‹ Kabyles et KroumirsChapitre 93 sur 159 · MISSION DANS LA MEDJANA · texte numérisé non relu

MISSION DANS LA MEDJANA

cour, et un jeune interprète, Victor Itasse, dans la voiture qui fait le service de la poste entre Alger et Tizi- Ouzou. C’est là que je devais trouver et mes compagnons de travail et ma petite escorte. Il était trois heures à peine quand nous arrivâmes, et, pour gagner du temps, je résolus de faire le jour même notre première étape et d’aller coucher à Fort-Napoléon. Le convoi était prêt; les instruments d’arpentage, les provisions, les bagages de ma petite troupe étaient chargés sur des mulets ; les nôtres le furent à leur tour; nous n’eûmes donc, mes compagnons et moi, qu’à enfourcher nos montures et à entreprendre l'ascension des premières pentes du Djurjura.

Le lendemain, nous franchissions sans encombre le col difficile de Tirourda, et en me retournant, arrivé au sommet, je voyais se dérouler lentement le long de ces sentiers ardus, bordés de précipices, et qui faisaient paraître le chemin comme une arête aiguë, toute la petite caravane qui me suivait. À droite et à gauche, des vallées profondes ; au delà, des pics abrupts que couvre la neige pendant l'hiver, et qui font à Alger, d’où on les voit, un si beau fond de tableau, avec la mer pour premier plan.

Tout était silence dans ce vaste panorama, et l'on n'entendait au loin que la voix claire d’un de nos muletiers qui psalmodiait je ne sais quelle interminable chanson kabyle; et les mulets, habitués à entendre cette traînante mélopée, dodelinaient de la tête, comme pour

250 KARYLES ET KROUMIRS

marquer la mesure. C'était, sous ce ciel pur, sous ce soleil matinal, un spectacle ravissant.

Nous passâmes une assez mauvaise nuit au bordj des Beni-Mansour, où, deux ans auparavant, j'avais été si bien recu par le chef du bureau arabe; il faut avouer que nous étions nombreux et qu’il était difficile de nous loger tous convenablement.

Le lendemain, dans l’après-midi, après un passage nouveau, pour mes compagnons, des Portes-de-Fer (Biban), après une assez rude montée, nous entrions dans la Medjana et sur les terres de Si-el-Hadj-Ahmed. Nous suivions un large sentier tracé entre deux vastes prairies, dans l’ordre habituel de notre marche : les deux spahis en avant, à vingt pas de nous, comme pour éclairer la route; puis mon assesseur à ma droite, mon interprète à ma gauche, et derrière nous mon greffier, les hommes de l’art triangulatoire et toute la smala de mulets.

Bientôt un des spahis vient m’annoncer qu’une troupe de cavaliers paraît au loin et que c’est sans doute une escorte d'honneur que m'envoie le bach-agha. En effet, nous apercevons un peloton qui s’avance rapidement ; à sa tête, un bel enfant de dix ans à peine, monté sur un ravissant poney gris à crinière noire, bien campé dans sa haute selle de velours rouge, coiffé d'une chachia, et un léger haïk flottant au vent, se détache au petit galop, s'approche en saluant, la main au front, puis sur le

cœur, à la tacon arabe, puis arrétant court son cheval,

Page 1