ‘occupe a au pied de vos montagnes ; Je t’attendrai. » |
Puis il fit ajouter par l'interprète qu’il avait confiance en sa parole, qu'il allait suspendre sa victoire, éteindre les incendies, respecter les champs non encore dévastés, mais que, s’il manquait à sa promesse, sa justice serait inflexible.
Le Kabyle partit après avoir baisé la main du maréchal, en disant :
« Si je manque à ma parole, que Dieu me fasse tomber entre tes mains et que tu m’envoies prisonnier à Paris. Demain, j'amènerai tous les chefs, ou je viendrai seul. »
Le maréchal fait aussitôt tirer trois coups de canon, signal de la retraite. Bientôt l’on voit sortir les soldats des villages mis à sac, chargés de butin de toute nature. Ils descendent par les sentiers et vont se former en bataille dans la plaine.
Le lendemain, tous les chefs des Beni-Abbès étaient dans la tente du maréchal Bugeaud et acceptaient les
conditions de l’aman. Depuis ce jour, cette partie de la Kabylie a payé exactement l’impôt annuel que le vainqueur lui avait imposé.
Notre visite se termine par la mosquée principale, qui, gracieuse de loin, ne ressemble pas mal de près, à l'extérieur du moins, à une vaste grange surmontée de son pigeonnier. Cependant un péristyle à arcades orne la façade, et des Kabyles accroupis, en prière devant la porte fermée, lui donnent son cachet oriental. Nous refusons d’entrer pour ne pas troubler les méditations de ces pieux sectateurs de l’Islam, et nous approchons d'un groupe compact de Kabyles qui entoure un vieillard à l’œil intelligent; son maintien grave, sa démarche austère contrastent singulièrement avec l’expression et la vivacité du regard. C’est un tébib (médecin) d’une tribu voisine, qui donne des consultations et opère en plein soleil, coram populo. Ces exhibitions ont un but, d'accroître sa renommée d'adresse et de savoir, et avec elle sa fortune dont il se soucie plus que de la gloire.
Le vieux tébib paraît affable; il parle avec douceur aux pauvres diables qui, pour deux tsémins (cinquante centimes’, viennent le consulter. Il les rassure, les console, et ce scrait plaisir de se confier à lui, si sa thérapeutique était moins primitive. En effet, elle se borne à trois prescriptions qui s'appliquent à toutes les maladics, selon qu'elles sont internes ou externes : saigner,
brüler, ou faire boire une décoction d’achéba, espèce
LE TÉBIB 241
d’herbe dépurative. C’est un peu la méthode du célèbre docteur Sangrado, avec un élément curatif de plus, le feu. Pauvre Kabyle! as-tu la variole, la gale, la rougeole, une maladie cutanée quelconque, vite trois ou quatre pintes d’achéba chaque jour. Si tu guéris, ce qui est douteux, c’est grâce au remède; si tu meurs, Allah l’a voulu. Cet autre a-t-il mal à la tête, au foie, à la poitrine, souftre-t-il d’une pleurésie, d’une angine ou d’une hépatite ? une saignée, pratiquée à l’aide d’incisions longitudinales au col, à la poitrine, derrière les oreilles, ou aux chevilles, l’a bien vite envoyé jouir des douceurs du paradis de Mahomet. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes tatoués de cicatrices symétriques qui attestent la fréquence et peut-être l’inutilité des saignées. Si le malade éprouve des douleurs rhumatismales ou nerveuses, le tébib applique, sans sourciller, des pointes de feu sur la partie malade, empruntant sans doute ce procédé aux Arabes qui pratiquent, dès le premier âge, de larges scarifications aux jambes de leurs chevaux, pour leur donner de la vigueur. Voilà toute la science du tébib arabe ou kabyle; elle n’a pas exigé de longues études, et il en a trouvé le léger bagage dans la djébira de son père; mais, comme lui, par son air grave, il a su inspirer la confiance, et, en Kabylie comme en France, la gravité du maintien en imposera toujours. Ah! j'oubliais; à ces talents peu variés le tébib en joint un autre : à l’aide d’une tenaille
à branches recourbées, 1l extrait les molaires, avec ; 16
accompagnement de gencives, comme Bilboquet, mais sans grosse caisse, ce qui constitue en sa faveur un avantage sur cet illustre saltimbanque ; le prix est le même, du reste : un rébeïa, dix sols.
Quand nous approchâmes du cercle d’admirateurs ou de clients qui l’entourait, l'opérateur, dont je regrette de ne pouvoir transmettre le nom à la postérité, caressait l’humérus d’un vieux Kabyle, assis à ses pieds, avec un outil rougi au feu, et traçait sur la peau, qui grésillait, de capricieuses arabesques. Le patient, les dents serrées, invoquait tous les marabouts de la Kabylie, espérant que son rhumatisme s’en irait, comme la graisse de sa chair, en fumée, qui montait en holocauste aux narines du sacrificateur.