PHILOSOPHIE MORALE ET RELIGIEUSE IS
ecclésiastique, et l'opprimé ne se plaignait pas proprement de ce qu'on l'empêchait de professer sa religion, car alors il ne peut y avoir lieu à violence extérieure ; il se plaignait de ce qu'on ne lui })crmcttait pas de pratiquer publiquement sa croyance ecclésiastique.
Or, si une église se donne, comme il arrive ordinairement, pour la seule universelle quoique fondée sur une croyance révélée particulière qui, en tant qu'historique, ne peut jamais être exigée de tous, ajors celui qui ne reconnaît pas la croyance ecclésiastique particulière à cette église, est appelé par elle un incrédule et haï du fond du cœur ; celui qui ne s'en écarte que sur un point non essentiel, est hétérodoxe et évité comme contagieux. Si enfin, tout en se reconnaissant de cette église, il s'en sépare sur la partie essentielle ou regardée comme telle, de la croyance, alors il est nommé, surtout s'il propage son hétérodoxie, hérétique, (ketzer), et, en tant que séditieux, il est tenu pour punissable ; c'est un ennemi extérieur, il est expulsé de l'église par un anathème semblable à celui que prononcèrent les Romains contre le citoyen qui, sans l'aveu du sénat, franchit le Rubicon : il est dévoué à tous les dieux infernaux. L'adhésion complète et exclusive à la foi des pères ou des chefs d'une église sur un point de croj^ance ecclésiastique, s'appelle orthodoxie ; on peut distinguer l'orthodoxie despotique (brutale) et l'orthodoxie libérale. — Si une église qui donne sa croyance ecclésiastique pour universellement obligatoire est appelée une église catholique, que celle qui proteste contre cette prétention, quoique souvent elle mettrait même cette prétention en pratique si elle le pouvait, doive s'appeler une église protestante , un observateur attentif rencontrera un grand nombre d'exemples célèbres de catholiques protestants, et un plus grand nombre encore d'exemples scandaleux de protestants archi-catholiques. Les premiers sont des hommes dont la manière de yo'w s'est élargie (quoique ce ne soit point celle de leur église); et, à côté d'eux, par leur façon de penser si étroite, les seconds tranchent régulièrement, mais nullement à leur avantage.
Le caractère de la véritable Eglise est son universalité ; les signes auxquels on la reconnaît sont sa nécessité et l'impossibilité de la déterminer de plus d'une manière. Or
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la croyance hist()ri(|iic, (jiii se loiulc sur la révélation en tant (lu'objet d'expérience, n'a qu'une valabilité limitée et particulière ; elle vaut uniquement pour ceux auxquels est ]:)arvenuc l'histoire sur laquelle elle s'appuie, et elle suppose, comme toutes les connaissances expérimentales, la conscience non que l'objet de la croyance doit être ainsi et pas autrement, mais qu'il est ainsi en soi, en fait ; par conséquent elle emporte en même temps la conscience de la contingence essentielle de son objet. Ainsi, bien que la croyance historique puisse s'élever et devenir une croyance ecclésiastique (dont il y a plusieurs sortes), la croyance religieuse pure qui se fonde uniquement sur la raison, peut seule être reconnue comme nécessaire, conséquemment est la seule qui distingue la véritable Eglise.
Une conséquence nécessaire des dispositions à la fois physiques et morales en nous, lesquelles sont la base et l'interprète de toute religion, est donc, d'une part, que toute religion doit être à la fin dégagée des statuts fondés sur l'histoire et destinés, au moyen d'une Eglise, à élever les hommes au désir du bien ; et de l'autre, que, de cette manière, la religion rationnelle pure doit finir par dominer toutes les autres religions, « afin que Dieu soit tout dans tout. » — Les enveloppes dans lesquelles l'embryon se forme, grandit et devient homme, doivent être déchirées s'il veut voir la lumière du jour. Les lisières de la tradition sacrée, les amulettes, les statuts et les observances, qui ont été utiles à l'homme pour un temps, lui deviennent peu à peu inutiles, et sont pour lui des chaînes quand il atteint l'âge de la virilité. Tant que l'homme (le genre humain) « était un enfant, il avait la prudence d'un enfant », et il savait rattacher aux dogmes qui lui avaient été imposés sans son aveu, d'abord une science, puis une philosophie soumise et dévouée à l'Eglise ; mais maintenant qu'il est devenu un homme, il rejette tout ce qui était bon pour l'enfant. La différence humiliante entre les laiqiies et les clercs cesse, et leur égalité naît de la véritable liberté, sans anarchie toutefois, car chacun obéit à la loi (non positive) qu'il se dicte à lui-même et qui doit aussi être par lui considérée comme la volonté du Créateur révélée à son esprit par la raison, volonté qui réunit d'une manière invisible.
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sous un gouvorncnicnt commun, tous les hommes en un même état que nous avons vu précédemment être nécessaire et qui prépare l'Eglise visible. Il ne faut pas attendre ce progrès d'une révolution extérieure qui produit tumultueusement et violemment un effet dépendant des circonstances, et où ce qui est une fois adopté pour base d'une nouvelle constitution est conservée avec sollicitude des siècles durant, parce qu'il ne peut plus être changé, ou ne peut l'être autrement que par une révolution toujours dangereuse. — Dans les principes de la religion rationnelle pure, en tant que révélation (pourtant non empirique) faite constamment de Dieu aux hommes, chaque progrès vers un nouvel ordre de choses doit être adopté seulement après une mûre réflexion et mis à exécution au moyen de réformes successives, comme doit s'accomplir toute œuvre humaine ; car pour ce qui est des révolutions qui peuvent accélérer le progrès, elles sont abandonnées à la Providence et on ne peut leur assigner de plan sans porter atteinte à la liberté.
^lais on peut dire avec raison « que le règne de Dieu est venu sur la terre » du moment que le principe du passage successif de la croyance ecclésiastique à la religion rationnelle universelle et par conséquent à un état moral (divin), a jeté des racines partout, ou en un seul endroit même, publiquement, bien que l'avènement réel de ce règne soit inlîniment éloigné de nous. Car, c'est là le principe d'un progrès continu vers la perfection, et dans ce principe, comme dans un germe qui se développe et porte du fruit dans la suite, se trouve d'une manière invisible toute la doctrine qui doit un jour éclairer et dominer le monde. Mais le vrai et le bien, vers lesquels il est dans la nature humaine de tendre d'esprit et de cœur, ne manquent pas, dès qu'ils sont une fois connus, de se communiquer partout, grâce à l'affinité naturelle qu'ils possèdent avec la disposition morale des êtres raisonnables en général. Les obstacles qui naissent de temps en temps de causes sociales et politiques et qui entravent la propagation du bien, contribuent plutôt à rendre plus intime la communion des âmes dans le bien, le bien que la pensée, une fois qu'elle l'a saisi, ne perd plus jamais de vue.
[La Religion dans les limites de la Raison, trad. TruUard. Félix Alcan, édit.)