‹ Kant. Choix de textes avec étude du systeme philosophique et notices biographique et bibliographiqueChapitre 26 sur 38 · XII. — RELIGION ET CULTE. — RELIGION ET CROYANCE. — LE RÈGNE DE DIEU · texte numérisé non relu

XII. — RELIGION ET CULTE. — RELIGION ET CROYANCE. — LE RÈGNE DE DIEU

La croyance religieuse pure est, à, la vérité, la seule qui puisse constituer le fondement d'une Eglise universelle ; car c'est une croyance toute rationnelle, dont chacun est bientôt convaincu ; tandis que la croyance historique, simplement fondée sur des faits, ne peut absolument étendre son influence que là où, selon les temps et les lieux, des relations peuvent s'établir et la crédibilité de ces faits être appréciée. Mais c'est' une faiblesse propre de la nature humaine, et conséquemment une faute, de ne jamais pouvoir juger la croyance pure, la croyance rationnelle selon son exacte valeur, de ne jamais pouvoir la tenir pour seul et unique fondement d'une Eglise.

Les hommes mêmes qui confessent leur impuissance dans la connaissance des choses sensibles, tout en faisant rendre honneur à la croyance rationnelle comme à celle qui doit être universellement convaincante par elle-même, sont difficiles à persuader que les efforts soutenus pour vivre moralement bien sont tout ce que Dieu exige d'eux pour lui être, dans son royaume, sous son règne, des sujets agréables. Ils ne peuvent se représenter leur devoir d'autre sorte que comme un culte qu'ils ont à rendre à Dieu, culte où il s'agit moins de la valeur morale interne des actions que de savoir si elles ont été accomplies, on non, en vue de Dieu, pour lui être agréables, quelque moralement indiiïérentes qu'elles soient d'ailleurs en elles-mêmes, pourvu qu'elles dénoncent une obéissance passive. Ils ne veulent point comprendre que s'ils remplissent leurs devoirs envers les hommes (envers eux-mêmes et envers les autres), ils accomplissent, par le fait même, les commandements divins, que par conséquent, en agissant ou en s'abstenant d'agir, toujours conformément à la moralité, ils rendent un culte constant à Dieu, qu'il leur est même absolument impossible de servir plus directement Dieu d'une autre manière : attendu qu'ils ne peuvent exercer d'influence que sur les seuls êtres terrestres, que, par conséquent, ils n'en ont aucune sur Dieu. Parce que tout grand seigneur ici-bas a un besoin particulier d'être honoré de ses vassaux et d'en être distingué "p^x des marques de soumission, sans quoi il ne pourrait en obtenir une obéissance suffisante pour pouvoir

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commander ; parce (]iren outre, l'homme, quelque sensé qu'il soit, éprouve toujours un plaisir immédiat à recevoir des honneurs, on regarde le devoir, en tant qu'il est en même temps un précepte divin, comme l'expression d'un intérêt de Dieu, non de l'homme : de là l'idée d'une religion de culte au lieu de l'idée d'une religion morale pure.

Comme toute religion consiste à considérer Dieu, en ce qui touche tous nos devoirs, comme le législateur honorable universellement, il importe pour la détermination de la religion et la conformité de notre conduite avec cette religion, de savoir comment Dieu veut être honoré (et obéi). — Or, la volonté divine législative commande par des lois positives, en soi. ou par des lois morales pures. Quant à celles-ci, chacun peut reconnaître par lui-même, au moyen de sa propre raison, la volonté de Dieu, volonté qui constitue le fondement de sa religion ; car, à proprement parler, l'idée de la Divinité découle essentiellement de la conscience des lois morales, et du besoin rationnel de reconnaître une puissance capable de produire dans sa plénitude cet effet possible dans un monde donné, et d'accord avec le but final de la moralité. L'idée d'une volonté divine simplement déterminée par les lois morales pures suscite l'idée d'un Dieu unique, et par conséquent aussi, d'une religion -unique, d'une religion morale pure. Mais si nous considérons les lois positives de Dieu et que nous fassions consister la religion dans l'accomplissement de ces lois, il n'est pas possible de les connaître par notre propre raison pure ; on ne le peut que par la révélation qui, faite à chacun secrètement ou publiquement et propagée parmi les hommes par la tradition ou l'Ecriture, constitue une croyance historique, non une croyance rationnelle pure. — ^lalgré même l'acceptation des lois divines positives qui ne s'annoncent point d'elles-mêmes comme obligatoires, mais ne se donnent pour telles qu'à titre d'expression de la volonté divine révélée, la législation morale pure, par laquelle la volonté de Dieu est originairement écrite dans nos cœurs, est non-seulement la condition essentielle de toute véritable religion, mais elle est encore ce qui la constitue proprement, et les lois positives ne peuvent être qu'un moyen de l'étendre et de la propager.

Si donc la question : comment Dieu veut-il être honoré ? doit être résolue pour tout homme, simplement considéré

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comme homme, d'une manière universellement valable, il n'est nullement douteux que la législation dictée par la volonté divine ne soit morale pure ; car une législation positive et présupposant une révélation, ne peut être considérée que comme contingente et telle qu'elle ne soit point parvenue et ne puisse point parvenir à tous les hommes, par conséquent qu'elle ne soit point obligatoire pour tous universellement. Ainsi, ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur ! Seigneur ! mais ceux qui font la volonté de Dieu, par conséquent ceux qui cherchent à se rendre agréables à lui non par un culte (de lui ou de son envoyé, en tant qu'être d'une origine divine) selon les idées révélées que tout homme ne peut pas avoir, mais par une bonne conduite, touchant laquelle chacun connaît la volonté de Dieu ; ce sont ceux-là qui rendent à Dieu le véritable culte qu'il désire.

Il n'y a qu'une religion (vraie) ; mais il peut y avoir plusieurs espèces de croyances. — On peut ajouter que, dans la pluralité des églises distinctes les unes des autres à cause de la diversité de leurs dogmes, il peut pourtant régner une seule et même religion qui serait la véritable.

Il est, par conséquent, plus juste de dire, comme l'admet aussi l'usage : Cet homme appartient à telle ou telle croyance (judaïque, mahométane, chrétienne, catholique, luthérienne), que de dire : Il est de telle ou telle religion. Cette dernière locution ne peut être convenablement employée dans les discours devant un public nombreux (au catéchisme, dans un sermon), car elle est trop savante et trop peu intelligible pour les masses ; et pourtant les idiomes modernes ne fournissent aucun mot synonyme. Le vulgaire comprend toujours par religion la croyance ecclésiastique tombant sous les sens, tandis que la religion est cachée au fond du cœur et n'a rapport qu'aux sentiments moraux. On fait trop d'honneur à la plupart des hommes en disant d'eux : Ils professent telle ou telle religion, car ils n'en connaissent et n'en désirent aucune ; la croyance ecclésiastique positive est tout ce qu'ils comprennent sous le mot de religion. Aussi les prétendues dissensions religieuses qui ont si souvent ébranlé le monde et fait couler le sang, n'ont-elles jamais été autre chose que des querelles au sujet d'une croyance

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