INTRODUCTION
La pédagogie de Kant, comme sa morale, est essentiellement individuelle. En morale.il s'occupe de déterminer une loi et des principes valables pour un être raisonnable en général. C'est seulement plus lard et par voie de conséquence, qu'il arrive à la morale sociale et à la politique. En pédagogie, il donne pour fin suprême à l'Education la perfection individuelle.
Fichte se sépare ici de son maître, ou plus exactement, il le complète. Il ne s'agit pas seulement pour lui, comme le voulait Kant, de réaliser dans l'individu un idéal de pureté et de moralité. 11 faut placer l'homme dans la société civile et dans l'Etat auquel il appartient : il faut lui proposer un idéal de perfection et de justice sociale, et son premier devoir sera d'y travailler de toutes ses forces. La morale de Fichte est pour le fond celle de Kant, mais elle est chez lui formulée en d'autres termes, établie sur d'autres déductions et enrichie de développements nouveaux.
L'homme est une fin en soi, avait dit Kant, mais il en est aussi une pour les autres, ajoute Fiente, et c'est là précisément ce qui fait la dignité de l'individu : la vertu est l'oubli de soi dans l'intérêt de la totalité des êtres intelligents ; chacun doit, selon la mesure de ses forces et la place qui lui a été assignée, travailler à l'œuvre de la moralisation universelle.
Pour Fichte, l'homme n'est pas un être solitaire qu'on puisse songer à élever uniquement pour lui-même, en vue d'un idéal absolu. Il a des relations contingentes avec un monde réel dans lequel il est appelé à vivre. La mission de l'Education, à tous les degrés, n'est donc pas seulement de former et de cultiver des esprits et des consciences à l'état individuel, isolé, sporadique, pour ainsi dire, mais de former aussi et de cultiver des hommes destinés à vivre en société. En un mot, Kant insiste scr le premier fadeur du problème de l'Education : l'individu ; et Fichte sur le second : la collectivité.
Sans doute, pour Fichte comme pour Kant, l'éducation de l'individu est chose essentielle, mais cette éducation doit, selon Fichte, ne jamais perdre de vue les intérêts des collectivités et en particulier de la nation dont on fait partie. C'est ainsi que Fichte complète Kant.
Selon la science sociale, en effet, une nation a une vie propre. C'est un organisme vivant comme la plante et l'animal, et tous ses membres sont aussi nécessaires les uns aux. autres, aussi dépendants l'un de l'autre que les membres de notre corps. Cette mutuelle dépendance et celle nécessité mutuelle, c'est ce qu'on nomme solidarité.
A priori, l'être moral se fait ce qu'il est, il est ce qu'il veut, car il se sent libre. Cependant, d'autre part, l'humanité est une dans son essence ; les individus sont par nature les organes
d'un tout. «En fait, dit M. Secrétan, (Bêcher che de la méthode) l'individu est à bien des égards le produit de causes générales. Nous apprenons à parler, nous apprenons à penser, nous empruntons au milieu qui nous entoure l'instrument de l'intelligence, qui ne peut se développer que par l'éducation. Nous lui empruntons également le fond de nos pensées : l'autorité nous sert de guide, la tradition est l'aliment de notre esprit. Sans l'éducation, sans le langage, sans la tradition, sans l'autorité, sans l'espèce, le plus grand génie qu'ait vu naître la terre n'arriverait pas à l'alphabet; que dis-je, il ne formerait pas un jugement, il n'élèverait pas son instinct jusqu'à la conscience de soi-même, il ne pourrait pas dire je suis. Si nous pouvions faire le départ des idées que nous avons reçues sans y réfléchir, sans leur imprimer le cachet de notre personnalité, et de celles qui sont vraiment notre bien propre, nous verrions que les dernières se réduisent à presque rien... Ces considérations qui s'étendraient à l'infini, s'appliquent à la vie morale aussi bien qu'à la vie intellectuelle. Ou sait l'empire de l'exemple sur les enfants grands et petits.... A dire vrai, l'homme moral, comme l'homme physique, ne vit que dans l'espèce et. par l'espèce, il lui emprunte sa substance. Sans elle, il ne serait pas et ne saurait être compris. L'esprit individuel que nous connaissons ne forme donc pas un tout complet, un être absolument distinct. Cependant il réagit à son tour sur l'espèce et il la modifie, comme il peut réellement s'en affranchir à quelque degré. L'individualité parfaite est un idéal : ce que l'expérience nous montre, c'est une masse organique dans laquelle s'opère un travail d'individualisation. »
Les individus étant par nature les organes d'un tout, ils n'ont pas le droit de se vouloir dans un isolement égoïste, qui serait contre nature. Il faut vouloir réaliser l'unité qu'on
a reconnue, comme le dit M. Secrétan, parce que la fin de quelque chose est la réalisation de son choix. Nous ne devons donc pas nous vouloir isolément, et nous séparer des corps dont nous sommes les membres. Mais d'autre part nous sommes libres. C'est librement que nous devons nous consacrer au bien de l'ensemble. Le bien imposé, exigé par la contrainte légale, ne serait plus le bien, puisqu'il ne serait pas la liberté. En d'autres termes, solidarité et liberté, solidarité acceptée et voulue librement, voilà la base de la vie morale et de l'édifice social (1).
