CONCLUSION
Développer dans l'homme toute la perfection que sa nature comporte, tel est pour Kant, nous l'avons vu, le but de l'éducation. Il résulte de cette définition que l'éducation ne prend fin qu'en apparence à l'âge où l'on sort de la sujétion des parents et des maîtres. Elle continue aussi longtemps qu'on est perfectible, c'est-à-dire toute la vie ; elle s'étend du berceau jusqu'à la tombe.
Après avoir été dirigé par des intelligences supérieures à la sienne, après avoir plus tard coopéré à sa propre éducacation sous l'autorité des parents et des maîtres, l'individu, mis ainsi progressivement en état de se gouverner lui-même, est tenu de travailler seul, une fois arrivé à l'âge adulte, à son propre perfectionnement. Mais si Kant veut que cette éducation devienne l'œuvre propre de chacun, chacun étant responsable de soi, il pense aussi que l'exemple et la société de tous ceux se proposant un même idéal ne peuvent que contribuer à ce perfectionnement et il préconise une sorte d'union morale entre les hommes de « bonne volonté », société civile et éthique, uniquement fondée sur les lois de la vertu et dont Dieu serait l'unique législateur (1).
(1) « Dans la société politico-civile, dit Kant, le législateur est la multitude elle-même, réunie en un tout, dont la volonté générale établit la contrainte extérieure et légale. Mais dans la société morale, le peuple ne peut être envisagé comme législateur...Dans la sociétééthico-civile, onne peut concevoir de légis-
En résumé, l'Education est, pour Kant, un constant effort, une ascension volontaire, une évolution progressive vers un idéal qui doit devenir toujours plus conscient et plus élevé. Contrôle autocratique, constitutionnalisine, enfin autonomie, telles sont, pour ainsi dire, les différentes étapes, les phases successives par lesquelles il veut que l'Education fasse passer chaque candidat à l'humanité.
Sans doute Kant procède de Rousseau. Nous avons vu quel compte il tient des exigences de la nature et de la psychologie des divers âges de la vie. Comme Rousseau, il réclame avec énergie pour l'enfant et pour l'adolescent la mesure de libre activité nécessaire à son développement physique, intellectuel et moral. Développer au lieu de comprimer, diriger sans étouffer, rendre l'activité consciente et raisonnable : telle est aussi sa méthode. