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II. COMMENT LA MATHÉMATIQUE PURE EST-ELLE POSSIBLE

Voici une connaissance importante, confirmée, qui a devant elle dès aujourd'hui un champ extraordinairement vaste et peut envisager dans l'avenir une extension sans limites; elle porte avec elle une certitude complètement apodictique, c'est-à-dire une nécessité absolue ; elle n'a donc pas pour base un fondement empirique ; elle est une pure production de la raison, et elle est, de plus, complètement synthétique : « Comment la raison humaine peut-elle constituer une pareille connaissance tout à fait a priori ? >>. Cette faculté qui ne se fonde pas, et ne peut pas se fonder sur l'expérience, ne suppose-t-elle pas un principe de connaissance a priori, qui, profondément caché, peut du moins se manifester par ses effets, pourvu qu'on prenne la peine d'en rechercher avec soin les premiers indices.

Or, si nous trouvons que toute connaissance mathématique a pour caractère propre qu'elle doit commencer par présenter ses concepts dans l'intuition, et dans une intuition a priori, c'est-à-dire non pas empirique, mais pure, il faut ajouter que, sans cet intermédiaire, elle ne peut faire un pas ; aussi ses jugements sont-ils toujours intuitifs, tandis que la philosophie doit se contenter de jugements discursifs tirés de simples concepts, et qu'elle se sert de l'intuition seulement pour éclaircir et jamais pour déduire ses doctrines apodictiques. Cette observation sur la nature de la mathématique nous montre dès maintenant quelle est la première et la plus importante condition de sa possibilité : elle doit avoir pour fondement quelque intuition pure où elle puisse présenter ses concepts in concreto et cependant a priori, ou, comme on dit, les «construire». Si nous pouvons découvrir cette intuition pure, et la raison de sa possibilité, nous verrons facilement ce qui rend possible les propositions synthétiques a priori de la mathématique pure, et cette science elle-même par conséquent. Car si, sans conteste, l'intuition empirique nous permet d'enrichir synthétiquement et dans l'expérience, par de nouveaux prédicats que l'intuition elle-même nous dcnr.e,

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lo concept que nous nous formons d'un objet d'intuition, l'intuition pure nous permettra également, mais avec cette différence que, dans ce dernier cas, le jugement synthétique sera certain a priori et apoditique, tandis que, dans le premier cas, il ne sera certain qu'a posteriori et empiriquement ; car ces jugements ne contiennent que la matière d'une intuition empirique et contingente ; les autres renferment au contraire ce qui doit se rencontrer nécessairement dans l'intuition pure, puisque, comme elle est une intuition a priori, le concept est indissolublement lié avec elle, antérieurement à toute expérience ou à toute pelfception déterminée.

Mais, ce point acquis, la difficulté, loin d'être diminuée, est plutôt augmentée ; le problème se pose maintenant sous cette forme : comment est-il possible d'avoir une intuition a priori ? L'intuition est une représentation qui dépend immédiatement de la présence de l'objet. Il ne paraît donc pas possible d'avoir a priori une intuition qui soit primitive, parce qu'alors l'intuition devrait se produire sans qu'il y eût d'objet antérieurement ou actuellement présent auquel elle se rapportât, et dans ces conditions il ne saurait, semble-t-il encore, y avoir d'intuition. Certains concepts ne contiennent, il est \Tai, que l'idée d'un objet en général, et peuvent être créés tout à fait a priori et sans que nous nous soyons trouvés en rapport immédiat avec cet objet ; par exemple les concepts de grandeur, de cause, etc. Mais ces concepts mêmes n'acquièrent un sens et une valeur que par un certain usage in coucreto, c'est-à-dire une application à une intuition quelconque où un objet qui leur corresponde nous est donné. Mais comment l'intuition de l'objet peut-elle précéder l'objet ?