Dans l'être animé, tous les organes vivent l'un par l'autre,
(1) Voir Secrétan : Civilisation et Croyance. Voir aussi sur le même sujet les ouvrages de Wundt, Durkheim, Marion. Fouillée. La solidarité est tout d'abord fatale, inconsciente, automatique, pour ainsi dire : c'est un fait de nature avant d'être une obligation de la conscience et un besoin du cœur. C'est seulement du jour où la solidarité devient libre et volontaire qu'elle acquiert sa valeur morale.
Vinet, dont on parle souvent comme s'il avait méconnu l'élément générique pour le sacrifier entièrement à l'élément individuel, dit dans le même sens : « Il est impossible de ne pas être frappé de la manière intime dont chaque existence humaine est engagée dans mille autres existences. Au moral comme au physique, nous avons des ancêtres, une généalogie. Idées, caractère, tempérament, riea n'est absolument à nous, ni ne procède uniquement de nous... Sans l'humanité point d'homme, sans l'homme point d'humanité. J'aime à contempler tour à tour ces deux forces et dans leur concours et dans leur opposition, laquelle, à sa manière, est aussi un concours...
«Je veux l'homme complet, spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le serviteur de tous... c'est de gaieté de cœur appauvrir le trésor commun que d'y verser des âmes dépouillées de la substance qui faisait leur vraie richesse..» (Educat. p. 465. — Philosophie morale, p. 172-173).
et conséquemmenl doivent vivre l'un pour l'autre. Seulement dans l'animal et chez la plante, la solidarité des organes est encore toute matérielle et forcée ; dans la collectivité qui s'appelle nation, au contraire, la solidarité de tous les individus qui la composent devient l'œuvre de leur consentement; c'est une solidarité volontaire, c'est la solidarité des cœurs, solidarité si bien exprimée par la devise: un pour tous, tous pour un. Sans solidarité, a dit un philosophe, la liberté deviendrait anarchie et tyrannie des forts ; sans solidarité, l'égalité deviendrait nivellement et abaissement universel. La liberté et l'égalité sont des avantages sociaux que nous exigeons d'autrui, la solidarité est la vertu sociale que nous devons exiger de nous-mêmes; la liberté et l'égalité sont nos droits, la fraternité est notre devoir.
Les conceptions sociales de Fichle ne reposent point sur des considérations utilitaires. Jamais il n'invoque la nécessité de mieux répartir les biens, de supprimer le paupérisme, d'assurer à tous une part de bien-être. Son idéal est désintéressé, c'est celui d'un philosophe, non d'un économiste. A une époque où la morale consistait à trouver les moyens les plus convenables pour assurer son propre bonheur, sans songer aux intérêts de la collectivité, où chacun, tirant à soi et ne songeant qu'à son avantage et à son bienêtre, « prenait bravement son parti du malheur public, serrant les épaules, quand l'orage fondait sur lui, et se réjouissant méchamment quand venait le tour du voisin », Fichte, lui, proteste avec la plus grande énergie et fait sentir à ses contemporains les devoirs qu'impose la solidarité. « On ne conçoit plus, écrivait-il en 1804, en parlant de ses compatriotes (1), on ne conçoit plus pour la vie humaine d'autre
(1) Les Caractères fondamentaux de l'esprit du siècle : 3me leçon, (1804).
