‹ Kant. Choix de textes avec étude du systeme philosophique et notices biographique et bibliographiqueChapitre 8 sur 38 · V. — SCEPTICISME ET RELATIVISME : HUME ET KANT · texte numérisé non relu

V. — SCEPTICISME ET RELATIVISME : HUME ET KANT

Il nous faut ruiner la base du scepticisme de Hume.

Hume affirmait, avec raison, que nous ne concevons nullement par la raison que la causalité soit possible, c'est-àdire qu'il soit possible de rapporter l'existence d'une chose à l'existence d'une autre chose qui soit nécessairement posée par la première. J'ajoute que nous ne comprenons pas davantage par la raison le concept de substance, c'est-à-dire cette nécessité que l'existence des choses repose sur un sujet qui ne puisse être lui-même prédicat d'aucune autre chose ; bien plus, nous ne pouvons nullement concevoir la possibilité d'une telle chose encore que l'expérience nous montre des exemples de l'usage qu'on fait de ce concept ; et du même coup cette inconcevabilité s'étend à toute communauté des choses, puisqu'il est iinpossible de comprendre, d'une part, comment de l'état présent d'une chose on ne peut rien conclure sur l'état de choses toutes différentes, extérieures à la première, et réciproquement ; d'autre part comment des substances, dont chacune a pourtant son existence propre et séparée, doivent dépendre nécessairement les unes des autres. Et pourtant je suis bien loin de prendre ces concepts pour de simples dérivés de l'expérience, et la nécessité que nous nous représentons en eux comme une fiction, une simple illusion dont nous leurre une longue habitude ; tout au contraire, j'ai suffisamment montré que ces concepts et les principes qui en découlent, sont établis, a priori, avant toute expérience, et qu'ils ont une exactitude objective indubitable, mais seulement par rapport à l'expérience.

Il s'en suit que si je n'ai pas la moindre idée d'une pareille liaison des choses en soi, dans leur existence de substances, dans leur efficacité de causes, dans leurs relations mutuelles de parties qui font un tout réel, et que des qualités de cet ordre peuvent encore moins être rapportées à des phénomènes conçus comme phénomènes (car ces concepts ne contiennent rien qui soit dans les phéno-

mènes, mais ce que le seul entendement en doit penser), nous avons cependant un concept d'une pareille liaison des représentations dans notre entendement, et dans les jugements en général : c'est-à-dire qu'aux représentations correspondent des jugements de trois sortes : la relation du sujet à son prédicat, celle du principe à ses conséquences, et enfin la relation mutuelle des parties qui constituent, par leur ensemble, la totalité d'une connaissance possible. De plus, nous savons a priori qu'à moins de considérer la représentation d'un objet comme déterminée par rapport à l'une ou l'autre de ces relations, nous ne pourrions avoir aucune connaissance qui fût valable de l'objet même ; et si nous nous attachions à l'objet comme chose en soi, aucun indice ne nous permettrait de reconnaître qu'il fût déterminé par rapport à l'une ou à l'autre de ces relations, c'est-à-dire qu'il rentrât sous le concept de substance ou de cause, ou par rapport aux autres substances) sous le concept d'action réciproque, car je n'ai aucune idée de la possibilité d'une telle liaison des existences. Mais aussi, il ne s'agit pas des choses en soi ; la question est de savoir comment est déterminée la connaissance expérimentale des choses par rapport aux relations apportées par les jugements en général, c'est-à-dire comment les choses en tant qu'objets de l'expérience peuvent et doivent être subsumées sous ces concepts de l'entendenaent. Et alors il est clair que j'aperçois parfaitement non seulement la possibilité, mais aussi la nécessité de subsuiner tous les phénomènes sous ces concepts, c'està-dire de les emplo^^er comme principes de la possibilité de l'expérience.

Si nous voulons éprouver le concept problématique de Hume (qui est pour lui la cr%ix metaphysicorum), c'est-àdire le concept de cause, la logique me fournit d'abord a priori la forme d'un jugement conditionnel en général, d'un jugement qui emploie une connaissance donnée comme principe et l'autre comme conséquence. Nous pouvons atteindre par la perception une règle du rapport, suivant laquelle un phénomène succède constamment à un phénomène déterminé (quoique la réciproque ne soit pas vraie) et c'est le cas de me servir du jugement hypothétique et de dire par exemple : si un corps est assez longtemps éclairé par le soleil, il devient chaud. Ce n'est pas encore

sans doute une nécessité de liaison, ni par suite le concept de cause.

Mais, si je continue et si je dis que si la proposition précédente qui exprime simplement une liaison subjective des perceptions doit devenir une proposition d'expérience, il faut qu'on en aperçoive la valeur nécessaire et universelle, comme dans la proposition suivante : le soleil est, par sa lumière, cause de la chaleur, alors la règle empirique précédente est aperçue comme une loi, et comme valable non pas simplement des phénomènes, mais de leur rapport à une expérience possible, qui a besoin de règles universellement et par suite nécessairement valables. Il en résulte que si je comprends très bien le concept de cause comme un concept appartenant nécessairement à la simple forme de l'expérience, et sa possibilité comme celle d'une liaison synthétique des perceptions dans une conscience en général, je n'aperçois pas d'autre part la possibilité d'une chose en général comme cause, et cela parce que lé concept de cause indique une condition inhérente non aux choses, mais à l'expérience seulement, je veux dire que la cause ne peut être qu'une connaissance objectivement valable des phénomènes et de leur enchaînement dans le temps, en tant que l'antécédent peut être lié au conséquent suivant la règle des jugements hypothétiques

Les concepts de l'entendement pur n'ont donc aucune signification s'ils dépassent les objets de l'expérience et sont appliqués aux choses en soi (noiimeiia). Ils permettent en quelque sorte d'épeler les phénomènes et de les lire sous forme d'expérience : les principes qui prennent naissance quand on rapporte ces concepts au monde sensible ne servent à notre entendement que pour l'expérience : en dehors d'elle, ils ne sont que liaisons arbitraires sans réalité objective, dont on ne peut connaître a priori la possibilité, ni confirmer ou seulement rendre intelligible le rapport aux objets par un exemple quelconque, parce que tous les exemples dérivent d'une expérience possible et que par la suite les objets de ces concepts ne peuvent être atteints ailleurs que dans une expérience possible.

Hume n'avait sans doute pas attendu cette solution complète du problème qu'il avait posé. Elle conserve aux concepts de l'entendement pur leur origine a priori, et aux lois universelles de la nature leur valeur comme lois de

l'entendement en limitant, point essentiel, leur usage à l'expérience, parce que leur possibilité n'a son fondement que dans le rapport de l'entendement à l'expérience, non qu'elles dérivent de l'expérience, mais bien parce que l'expérience dérive d'elles ; inversion dans la manière de lier celle-ci à celle-là dont Hume ne s'est jamais avisé. Nous sommes amenés ainsi à la conclusion suivante : tous les principes synthétiques a priori ne sont rien de plus que les principes d'une expérience possible, et ne peuvent jamais être appliqués aux choses en soi, mais seulement aux phénomènes comme objets de l'expérience. Donc la mathématique pure aussi bien que la physique pure ne peut jamais atteindre que de simples phénomènes et ne peut représenter que ce qui rend une expérience en général possible, ou ce qui peut nécessairement être toujours représenté dans une expérience possible, comme une conséquence de ces principes.

[Prolégomènes à toute métaphysique future).

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