‹ Kabyles et KroumirsChapitre 96 sur 159 · LE BACH-AGHA EL MOKRANI · texte numérisé non relu

LE BACH-AGHA EL MOKRANI

(Suite)]

Pendant ce séjour dans la Medjana, j'ai assisté à une cérémonie singulière qui a lieu tous les ans, au mois de mai. Le bach-agha, outre le plus beau haras d’Algérie, possède d'immenses troupeaux, des milliers de moutons, des centaines de bœufs ou de vaches, et deux ou trois cents chameaux. Les jeunes sont sujets à une lèpre particulière qui leur fendille la peau en petites entailles; bientôt, la poussière aidant, ce n’est plus qu’une plaie où se mettent les vers et les insectes de toutes sortes. Pour obvier à cette maladie, le printemps venu, on réunit les jeunes chameaux dans un vaste cirque naturel, formé par des rochers, et où l'on ne pénètre que par deux étroites ouvertures ; des nègres

procèdent d’abord à la tonte de tous ces jeunes solipèdes, puis, au jour dit, de vastes chaudrons remplis de goudron sont placés sur un feu clair, et quand le goudron est bien liquéfié, quatre nègres s'emparent d’un chameau, le couchent sur l’herbe et l’y maintiennent à grand’peine, tandis qu’un cinquième le barbouille du liquide à peine refroidi, du haut en bas; il faut entendre les cris stridents de ces pauvres bêtes, qui gigotent, ruent, se démènent, parviennent quelquefois à s’échapper des mains de leurs bourreaux et commencent une course folle dans le cirque, dont les ouvertures ont été prudemment fermées, bousculant ceux-ci, donnant tête baissée dans la foule de leurs congénères, mettant le désordre dans ce troupeau facile à effarer; joignez-y les cris, les jurements, les menaces des nègres, et vous aurez une faible idée de ce désordre, de cet indescriptible tohu-bohu. Le pauvre dromadaire n’y gagne rien : il est repris, recouché, et reçoit un second baptême de goudron; puis on le lâche et il s'en va, tout étonné, la tête perdue, titubant, haletant, comme enivré de l'odeur capiteuse du goudron. Cette opération dure deux ou trois Jours ; pendant tout ce temps, les nègres ressemblent à de vrais diables, luisants, affreux; puis, le dernier jour, lebach-agha leur fait servir une diffa plantureuse; le nègre s’en fourre à pleine gorge, et, pour faire la digestion, il se livre à des danses folles, échevelées, au son des tlütes de roseau, des longues castagnettes de fer et

des tebouls accompagnant les voix rauques des dan-

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