idéal que le bien-être. Chacun cherche à se caser dans la vie, le plus confortablement possible, sans vouloir observer la solidarité qui le lie nécessairement à ses concitoyens et aux autres hommes, sans se demander s'il n'y aurait pas un meilleur usage à faire de la vie. Egoïsme, voilà le caractère de la morale dominante (1). »
Développer l'esprit d'abnégation et de sacrifice, apprendre surtout à la jeunesse à songer au bien commun, — faire son devoir parce que c'est le devoir et sans attendre aucune rémunération : tel sera le programme de Fichte. « Il fauL qu'un ordre de choses nouveau s'établisse, écrivait-il à l'un de ses amis, or, comme il n'y a pas de passage naturel d'un état donné à un autre état opposé, et puisque les hommes ne peuvent pas se transformer, comme par un coup de baguette en un moment, il faut préparer cette régénération et le seul moyen d'y réussir sera d'instituer une éducation nouvelle et de donner à l'Etat des droits nouveaux. » Est-ce à dire que l'Etat, tel que Fichte voudrait l'instituer, se montrerait toujours respectueux de la liberté individuelle dont Kanl s'était fait l'ardent apôtre? nous ne le pensons pas. Nous verrons que, malgré l'idéal élevé qu'il se propose, l'Etat de Fichte rappelle à différents égards celui de Sparte, celui de la cité antique.
Quoi qu'il en soit, Fichte a eu le sentiment très vif des devoirs et des droits de l'Etat, en matière d'instruction et d'Education, et c'est surtout à ce point de vue que nous l'étudierons ici. C'est d'une éducation nouvelle, inspirée par
(1) « Le désir des jouissances et la crainte de l'effort, dit un historien contemporain, Philippson, une abstention dédaigneuse et une tendance à tout critiquer sans faire preuve d'aucune capacité particulière : tel est le bilan de l'esprit prussien à la fin du XVIIIe siècle. »
Peslalozzi, qu'il attend la régénération de la nation allemande. En organisant après léna l'instruction en Prusse, Fiente pensait que l'avenir d'une nation est dans l'Education donnée à ses enfants et que, si la fortune des armes est changeante, si les triomphes matériels sont provisoires et passent, les effets de l'éducation intellectuelle et morale sont permanents et assurent seuls la grandeur et la prospérité d'une nation.
Nous verrons que ses efforts ne furent pas stériles. Il réussit à faire passer dans les âmes de ses contemporains quelque chose de son énergie morale et il contribua, par ses paroles et par son exemple, à susciter, dans la jeunesse des écoles, d'héroïques défenseurs de l'indépendance allemande.
On peut ne pas approuver tout le système philosophique deFichte, on peut critiquer certaines de ses conceptions pédagogiques, on ne peut lire un seul de ses ouvrages sans que l'âme ne s'élève et ne reçoive une impulsion plus généreuse et plus vive vers le vrai et le bien. Disciple de Kant, Fichte a dégagé ce que la doctrine de son maître contenait d'énergie latente et n'a jamais cessé d'être le philosophe et l'énergique apôtre de l'activité morale. Ce qui le caractérise avant tout, c'est, d'une part, l'amour de la science et de la spéculation pure; de l'autre, le goût et le besoin de l'action. Toute sa vie, il a travaillé à exciter en lui et chez les autres l'activité morale et il a enseigné sous mille formes diverses, et par ses discours et par ses exemples, qu'agir (1) était notre
(1) « Il estinutile, dit-il, de dire à celui qui n'a pas l'amour: Agis moralement, car le monde moral n'existe que dans l'amour et, sans l'amour, il n'y a point de monde moral. De même, il est inutile de dire à celui qui aime : Agis, car son amour vit déjà par lui-même, et son action, son action morale, n'est que la simple manifestation de sa vie. L'action n'est ab-
mission sur celle terre. Quelque triste que se présente à ses yeux le spectacle de la réalilé, jamais il ne désespère, car il croit d'une foi inébranlable au progrès. A travers tous les développements successifs de sa philosophie, Fichte, avec plus d'ardeur peut-être qu'aucun autre philosophe, s'est constamment efforcé d'agir sur les caractères, de fortifier, de régénérer les âmes, d'inspirer le respect pour notre propre liberté et pour la liberté d'autrui. Ses leçons d'Iéna, d'Erlangen, de Berlin, sont également animées de ce même esprit moral. Même lorsqu'il enseigne, il est apôtre autant que professeur.
Son ambition est de former non des disciples mais des hommes. « Le besoin d'activité naturel aux jeunes gens, écrit un de ses disciples, est entretenu et excité par lui de mille manières. « Agir, il faut agir », voilà ce qu'il répète sur tous les tons. L'enseignement de Fichte était une vraie prédication. Il ne voulait pas seulement instruire les esprits, mais convertir les âmes. Ajoutons que toute son existence, traversée par de nombreuses épreuves, a été en conformité avec ces nobles paroles qu'il prononçait à Iéna, au début de sa carrière de professeur de philosophie: « Tous ceux de vous auxquels leur vocation est chère, peuvent avoir cette haute et fortifiante pensée : A moi aussi
solument rien en elle-même et par elle-même, et elle n'a aucun principe propre à elle-même, mais elle découle tout naturellement de l'amour, comme la lumière semble découler du soleil, comme le monde découle réellement de l'amour intime de Dieu pour lui-même. Si quelqu'un n'agit pas, il n'aime pas, et quiconque croit aimer sans agir est la dupe de son imagination excitée par une image de l'amour venue du dehors, à laquelle ne répond en lui aucune réalité. » (Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, p. 3o5, trad. Bouillier, (Paris-Alcan).
est confiée en partie la culture de mon époque et celle des âges suivants; par mon travail aussi se développe la marche des générations futures, l'histoire universelle des nations. Je suis appelé à tendre témoignage à la vérité, ma vie n'est rien, mais de mes efforts dépendent une infinité de choses. Je suis prêtre de la vérité, je suis à son service; je me suis engagé à tout faire, tout oser, tout souffrir pour elle. Si pour elle, je suis haï et persécuté, si je dois mourir à son service, ferais-je rien de plus, rien autre que ce qu'il me fallait absolument faire ? »
« Entrez avec les autres hommes dans des rapports étroits, dit-il encore, et vous les trouverez tout autres que votre morale ne voudrait les voir. Plus vous serez nobles et bons, plus douloureuse sera l'expérience que vous en ferez ; mais ne vous laissez pas vaincre par cette douleur, triomphez-en par vos actions. Elle entre en ligne de compte; elle est entrée à dessein dans le plan de l'amélioration du genre humain. C'est faiblesse que de se lamenter sur la corruption des hommes sans tendre la main pour la vaincre. C'est de l'égoïsme que de gourmander et d'insulter amèrement les hommes, sans leur dire comment ils doivent s'améliorer Agir, agir, voilà pourquoi nous sommes ici-bas. Voudrionsnous donc nous fâcher de ce que d'autres ne sont pas encore ce qu'ils doivent être ? N'est-ce pas précisément notre vocation que d'être destinés à travailler au perfectionnement des autres? Réjouissons-nous donc à la vue du vaste champ que nous avons à cultiver (1)7 » On le voit, ce qui caractérise Fichte, c'est la chaleur, c'est l'enthousiasme moral, c'est aussi le sentiment profond de la solidarité.
( l) De la Destination du savant et de l'homme de lettres, p. 103, trad. par Nicolas, (Paris-Alcan).
Nous étudierons successivement la genèse des idées de ce grand philosophe, son idéal moral, l'Education nouvelle et nationale qu'il propose pour réaliser cet idéal et enfin l'influence exercée par ses idées et particulièrement par les Discours à la nation allemande.