‹ Kant. Choix de textes avec étude du systeme philosophique et notices biographique et bibliographiqueChapitre 4 sur 38 · RAM · texte numérisé non relu

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jamais regardé un tableau et dont la seule musique militaire de Kœnigsberg avait fait l'éducation musicale, a obtenu le suffrage enthousiaste de Gœthe et de Schiller : précieux témoignage des ressources singulières de la Raison, — qu'il ne faut pas confondre avec l'intelligence.

L'importance historique d'une pensc-e se mesure tant au mouvement d'idées suscité par elle qu'à la contribution définitive qu'elle apporte au trésor des vérités humaines. Or à ce double point de vue il n'y a guère de philosophie qui se puisse comparer à la philosophie Kantienne. Dès l'origine son esprit est devenu en quelque sorte consubstantiel à la pensée allemande. En France et en Angleterre il ne s'est rien fait de solide en philosophie depuis un siècle qui ne se rattache plus ou moins étroitement à Kant, et la faiblesse d'un Comte, d'un Taine ou d'un Spencer est de l'avoir ignoré. C'est même en France à notre avis et si étrange que puisse paraître cette affirmation qu'il a trouvé, dans la personne de M. Bergson, son véritable continuateur, si c'est continuer une œuvre que d'en perpétuer l'esprit en l'adaptant à des circonstances nouvelles. D'une manière générale, qu'on accepte ou non en telle ou telle matière les conclusions de Kant, c'est sur le terrain qu'il a préparé qu'il faut se placer pour travailler utilement. Quant à celles de ses conceptions qui doivent être considérées comme des acquisitions définitives de l'esprit humain, j'en vois trois principales : dans l'ordre de la théorie de la connaissance, la conception du rapport de la pensée et de l'expérience, et dans l'ordre de la morale, la conception de la moralité comme un fait se suffisant à lui-même, et la conception de la personne humaine comme un absolu de valeur.

BlBLIOCxRAiMlIK

[" Œuvres de Kant

Pensées sur la véritable évaluation des forces vives (1747).

Recherches sur la question : la Terre a-t-elle subi quelques modifications dans son mouvement de rotation depuis son origine ? (1754)-

La terre vieillit-elle ? Recherche faite au poivit de vue physique (1754).

Histoire universelle de la nature et théorie du ciel {lyi,^).

Esquisse sommaire de quelques méditations sur le feu [enlatin] (1755).

Nouvelle explication des premiers principes de la connaissance métaphysique [en latin] (1755).

Monadologie physique [en latin] (1756).

Stir les causes des tremblements de terre, à l'occasion dit sinistre qui a atteint les régions occidentales de l'Europe vers la fin de l'année dernière (1756).

Histoire et description naturelle du tremblement de terre de l'année 1755 (1756).

Considérations sur les tremblements de terre observés depuis quelque temps (1756).

Nouvelles remarques pour l'explication de la théorie des vents (1756).

Programme et annonce du cours de géographie physique, avec une considération sur ce problème : les vents d'ouest, dans nos régions, sont-ils Inimides parce qu'ils passent sur une grande mer ? (1757).

Conception nouvelle du mouvement et du repos (1758).

Essai de quelques considérations sur l'optimisme (1759).

Pensées stir la mort prématurée de M. de Funk, lettre à sa mère (1763).

La fausse subtilité des quatre figures syllogistiques (1762).

L'unique Fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu (1763).

Essai pour introduire dans la philosophie le concept deâ quantités négatives (1763).

Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764).

ReDuirques se raj^l^ovUuit aux Observa lions SAr le sentiment du beau et du sublime ; notes manuscrites de Kant sur son exemplaire des Observations, publiées en partie pour la première fois par Schubert dans l'édition Roscnkranz- Schubert des Œuvres de Kant (t. XI).

Etude sur l'évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale (1764).

Raisonnement sur V aventvirier Jean Komarnicki (1764).

Essai sur les maladies de la tête {1764).

Programme des cours pour le semestre d'hiver 1765-66 (1766).

Les rêves d'un visionnaire éclaircis par les rêves de la métaphysique {ly 66).

Du premier fondement ae la différence des régions dans l'espace (176S).

De la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible [en latin] (1770).

Compte rendu de l'ouvrage de Moscati sur la différence de structure des aniniatix et des hommes (1771).

Des différentes races humaines (1775).

Articles au sujet du Philanthropinum {1776-1777).

Critique de la raison pure (1781 ; 2^ édit., 1787).

Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science (1783).

Sur l'essai de Schulz ayant pour objet de conduire à la morale valable pour tous les hommes sans acception de religion {17 i^T,).

Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmo politique (1784).

Réponse à la question: Qu'est-ce que « les lumières? >> (1784).

Covyipte rendu de l'ouvrage de Herder : « Idées sur la philosophie de l'humanité » (1785).

Sur les volcans de la lune (1785).

De l' Illégitimité de la contrefaçon des livres (1785).

Sur la Définition du concept de race humaine (1785).

Fondement de la Métaphysique des mœurs (1785).

Premiers Principes niétaphysiques de la science de la nature (1786).

Conjectures sur le commencement de l'histoire de l'humanité (1786).

Sur le * Principe du droit naturel » de Hufeland (1786).

Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ï (1786).

Hll'.l.llK.KAl'lIil-; 35

Quelques remarques pour t'écrit de Jacob : « Examen des heures mati)iales de Mendelssohn >> (17S6).

De la Diêdecine corporelle en tant qu'elle ressortit à la philosophie [discours en latin] (1786 ou 88) publié par Reicke : Altpreussische Monatsschrift, XVIII.

Critique de la raison pratique (1788).

Sur l'Usage des principes téléologiques dans ta philosophie (1788).

Critique de la faculté de juger (1790).

Sur une découverte d'après laquelle toute nouvelle critique de la raison pure serait rendue inutile par une phis ancienne (1790).

Sur l'illuminisme et les moyens d'y remédier (1790).

Sur trois dissertations de Kaestner (1790), édité par Dilthey : Archiv fiir Geschichte der Philosophie. III.

Sur l'insuccès de toutes les tentatives des philosophes en matière de théodicée (1791).

La religion dans les limites de la simple raison (1793).

Sur le lieu commun : « Cela est bon en théorie, mais ne vaut rien pour la pratique >> (1793).

De l'influence de la lune sur le temps ( 1794).

La fin du monde (1794).

De la paix perpétuelle : Essai philosophique (1795).

A Somtnering, Sur l'organe de l'âme {1796).

Sur un ton de distinction nouvellement pris en philosophie (1796). ^

Solution d'un différend mathématique reposant sur un malentendu (1796).

Annonce de la prochaine conclusion d'un traité de paix perpétuelle en philosophie (1796).

Premiers principes métaphysiques de la doctrine du droit {1797)-

Premiers principes métaphysiques de la doctrine de la vertu (1797). — • Cet ouvrage se rattache au précédent sous le titre commun de Métaphysique des mœurs.

Sur un prétendu droit de mentir par humanité ( 1797).

Sur l'industrie du livre (1798).

Le conflit des facultés (1798).

Anthropologie au point de vue pragmatique (1798).

Préface à l'ouvrage de Jachmann : Examen de la philosophie religieuse de Kant (1800) (réimprimée dans les Kantiana de Reicke).

Posl-scripluiH d'un auii à lu pvcjacc de HeihhcYg au Dictionnaire lithuanien de Mielke (1800) (réimprimé dans les Kantiana de Reickc).

Logique publiée par Jaesche (1.800).

Géographie physique, publiée par Rink (i 802-1 803).

Pédagogie, publiée par Rink (1803).

Sur la question mise au concours pour l'année 1791 par l'Académie de Berlin : Quels sont les progrès réels que la métaphysique a accomplis en Allemagne depuis l'époque de Leibniz et de Wolf ? publié par Rink (1804).

Leçons sur la doctrine philosophique de la Religion, puliées par Pœlitz (18 17).

Leçons sur la métaphysique, publiées par Pœlitz (1821 ).

Leçons de Kant sur la métaphysique, de trois semestres ; extraits de manuscrits inédits publiés par Heinze dans l'étude entreprise sous ce dernier titre (1894).

Leçons sur l'A nthropologie, publiées par Starke ( 1 83 1 ), d'après deux rédactions provenant de deux années différentes.

Passage des Premiers Principes métaphysiques de la nature à la physique, manuscrit laissé par Kant, publié en partie par Reicke (Altpreussische Monatschrift, 1 882-1884) un peu plus complètement par Krause (1888).

Réflexions de Kant par rapport à la philosophie critique, notes de la main de Kant, sur un exemplaire de la Métaphysique de Baumgarten, publiées par Benno Erdmann (1882-1884).

Feuilles détachées, morceaux et brouillons datant de toutes les époques de la vie intellectuelle de Kant et se rapportant aux questions les plus diverses, publiées par Reicke (1889- 1899).

Correspondance et Déclarations : une récente édition, considérablement enrichie en a été donnée par Reicke en trois volumes (1900- 1902) faisant partie des œuvres com plètes de Kant, entreprises par l'Académie des sciences de Berlin.

Editions générales :

1° Imm. Kants Werke, éd. par Hartenstein, 10 vol., Leipzig, 183S-39. (Classement par ordre logique.)

2° Imm. Kants sdmtliche Werke ^ éd. par Rosenkranz et Schubert, 12 vol., Leipzig, 1838-42. (Classement chronologique.

iiiiu.ioc.KAi'iin-: 37

3" Imm. Kanls samtliche Werke, 2* éd. de Hartenstcin, S \-ol.. Leipzig, 1867-6Q. (Classement chronologique.)

4" Inim. Kants Werk:, éd. par H. von Kirchmann, 10 vol., commencée à Berlin {1868), continuée à Leipzig (1874), puis à Heidelberg (1880), etc. (Classement logique.)

5" Edition de l'Académie des Sciences de Berlin (commencée en 1900).

A consulter :

Boutroux. art. Kant de la Grande Encyclopédie et cours sur Kant dans la Revue des cours et des conférences I 8q 5 -c;6 e t i qoo- 1 90 1 .

Delbos : La philosophie pratique de Kant.

Ruyssen : Kant.

Cantecoy : Kant.

SCIENCE ET MÉTAPlIVSrOUE. — SCIENCE ET CROYANCE

es mathématiques et la pliysique sont les deux connaissances théorétiques de la raison qui déterminent à priori leur objet, la première d'une façon entièrement pure, la seconde du moins en partie, mais aussi dans la mesure que lui permettent d'autres sources de connaissances que la raison.

Les mathématiques, dès les temps les plus reculés où puisse remonter l'histoire de la raison humaine, ont suivi, chez cet admirable peuple grec, la route sûre de la science. Mais il ne faut pas croire qu'il ait été aussi facile aux mathématiques qu'à la logique, où la raison n'a affaire qu'à ellemême, de trouver cette route royale, ou pour mieux dire, de se la frayer. Je crois plutôt qu'elles ne firent longtemps que tâtonner (surtout chez les Egyptiens), et que ce changement fut l'effet d'une révolution opérée par un seul homme, qui conçut l'heureuse idée d'un essai après lequel il n'y avait plus à se tromper sur la route à suivre, et le chemin sûr de la science se trouvait ouvert et tracé pour tous les temps et à des distances infinies. L'histoire de cette révolution intellectuelle et de l'homme qui eut le bonheur de l'accomplir n'est point parvenue jusqu'à nous, et pourtant cette révolution était beaucoup plus importante que la découverte de la route par le fameux cap. Cependant la tradition que nous transmet Diogène de Laërte, en nommant le prétendu inventeur des plus simples éléments de la géométrie, éléments qui, suivant l'opinion commune, n'ont besoin d'aucune preuve, cette tradition prouve que le souvenir du changement opéré par le premier pas fait dans cette route nouvellement découverte devait avoir paru extrêmement important aux mathématiciens, et que c'est pour

cela ([u'il fut sauvé de l'oubli. Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu'il s'appelât Thaïe?, ou de tout autre nom) fut frappé d'une grande lumière ; car il trouva qu'il ne devait pas s'attacher à ce qu'il voyait dans la figure, ou même au simple concept qu'il en avait, pour en apprendre en quelque sorte les propriétés, mais qu'il n'avait qu'à dégager ce que lui-même y faisait entrer par la pensée et construisait à priori, et que, pour connaître certainement une chose à priori, il ne devait attribuer à cette chose que ce qui dérivait nécessairement de ce qu'il y avait mis lui-même, suivant le conce])t qu'il s'en était fait.

La physique arriva beaucoup plus lentement à trouver la grande route de la science ; car il n'y a guère plus d'un siècle et demi qu'un grand esprit, Bacon de Verulam, a en partie provoqué, et en partie, car on était déjà sur la trace, stimulé cette découverte, qui ne peut s'expliquer que par une révolution subite de la pensée. Je ne veux ici considérer la physique qu'autant qu'elle est fondée sur des principes empiriques.

Lorsque Galilée fit rouler sur un plan incliné des boules dont il avait lui-mêame déterminé la pesanteur, ou que Toricelli fvt porter à l'air un poids qu'il savait être égal à une colonne d'eau à lui connue, ou que, plus tard, Stahl transforma des métaux en chaux et celle-ci à son tour en métal, en y retranchant ou en y ajoutant certains éléments, alors une nouvelle lumière vint éclairer tous les physiciens. Ils comprirent que la raison n'aperçoit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans, qu'elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements suivant des lois constantes, et forcer la nature à répondre à ses questions, au lieu de se laisser conduire par elle comme à la lisière ; car autrement des observations accidentelles et faites sans aucun plan tracé d'avance ne sauraient se rattacher à une loi nécessaire, ce que cherche pourtant et ce qu'exige la raison. Celle-ci doit se présenter à la nature tenant d'une main ses principes, qui seuls peuvent donner à des phénomènes concordants l'autorité de lois, et de l'autre les expériences qu'elle a instituées d'après ces mêmes principes. Elle lui demande de l'instruire, non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plaît au maître, mais comme un juge qui a le droit de contraindre

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les témoins à répondre aux questions qu'il leur adresse. La physique est donc redevable de l'heureuse révolution qui s'est opérée dans sa méthode à cette simple idée, qu'elle doit, je ne dis pas imaginer, mais chercher dans la nature, conformément aux idées que la raison même y transporte, ce qu'elle veut en apprendre, mais ce dont elle ne pourrait rien savoir par elle-même. C'est ainsi qu'elle est entrée dans le véritable chemin de la science, après n'avoir fait pendant tant de siècles que marcher à tâtons.

La métaphysique, cette science tout à fait à part, qui consiste dans des connaissances rationnelles spéculatives, et qui s'élève au-dessus des instructions de l'expérience en ne s'appuyant que sur de simples concepts (et non pas, comme les mathématiques, en appliquant ces concepts à l'intuition), et où, par conséquent, la raison n'a d'autre maîtresse qu'elle-même, cette science n'a pas encore été assez favorisée du sort pour entrer dans le sûr chemin de la science. Et pourtant elle est plus vieille que toutes les autres, et elle subsisterait toujours, alors même que celles-ci disparaîtraient toutes ensemble dans le gouffre de la barbarie. La raison s'y trouve continuellement dans l'embarras, ne fût-ce que pour apercevoir à priori (comme elle en la prétention) ces lois que confirme la plus vulgaire expérience. Il y faut revenir indéfiniment sur ses pas, parce qu'on trouve que la route qu'on a suivie ne conduit pas où l'on veut aller. Quant à mettre ses adeptes d'accord dans leurs assertions, elle en est tellement éloignée qu'elle semble n'être qu'une arène exclusivement destinée à exercer les forces des jouteurs, et où aucun champion n'a jamais pu se rendre maître de la plus petite place et fonder sur sa victoire une possession durable. Il n'y a donc pas de doute que la marche qu'on v a suivie jusqu'ici n'a été qu'un pur tâtonnement, et, ce qu'il y a de pire, un tâtonnement au milieu de simples concepts.

Or d'où vient qu'ici la science n'a pu s'ou\Tir encore un chemin sûr ? Cela serait-il par hasard impossible ? Pourquoi donc la nature aurait-elle inspiré à notre raison cette infatigable ardeur à en chercher la trace, comme s'il s'agissait d'un de ses intérêts les plus chers ? Bien plus, quelle confiance pourrions-nous avoir encore en notre raison, si, quand il s'agit de l'un des objets les plus importants de notre curiosité, elle ne nous abandonne pa^s

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seulement, mais nous trompe à la fin, après nous avoir amusés par de fausses promesses ! Peut-être jusqu'ici at-on fait fausse route, mais alors quels motifs avons-nous d'espérer qu'en nous livrant à de nouvelles recherches nous serons plus heureux que les autres ?

En voyant comment les mathématiques et la physique sont devenues, par l'effet d'une révolution subite, ce qu'elles sont aujourd'hui, je devais penser que l'exemple de ces sciences était assez remarquable pour rechercher le caractère essentiel d'un changement de méthode qui leur a été si avantageux, et, pour les imiter ici, du moins à titre d'essai, autant que le comporte l'analogie de ces sciences, comme connaissances rationnelles, avec la métaphysique. On avait admis jusqu'ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets ; mais, dans cette hypothèse, tous nos efforts pour établir à l'égard de ces objets quelque jugement à priori qui étendît notre connaissance, n'aboutissaient à rien. Que l'on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec ce que nous désirons expliquer, c'est-àdire avec la possibilité d'une connaissance à priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard avant même qu'ils nous soient donnés. Il en est ici comme de l'idée que conçut Copernic : voyant qu'il ne pouvait venir à bout d'expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des astres tournait autour du spectateur, il chercha s'il ne serait pas mieux de supposer que c'est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. On peut faire un essai du même genre en métaphysique, au sujet de l'intuition des objets. Si l'intuition se réglait nécessairement sur la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait savoir quelque chose â priori ; que si, au contraire, l'objet (comme objet des sens) se règle sur la nature de notre faculté intuitive, je puis très-bien alors m'expliquer cette possibilité. Mais comme je ne saurais m'en tenir à ces intuitions, dès le moment qu'elles doivent, devenir des connaissances ; comme il faut, au contraire, que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en soit l'objet et que je le détermine par leur moyen, je puis admettre

TIIl'iORIK DE I.A CONNAISSANCE 43

l'une de ces deux hypothèses : ou bien les concepts à l'aide desquels j'opère cette déterniiuation se règlent aussi sur l'objet, mais alors je me retrouve dans le même embarras sur la question de savoir comment je puis en connaître quelque chose à priori ; ou bien les objets, ou, ce qui revient au même, l'expérience dans laquelle seule ils sont connus (comme objets donnés) se règle sur ces concepts, et, dans ce cas, j'aperçois aussitôt un moyen fort simple de sortir d'embarras. En effet, l'expérience elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours de l'entendement, dont je dois présupposer la règle en moi-même, avant que des objets me soient donnés, par conséquent à priori ; et cette régie s'exprime en des concepts à priori, sur lesquels tous les objets de l'expérience doivent nécessairement se régler et avec lesquels ils doivent s'accorder. Pour ce qui regarde les objets conçus simplement par la raison et cela d'une façon nécessaire, mais sans pouvoir être donnés dans l'expérience (du moins tels que la raison les conçoit), en essayant de les concevoir (car il faut bien pourtant qu'on les puisse concevoir), nous trouverons plus tard une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme un changement de méthode dans la façon de penser : c'est que nous ne connaissons à priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes.

Cette tentative réussit à souhait, et elle promet la marche assurée d'une science à la première partie de la métaphysique, à celle où l'on n'a affaire qu'à des concepts à priori, dont les objets correspondants peuvent être donnés dans une expérience conforme à ces concepts. En effet à l'aide de ce changement de méthode, il est facile de s'expliquer la possibilité d'une connaissance à priori, et, ce qui est encore plus important, de munir de preuves suffisantes les lois qui servent à priori de fondement à la nature, considérée comme l'ensemble des objets de l'expérience ; deux choses qui étaient impossibles avec la méthode usitée jusqu'ici. Mais cette déduction de notre faculté de connaître à priori conduit, dans la première partie de la métaphysique, à un résultat étrange, et, en apparence, tout à fait contraire au but que poursuit la seconde partie : c'est que nous ne pouvons avec cette faculté dépasser les bornes de l'expérience possible, ce qui est pourtant l'affaire la plus essentielle de la métaphysi-

que. D'un autre côté, rcxpcrimentation nous fournit ici même une contre-épreuve de la vérité du résultat auquel nous arrivons dans cette première appréciation de notre faculté de connaître à priori : c'est que cette faculté n'atteint que des phénomènes, sans pouvoir s'étendre aux choses en soi, qui, bien que réelles en elles-mêmes, nous restent inconnues. En effet, ce qui nous pousse nécessairement à sortif des limites de l'expérience et de tous les phénomènes, c'est l'absolu ou l'inconditionnel, que la raison exige nécessairement et à juste titre, dans les choses en soi, pour tout ce qui est conditionnel, afin d'achever ainsi la série des conditions. Or si, en admettant que notre connaissance expérimentale se règle sur les objets comme sur des choses en soi, on trouve que l'absolu ne peut nullement se concevoir sans contradiction, tandis que la contradiction disparaît dès qu'on admet que notre représentation des choses, telles qu'elles nous sont données, ne se règle pas sur ces choses mêmes, considérées en soi, mais que ce sont, au contraire, ces objets qui, comme phénomènes, se règlent sur notre mode de représentation ; si, de cette manière, l'on arrive à se convaincre que l'absolu ne doit pas se trouver dans les choses, en tant que nous les connaissons (qu'elles nous sont données), mais en tant que nous ne les connaissons pas, c'est-à-dire dans les choses en soi ; il devient alors évident que ce que nous n'avions admis d'abord qu'à titre d'essai est véritablement fondé. Seulement, après avoir refusé à la raison spéculative tout progrès dans le champ du suprasensible, il reste encore à rechercher s'il n'y a pas dans sa connaissance pratique des données qui lui permettent de déterminer le concept transcendant de l'absolu et de pousser ainsi, conformément au vœu de la métaphysique, notre connaissance à priori au delà des bornes de toute expérience possible, mais seulement au point de vue pratique. Et, en procédant comme on vient de le voir, la raison spéculative nous a du moins laissé la place libre pour cette extension de notre connaissance, bien qu'elle n'ait pu la remplir elle-même. Il nous est donc encore permis de la remplir, si nous le pouvons, par ses données pratiques, et elle-même nous y invite.

C'est dans cette tentative de changer la méthode suivie en métaphysique et d'y opérer ainsi, suivant l'exem-

llIliOKIH DIC I.A CONNAIS.'ÎANCl': 4^

pic des gôomètics et des physiciens, une révolution complète, que consiste l'œuvre de notre critique de la raison inirc spéculative. Cette critique est un traité de la méthode, et non un système de la science même ; mais elle en décrit jiourtant toute la circonscription, et elle en fait connaître à la fois les limites et toute l'organisation intérieure. C'est que la raison pure spéculative a ceci de particulier qu'elle peut et doit estimer exactement sa propre puissance, suivant les diverses manières dont elle se choisit les objets de sa pensée, faire même un dénombrement complet de toutes les façons différentes de se poser des problèmes, et se tracer ainsi tout le plan d'un système de métaphysique. En effet, en ce qui regarde le premier point, rien dans la connaissance à priori ne peut être attribué aux objets, que ce que le sujet pensant tire de lui-même ; et, pour ce qui est du second, la raison pure constitue par elle-même, au point de vue des principes de la connaissance, une unité tout à fait à part, où, comme dans un corps organisé, chaque membre existe pour tous les autres et tous pour chacun, et où nul principe ne peut être pris avec certitude sous un point de vue, sans avoir été examiné dans toîis ses rapports avec l'usage entier de la raison pure. Aussi la métaphysique a-t-elle ce rare bonheur, qui ne saurait être le partage d'aucune autre science rationnelle ayant affaire à des objets (car la logique ne s'occupe que de la forme de la pensée en général), qu'une fois placée par la critique dans le sûr chemin de la science, elle peut embrasser complètement tout le champ des connaissances qui rentrent dans son domaine, achever ainsi son œuvre, et la transmettre à la postérité comme une possession qui ne peut plus être augmentée, puisqu'il ne s'agit que de déterminer les principes et les limites de son usage et que c'est elle-même qui les détermine. Elle est donc tenue, comme science fondamentale, à cette perfection, et c'est d'elle qu'on doit pouvoir dire :

Xil actum reputans, si quid superesset agendum

^lais quel est donc, demandera-t-on, ce trésor que nous pensons léguer à la postérité dans une métaphysique ainsi épurée par la critique, et par elle aussi ramenée à un état fixe ? Un coup-d'œil i^apide jeté sur cette œuvre donnera d'abord à penser que l'utilité en est toute négative,

OU qu'elle ne sert qu'à nous empêcher de pousser la raison spéculative au delà des limites de l'expérience, et c'est là dans le fait sa première utilité. Mais on s'apercevra bientôt que son utilité est positive aussi, par cela même que les principes sur lesquels s'appuie la raison spéculative pour se hasarder hors de ses limites, ont en réalité pour conséquence inévitable, non pas l'extension, mais, à y regarder de plus près, la restriction de l'usage de notre raison. C'est qu'en effet ces principes menacent de tout renfermer dans les limites de la sensibilité, de laquelle ils relèvent proprement, et de réduire ainsi à néant l'usage pur (pratique) de la raison. Or une critique qui limite la raison dans son usage spéculatif est bien négative par ce côté-là ; mais, en supprimant du même coup l'obstacle qui en restreint l'usage pratique, ou menace même de l'anéantir, elle a en effet une utilité positive de la plus haute importance. C'est ce que l'on reconnaîtra aussitôt qu'on sera convaincu que la raison pure a un usage pratique absolument nécessaire (je veux parler de l'usage moral), où elle s'étend inévitablement au delà des bornes de la sensibilité et où, sans avoir besoin pour cela du secours de la raison spéculative, la raison pratique veut pourtant être rassurée contre toute opposition de sa part, afin de ne pas tomber en contradiction avec elle-même. INier que la critique, en nous rendant ce ser\dcc, ait une utilité positive, reviendrait à dire que la police n'a point d'utilité positive, parce que sa fonction consiste uniquement à fermer la porte à la violence que les citoyens pourraient craindre les uns des autres, afin que chacun puisse faire ses affaires tranquillement et en sûreté. Que l'espace et le temps ne soient que des formes de l'intuition sensible, et, par conséquent, des conditions de l'existence des choses comme phénomènes ; qu'en outre, nous n'ayons point de concepts de l'entendement, et partant point d'éléments pour la connaissance des choses, sans qu'une intuition correspondante nous soit donnée, et que, par conséquent, nous ne puissions connaître aucun objet comme chose en soi, mais seulement comme objet de l'intuition sensible, c'est-à-dire comme phénomène ; c'est ce qui sera prouvé dans la partie analytique de la critique, et il en résultera que toute connaissance spéculative possible de la raison se réduit aux seuls objets de l'expérience. Mais, ce qu'il faut bien remarquer, il y a ici une réserve : c'est que.

TIUIOKIH ni-: l.A CONNAISSANCE 47

si nous ne pouvons roHH«f^re ces objets comme choses en soi, nous pouvons du moins les penser comme tels. Autrement on arriverait à cette absurde proposition, qu'il y a des phénomènes ou des apparences sans qu'il y ait rien qui apparaisse. Qu'on suppose que notre critique n'ait point fait la distinction qu'elle établit nécessairement entre les choses comme objets d'expérience et ces mêmes choses comme objets en soi, alors il faut étendre à toutes les choses en général, considérées comme causes efficientes le principe de la causalité, et, par conséquent, le mécanisme naturel qu'il détermine. Je ne saurais donc dire du même être, par exemple de l'âme humaine, que sa volonté est libre et que pourtant il est soumis à la nécessité physique, c'est-à-dire qu'il n'est pas libre, sans tomber dans une évidente contradiction. C'est que, dans les deux propositions, j'ai pris l'âme dans le même sens, c'està-dire comme une chose en général (comme un objet en soi), et, sans les avertissements de la critique, je ne pourrais la regarder autrement. Que si la critique, ne s'est pas trompée en nous apprenant à prendre l'objet en deux sens différents, comme phénomène et comme chose en soi ; si sa déduction des concepts de l'entendement est exacte et si, par conséquent, le principe de la causalité ne s'applique aux choses que dans le premier sens, c'est-à-dire en tant qu'elles sont des objets d'expérience, tandis que, dans le second sens, ces mêmes choses ne lui sont plus soumises, la même volonté peut être conçue sans contradiction, d'une part, comme étant nécessairement soumise, au point de vue phénoménal (dans ses actes visibles), à la loi physique, par conséquent comme n'étant pas libre, et, d'autre part, en tant qu'elle fait partie des choses en soi, comme échappant à cette loi, par conséquent comme libre. Or, quoique, sous ce dernier point de vue, je ne puisse connaître mon âme par la raison spéculative (et encore moins par l'observation empirique), et que par conséquent je ne puisse non plus connaître la liberté comme la propriété d'un être auquel j'attribue des effets dans le monde sensible, puisqu'il faudrait que je la connusse d'une manière déterminée dans son existence, mais non dans le temps (ce qui est impossible, parce qu'aucune intuition ne peut être ici soumise à mon concept), — je puis cependant penser la liberté, c'est-à-dire que l'idée n'en contient du moins aucune

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contradiction, dès que l'on admet notre distinction critique de deux modes de représentation (le mode sensible et le mode intellectuel), ainsi que la restriction qui en dérive relativement aux concepts purs de l'entendement et, par conséquent, aux principes découlant de ces concepts. Admettons maintenant que la morale suppose nécessairement la liberté (dans le sens le plus strict) comme une propriété de notre volonté, en posant à priori comme données de la raison des principes pratiques qui en tirent leur origine, et qui, sans cette supposition, seraient absolument impossibles ; mais admettons aussi que la raison spéculative ait prouvé que la liberté ne se laissait nullement concevoir ; il faut alors nécessairement que la supposition morale fasse place à celle dont le contraire renferme une évidente contradiction, c'est-à-dire que la liberté et avec elle la moralité (dont le contraire ne renferme pas de contradiction, quand on ne suppose pas préalablement la liberté) disparaissent devant le mécanisme de la nature. Mais, comme il suffit, au point de vue de la morale, que la liberté ne soit point contradictoire et que, par conséquent, elle puisse être conçue, et comme, dès qu'elle ne fait point obstacle au mécanisme naturel de la même action (prise dans un autre sens), il n'y a pas besoin d'en avoir une connaissance plus étendue, la morale peut garder sa position pendant que la physique conserve la sienne. Or c'est ce que nous n'aurions pas découvert, si la critique ne nous avait pas instruits préalablement de notre inévitable ignorance relativement aux choses en soi, et si elle n'avait pas borné aux simples phénomènes toute notre connaissance théorétique. On peut aussi montrer cette même utilité des principes critiques de la raison pure relativement à l'idée de Dieu et à celle de la simplicité de notre àme, mais je laisse cela de côté pour aller plus vite. Je ne saurais donc admettre Dieu, la liberté et l'immortalité selon le besoin qu'en a ma raison dans son usage pratique nécessaire, sans repousser en même temps les prétentions de la raison spéculative à des vues transcendantes ; car, pour arriver là, il lui faut employer des principes qui, ne s'étendant en réalité qu'à des objets d'expérience possible, transforment toujours en phénomène celui auquel on les applique, alors même qu'il ne peut être un objet d'expél'icnce, et déclarent ainsi impossible toute extension prati-

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