‹ Kabyles et KroumirsChapitre 95 sur 159 · EL HADJ-AHMED-MOKRANI · texte numérisé non relu

EL HADJ-AHMED-MOKRANI

menses tapis. Le bach-agha me fit asseoir sur une pile de coussins, se mit auprès de moi et pria l'interprète de me demander comment j'avais fait le voyage. Je répondis en le remerciant d’avoir tout si bien prévu, que rien n’avait manqué. Il s’inclina, et Boukandoura lui donna quelques détails.

Pendant ce temps, je me mis à observer le bach-agha avec une si persistante attention, que, le soir même, je pouvais en faire un croquis sur mon album, croquis que j'ai rectifié peu à peu, de façon à assurer une parfaite ressemblance.

Le bach-agha de la Medjana est un homme de trentecinq ans environ, de taille moyenne, mais svelte et à

Païse dans la longue robe qui le couvre. Satêteestfine, avec un nez un peu busqué et un front surplombantde beaux yeux brillant au fond de leur profonde arcade sourcilière. Une barbe courte et peu touffue court sur les joues et le menton, et une moustache fine/fait res sortir le rouge des lèvres; des dents blanches etunpeu espacées, — signe de cruauté, — éclairentice visage sévère quand il daïgne sourire, ce qui arrive rarement, Un haïk broché entourait son visage, retenusurleturs ban par une corde de chameau (brima); enfin le capus chon d’un burnous de dessous enveloppait à moitiéle turban. C’est une physionomie charmante, etcepen dant, le dirai-je ? un sentiment instinctifvous empêche de vous livrer.

Cet examen dura quelques minutes à peine; des/serviteurs avaient apporté, sur des plateaux d'argent, du: café et des gâteaux de toute espèce, Nous fimes honneur à La collation, tout en la trouvant un peu maigre; mais, devinant sans doute ma pensée, le bach-agha me fit dire qu’à mon campement, dressé près de son bordj, à deux kilomètres de là, nous trouverions prêt notre souper.

Après une heure de repos et de causerie intermittente, car le Mokrani, bien que comprenant parfaitement notre langue, affecte de ne pas la parler, nous primes congé, et nous arrivions au bordj Medjana, que le gouvernement a fait construire pour le bach-agha, comme maison de commandement; mais il n’a jamais voulu l’habiter, préférant la vie sous la tente ; il en a

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. LE BORDJ-MEDJANA 257

fait un dépôt d'armes : tous les fusils de la famille sont rangés sur des râteliers formés de défenses de sanglier, les plus riches incrustés d’or et de corail, les autres étalés pêle-mêle avec les pistolets montés sur or, aux canons d’acier anglais, les flissas à manche de corne, aux fourreaux délicatement sculptés, les yatagans aux fines lames de Damas dans leurs étuis d’argent et leurs poignées constellées de pierreries. |

Un lit de fer, qui m'était destiné, était dressé dans cette chambre qui n'avait pour tous meubles que des coffres marocains peints de fleurs bizarres, et ces belles armes. Pour un amateur, pendant tout mon séjour au bordj, j'avoue que ce fut une cruelle tentation. .

Je n'ai pas l'intention de retracer ici tous les incidents de cette villégiature forcée dans la Medjana; les luttes de deux soffs se disputant des terres, les emportements, les menaces des uns en se voyant dépouillés, les adhésions, les joies des autres qui, exclus jusqu’alors, voyaient leurs droits reconnus; tout cela serait peu intéressant pour le lecteur. Je ne raconterai pas les repas homériques, — diffas, — auxquels j’ai dû assister,où vingt moutons cuits entiers étaient servis devant nous, entourés de cent plats de pâtisseries de toute nature confectionnés par les blanches mains des femmes d'El Mokrani, le tout arrosé de lait ou d’eau claire ; je veux seulement rappeler un souvenir.

Un jour de vendredi, nar-el-djemäa, jour de repos

des musulmans, où nous faisions sous la tente de Bou-

Renan une de ces diffas, j’apercevais à la porte de la tente toute une population de femmes, d’enfants, de pauvres qui nous dévoraient du regard. C'était tout un clan d’affamés qui ne devaient avoir que les reliefs du festin, maigres reliefs d’os, car nous étions nombreux, et derrière nous attendait tout un second rang de kodjas, de serviteurs, qui, eux aussi, avaient les dents longues. Il y avait là étalés, je les avais comptés, vingt-deux moutons entiers débrochés et étalés sur des plats de bois. Je demandai à Bou-Renan de me permettre de disposer de l’un de ces moutons, en faveur de la pauvre population du dehors. Il ne put réprimer un mouvement, car il paraît que je manquais grandement à l'étiquette, mais, en Kabyle bien appris, il répondit que j'étais le maître de la tente et que tout chez lui était à moi. J’en profitai et je chargeai mon interprète tasse de faire porter le mouton hors de la tente et d’en opérer, si faire se pouvait, une équitable répartition. Il se chargea en riant de la commission. Bientôt nous entendimes des cris furieux ; on se battait sur le cadavre du pauvre ruminant, et en deux minutes, quelque énergie qu’eût déployée mon pauvre tasse, il était bousculé et il ne restait pas le plus petit os de la bête. J'aurais voulu assister à cette curée d’un nouveau genre, mais #74 Grandeur m’attachait à ma place et je voyais que ma générosité n'avait pas eu de succès près

de mes hôtes.

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