IX. — ■ l'homme doit sortir de l'état de nature moral
POUR DEVENIR MEMBRE d'unE RÉPUBLIQUE MORALE.
De même que l'état de nature juridique est un état de guerre de chacun conti-e chacun, de même l'état de nature moral est un état d'hostilités incessantes de la part du mal qui se trouve en nous-mêmes et dans les autres. Les hommes, ainsi que nous l'avons rembarqué, corrompent mutuellement leurs dispositions morales, et, malgré même la bonne volonté des individus, à défaut d'un principe capable de les
unir, on les voit, comme s'ils étaient les instruments du mal, s'éloigner, par leurs mésintelligences, de la fin commune du bien, et s'exposer à tomber de nouveau sous la domination du mauvais principe. Or, de même que l'état où règne une liberté extérieure effrénée (brutale) et une indépendance absolue de toutes lois de contrainte, est un état d'iniquité et de guerre de chacun contre chacun, d'où l'homme doit sortir pour entrer dans un état politique, de même l'état de nature moral est un état d'hostilités mutuelles publiques contre les principes moraux et un état d'immoralité interne, dont l'homme de la nature doit s'efforcer de sortir dès qu'il le pourra.
Ainsi, il s'agit ici d'un devoir tout particulier, d'un devoir non point des hommes envers les hommes, mais du genre humain envers lui-même. Chaque espèce d'êtres raisonnables est, en effet, destinée objectivement, dans l'idée de la raison, à une fin commune, à savoir, au développement du bien suprême en tant que bien commun. Mais comme le bien moral suprême, loin d'être atteint par l'aspiration d'une seule personne à sa propre perfection morale, exige l'union de cette personne à un tout pour marcher vers un seul et même but, vers un système d'hommes bien intentionnés, dans lequel et par l'unité duquel seulement le souverain bien moral peut être réalisé ; comme, d'un autre côté, l'idée d'un pai'eil tout, en tant que république universelle conçue selon des lois morales, est une idée absolument différente de toutes les lois morales, lesquelles concernent ce que nous savons être en notre pouvoir, à savoir une idée tendant à agir sur un tout sans que nous sachions s'il nous est possible ou non d'agir sur ce tout, — alors c'est là un devoir, quant à la nature et quant au principe, diffèrent de tous les autres devoirs. — On peut déjà induire de ce qui précède, que ce devoir exige la supposition d'une autre idée, à savoir celle d'un être moral supérieur, par la direction universelle duquel les forces, insuffisantes en soi, des individus, seraient réunies pour une action commune. Mais il nous faut suivre d'abord le fil conducteur de ce^besoin moral en général, et nous verrons où il nous conduira.
{La Religion dans les limites de la Raison, trad. TruUard. Félix Alcan, édit.)
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