XI. — l'idée d'un peuple de dieu gouverné par des
INSTITUTIONS HUMAINES n'EST AUTRE QUE l'iDÉE d'UNE
Église.
La sublime idée, jamais complètement accessible, d'une république morale se rapetisse extraordinairement entre les mains de l'homme, et se réduit à n'être plus qu'une institution capable à peine d'en représenter la forme ; les moyens de la créer, de fonder un tel ensemble sont soumis aux conditions de la nature humaine morale, conséquemment très-bornés. Comment donc peut-on espérer de former avec un bois aussi courbé quelque chose de droit ?
La création d'un peuple moral de Dieu est donc un œuvre dont l'exécution ne peut être attendue des hommes, mais uniquement de Dieu lui-même. Toutefois, ce n'est point à dire pour cela qu'il soit permis à l'homme de ne
STATUE DE KANT A KŒXIGSBERG (iÇOl)
prendre aucune part active à cette entreprise, et de s'en reposer sur la Providence, comme si chacun ne devait chercher que son intérêt moral privé, et abandonner l'ensemble des intérêts du genre humain (quant à ses destinées morales) à une sagesse supérieure. L'homme doit, au contraire, se conduire ici comme si tout le succès reposait sur lui ; ce n'est qu'à cette condition qu'il peut espérer que la sagesse suprême couronnera ses efforts unis aux efforts de tous.
Le vœu de tous les hommes de bonne volonté est donc : « que le règne de Dieu arrive, que sa volonté soit faite sur la terre ; » mais quelles dispositions doivent-ils prendre pour voir ce rœu s'accomplir ?
Une république morale gouvernée par une législation morale divine est une Eglise, qui, en tant qu'objet hors de l'expérience, s'appelle Eglise invisible ; c'est l'idée pure de la réunion de tous les hommes de bien sous un gouvernement divin immédiat mais moral, et elle offre à chacun l'exemplaire d'une république morale constituée. "L'Eglise visible est la réunion effective des hommes en un tout, et d'accord avec l'idéal précédent. En tant que chaque association gouvernée par des lois publiques emporte avec elle la subordination de ceux qui obéissent aux lois de l'association, par rapport à ceux qui travaillent à les faire observer, la masse des hommes réunis en un tout (en une Eglise) est la communion ; ceux qui la composent ne font, sous la direction de leurs chefs appelés ministres, pasteurs des âmes, qu'administrer les affaires du chef supérieur invisible, et, à ce point de vue, s'appellent tous serviteurs de l'Eglise, de même que, dans la république politique, le chef visible se nomme quelquefois lui-même le serviteur suprême de l'Etat, quoiqu'il ne connaisse personne individuellement, ni même d'ordinaire l'ensemble du peuple. La véritable Eglise visible est celle qui représente le règne (moral) de Dieu sur la terre, tel qu'il peut êti-e réalisé par les forces humaines.
Les caractères nécessaires, par conséquent aussi les signes distinctifs de la véritable Eglise, sont les suivants :
1°. 'L'universalité, conséquemment l'unité numérique. L'Eglise doit renfermer en elle une disposition à ce caractère, c'est-à-dire que, quoique partagée en opinions contingentes et dénuée d'unité, elle est pourtant, si on la con-
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sidère à son point de vue essentiel, fondée sur des principes tels qu'il doit nécessairement en résulter pour elle l'unité et l'universalité. Par conséquent, point de sectes.
2". La «/«rt/Z/é^, c'est-à-dire la pureté. L'association ne doit reconnaître d'autres mobiles que les mobiles moraux : elle doit être purifiée et de la faiblesse de la superstition et de la frénésie du fanatisme.
3". La relation, sous le principe de liberté ; tant la relation interne des membres de l'Eglise les uns avec les autres que la relation extérieure de l'Eglise avec le pouvoir politique : double rapport qui existe dans un état libre. II ne peut donc être question ni de hiérarchie, ni d'illuminisme, sorte de démocratie résultant d'inspirations individuelles qui peuvent être différentes les unes des autres dans la tête de chacun.
4". La modalité, l'immutabilité dans sa constitution, hormis pourtant les dispositions contingentes qui doivent changer selon le temps et les circonstances, et ne concernent d'ailleurs que l'administration de l'Eglise ; la modalité dont l'Eglise doit contenir en elle à priori (dans l'idée de sa fin) les principes sûrs et certains. L'Eglise doit donc être placée sous des lois primitives, érigées mênie publiquement, comme par un code, en prescriptions, et non point reposer sur des symboles arbitraires qui, manquant d'authenticité, sont contingents, sujets à la contradiction et au changement.
Ainsi une république morale, en tant qu'Eglise, c'est-àdire en tant que représentant simplement un Etat divin n'a proprement aucun principe analogue à ceux d'une constitution politique. Elle n'est ni monarchique (gouvernée par un pape ou un patriarche), ni aristocratique (gouvernée par des évêques et des prélats), ni déynocratique (comme les sectes d'Illuminés). Elle pourrait plutôt être comparée à une réunion domestique, à une famille, sous la direction d'un père moral commun, mais invisible ; son fils, type de la perfection morale, uni par les liens du sang à tous les membres de l'Eglise, et connaissant la volonté de son père, le représenterait auprès d'eux, en ce sens qu'il leur manifesterait sa volonté plus immédiatement, et les disposerait dès lors à l'honorer en lui et à s'unir de cœur les uns avec les autres dans une confraternité spontanée, universelle et durable.
{La Religion dans les limites de la Raison, trad. Trullard. Félix Alcan, édit.)