L'intuition, si par nature elle représentait les choses comme elles sont en soi, ne pourrait avoir lieu a priori et resterait empirique. Car je ne peux savoir ce que contient l'objet en lui-même que s'il m'est présenté et donné. Il demeurerait impossible, même dans ces conditions, de i comprendre comment l'intuition d'une chose présente pourrait me la faire connaître telle qu'elle est en soi, puisque ses propriétés ne peuvent se transporter de la chose dans mon esprit ; mais, même si l'on accordait que cela fût possible, une pareille intuition ne pourrait néanmoins avoir lieu^a priori, c'est-à-dire avant que l'objet

m'en fût présenté ; car sans cette présentation on ne pourrait rien concevoir qui légitimât le rapport de ma représentation à cet objet et elle devrait alors reposer sur une sorte d'inspiration. Il n'existe donc pour mon intuition qu'une seule manière possible d'être antérieure à la réalité de l'objet, et de devenir connaissance a priori : c'est de ne contenir autre chose que la forme de ma sensibilité, antérieure en moi, c'est-à-dire dans le sujet, à toutes les impressions réelles par lesquelles les objets m'affectent. Car je puis savoir a priori que les objets des sens ne peuvent être perçus que sous la forme de la sensibilité. Il résulte que les propositions ne se rapportant qu'à la forme de l'intuition sensible sont possibles et valables pour les objets des sens, et réciproquement que des intuitions qui sont possibles a priori ne peuvent jamais se rapporter à autre chose qu'aux objets de nos sens.

La forme de l'intuition sensible est donc la seule qui nous permette d'avoir l'intuition des choses a priori ; mais cette intuition ne nous laisse connaître les objets que tels qu'ils sont susceptibles d'apparaître à nos sens et point du tout tels qu'ils peuvent être en soi ; une telle conception est absolument nécessaire, si l'on doit admettre la possibilité des propositions synthétiques a priori, ou bien si l'on doit, dans le cas où elles se rencontreraient dans la réalité, comprendre et déterminer à l'avance la raison de cette possibilité.

L'espace et le temps sont ces intuitions dont la mathématique pure fait le fondement de toutes ses connaissances et de tous ses jugements, qui se présentent à la fois comme apodictiques et nécessaires ; car une mathématique doit commencer par représenter tous ses concepts dans l'intuition, et une mathématique pure doit les représenter dans l'intuition pure, c'est-à-dire les construire; sinon (comme sa méthode ne peut pas procéder par résolution des concepts, en un mot être analytique, mais qu'elle doit être synthétique) elle ne peut faire un pas si une intuition pure ne lui apporte pas la matière de jugements synthétiques a priori. La géométrie prend pour fondement l'intuition pure de l'espace. L'arithmétique crée elle-même ses concepts de nombre, par l'addition successive des unités dans le temps ; mais la mécanique pure ne peut créer ses concepts de mouvement qu'au moyen de la représentation du temps.

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Les deux représentations de l'espace et du temps sont de simples intuitions ; car, si l'on écarte des intuitions empiriques des corps et de leurs modifications (mouvement) tout ce qui est empirique, c'est-à-dire tout ce qui appartient à la perception sensible, l'espace et le temps demeurent ainsi des intuitions pures, leur servant de fondement a priori, et dont par suite on ne peut jamais faire abstraction. Mais parce que ces représentations sont des intuitions pures a priori, on peut les appeler de pures formes de notre sensibilité, telles qu'elles préexistent à toute intuition empirique, c'est-à-dire à la perception d'objets réels, et telles que conformément à elles les objets soient capables d'être connus a priori, mais, à la vérité, seulement comme ils nous apparaissent.

Nous avons ainsi résolu le problème que nous avions posé dans cette partie.

Une mathématique pure, connaissance synthétique a priori, n'est possible que si elle ne s'applique pas à autre chose qu'aux objets des sens dont l'intuition empirique a pour fondement une intuition pure et a priori (celle de l'espace et du temps) ; parce que cette intuition pure n'est rien de plus que la simple forme de la sensibilité, qui préexiste à l'apparition réelle des objets, et qui, en fait, est la première cause qui rend possible cette apparition. Mais cette faculté de l'intuition a priori ne se rapporte pas à la matière du phénomène, c'est-à-dire à ce qui est sensation en lui ; car la sensation seule lui donne le caractère empirique ; elle ne se rapporte qu'à la forme de ces sensations, l'espace et le temps. Si l'on voulait le moins du monde contester cette théorie que l'espace et le temps sont des déterminations qui dépendent, non point des choses en soi, mais purement et simplement de leur rapport à la sensibilité, je demanderais comment on pourra se figurer qu'il est possible de savoir a priori, et par suite avant toute connaissance des choses (c'est-à-dire avant qu'elles nous soient données), quels sont les traits essentiels de leur intuition ; et c'est pourtant ici le cas de l'espace et du temps. Mais tout devient intelligible si on les regarde seulement comme des conditions formelles de notre sensibilité, et les objets comme de simples phénomènes ; en effet nous pourrons alors nous représenter a priori la forme des phénomènes, et c'est bien là l'intuition pure.

Ceux qui ne peuvent encore se déga^'er de l'idée rjuc l'espace et le temps sont des qualités réelles inhérentes aux choses en soi, peuvent exercer leur pénétration sur le paradoxe suivant et lorsqu'ils en auront en vain cherché la solution, libres de préjugés au moins pour quelques instants, ils pourront soupçonner qu'il y a bien peut-être quelque raison de faire déchoir l'espace et le temps au rang de simples formes de notre intuition sensible.

Si deux choses présentent une absolue identité dans tous ceux de leurs éléments qui peuvent toujours être connus chacun à part, c'est-à-dire dans toutes les déterminations relatives à la grandeur et à la qualité, il en résulte forcément que dans tous les cas et sous tous les rapports chacune d'elles peut être mise à la place de l'autre, sans que la moindre différence appréciable puisse découler de ce changement. En fait, c'est ce qui a lieu pour les figures planes de la géométrie ; mais diverses figures sphériques, malgré cette parfaite convenance intérieure, montrent cependant une telle disposition extérieure que l'une ne peut être mise à la place de l'autre : par exemple deux triangles sphériques qui dans deux hémisphères ont pour base commune un arc de l'équateur peuvent présenter une parfaite égalité de leurs côtés et de leurs angles, si bien que tout ce qui appartient à la description complète de l'un d'entre eux appartient en même temps à la description de l'autre ; cependant l'un ne peut pas être porté à la place de l'autre, c'est-à-dire dans l'hémisphère opposé ; il y a entre les deux triangles une différence interne qu'aucun entendement ne peut indiquer comme intrinsèque, et qui n'est révélée que par le rapport extérieur dans l'espace. Mais je vais citer des cas plus familiers, empruntés à la vie commune.

Que peut-on trouver de plus semblable entre elles et de plus égal en toutes leurs parties que ma main ou mon oreille et leur image dans la glace } Et cependant cette main, quand je la vois dans la glace, ne peut être mise à la place de son image, puisque l'image d'une main droite est une main gauche, comme l'image de l'oreille droite est une oreille gauche, qui ne peut davantage prendre la place de la première. Il n'existe donc pas ici de différences intérieures qu'un entendement quelconque puisse se représenter par simples concepts, mais bien des différences

intrinsèques autant que nous l'apprennent les sens, puisque cette similitude et cette égalité respective ne font pas que la main gauche puisse être enfermée entre les mêmes limites que la main droite (et coïncider avec elle), et que le gant de l'une ne peut servir à l'autre. Quelle est donc la solution ? c'est que ces objets ne sont nullement des représentations de choses en soi, telles que le pur entendement les concevrait, ce sont des intuitions sensibles, c'est-àdire des phénomènes dont la possibilité repose sur le rapport de choses inconnues en elles-mêmes, à une autre chose qui est notre sensibilité. Ainsi, l'espace est la forme de l'intuition extérieure, et toute détermination intérieure d'un espace n'est possible que par la détermination de son rapport extérieur à l'espace total, dont il est une partie (c'est-à-dire de son rapport au sens extérieur) ; c'est dire que la partie n'est possible que par le tout, ce qui n'est pas vrai des choses en soi comme objets de l'entendement pur, mais bien seulement des phénomènes. Ainsi donc cette différence entre choses qui, semblables et égales ne peuvent cependant coïncider (par exemple entre des spirales enroulées en sens contraire) n'est rendue compréhensible par aucun concept, mais seulement par le rapport à la main droite et à la main gauche qui est du ressort immédiat de l'intuition.

{Pfo/égcmènes à toute meta physique future.)

III. — SENSIBILITÉ ET ENTENDEMENT. — RÉALISME EMPIRIQUE ET IDÉALISME TRANSCENDENTAL.

On a dès le début gâté toute vue philosophique sur la nature de la connaissance sensible en ne faisant consister la sensibilité qu'en un mode de représentation confuse, suivant lequel ce que nous connaîtrions, ce seraient toujours les choses comme elles sont, sans que nous ayons la faculté d'amener les éléments de cette représentation à une conscience claire ; nous, au contraire, nous avons montré que la sensibilité ne consiste pas dans cette différence logique de la clarté et de l'obscurité, mais dans une différence génétique de l'origine de la connaissance même, la connaissance sensible ne représentant pas du tout les choses comme elles sont, mais seulement la manière dont elles affectent nos sens, de même que la sensibilité ne

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fourniL à la rcilcxiou de renlcndcment que des pliénomèncs, non les choses elles-mêmes : après ce redressement nécessaire, c'est une confusion impardonnable et presque volontaire que ce reproche fait à ma théorie de transformer toutes les choses du monde sensible en une pure apparence.

Quand un phénomène nous est donné, nous sommes encore tout à fait libres de prononcer tel ou tel jugement sur ce fait pris comme point de départ. Ce phénomène . dépendait des sens, mais le jugement dépend de l'entendement, et il s'agit uniquement de savoir si dans la détermination de l'objet il y a vérité ou non. Ce n'est pas la nature des représentations qui sont rapportées à des objets, les mêmes de part et d'autre, qui crée la différence entre la vérité et le rêve, mais bien la liaison de ces représentations suivant les règles susceptibles de déterminer la connexion des représentations dans le concept d'un objet, et aussi la limite de leur coexistence dans une expérience. Il s'ensuit qu'il ne dépend pas des phénomènes que notre connaissance prenne ce qui paraît pour ce qui est, c'est-à-dire l'intuition par laquelle un objet nous est donné, pour le concept d'un objet ou de son existence même, que l'entendement seul peut concevoir. Suivant nos sens, par exemiDle, les planètes se meuvent tantôt en avant, tantôt en arrière, mais en cela il n'y a ni erreur ni vérité, parce que tant qu'on pense qu'il n'y a là qu'un phénomène, on ne juge pas du tout encore la nature objective de leur mouvement.

Mais comme un jugement faux peut facilement se produire quand l'entendement n'évite pas avec soin de prendre pour objectif ce mode de représentation subjectif, on dit pour cette raison que les planètes paraissent rétrograder ; seulement l'illusion n'est pas imputable aux sens mais à l'entendement qui, partant des phénomènes, ne doit prononcer qu'un jugement objectif.

Et ainsi, si nous abstenant de réfléchir sur l'origine de nos représentations, nous enchaînions par hj-pothèse dans l'espace et le temps les intuitions de nos sens, quel qu'en pût être le contenu, qu'il fût phénoménal ou non, selon les règles de connexion de toute connaissance dans une expérience, alors notre témérité ou notre prudence nous conduirait à une apparence trompeuse ou à une vérité ; car ce résultat dépend non de l'origine des représentations

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sensibles, mais de l'usage que l'entendement en fait. De même, si je regarde toutes les représentations sensibles avec leur forme et l'espace et le temps, comme une simple forme, et ces phénomènes comme une simple forme de la sensibilité qui, en dehors d'elle, ne se trouve pas dans les objets ne me servant de mes représentations sensibles que relativement à une expérience possible, alors il n'y a pas alors la moindre suggestion d'erreur, ni rien qui donne lieu à une apparence dans le fait que je les tiens pour de simples phénomènes, car ils n'en peuvent pas moins être correctement enchaînés dans l'expérience d'après les règles de la vérité. De cette manière, toutes les propositions de la géométrie valent pour l'espace comme pour tous les objets des sens, conséquemment au regard de toute expérience possible, soit que je considère l'espace comme une simple forme de la sensibilité, soit comme quelque chose d'inhérent aux objets mêmes ; bien que toutefois la première hypothèse me permet seule de concevoir a priori que ces propositions s'appliquent à tous les objets d'une intuition externe ; mais, au reste, tout demeure relatif à l'expérience simplement possible, en général comme si je ne m'étais séparé de l'opinion commune.

Admettons, au contraire, que j'ose, avec mes concepts d'espace et de temps, dépasser toute expérience possible, ce qui serait absolument nécessaire si je les donnais pour des qualités inhérentes aux choses en soi, puisque rien ne pourrait m'empêcher alors de considérer comme valables pour ces choses mes deux concepts, de quelque manière que mes sens fussent organisés, et qu'ils fussent ou non adoptés à eux ; dans ce cas, une erreur considérable, reposant sur une apparence, se produirait. En effet, je donnais pour universellement valable en le rapportant aux choses en soi, au lieu de le borner aux conditions de l'expérience, ce qui était une condition de l'intuition des choses inhérente à ma subjectivité, et ce qui valait d'une façon assurée pour tous les objets des sens, conséquemment pour toute expérience simplement possible.

Ainsi, par ma doctrine de l'idéalité de l'espace et du temps, je suis si éloigné de faire du monde sensible tout entier une simple apparence qu'elle est au contraire le seul moyen de garantir l'application à des objets réels d'une des

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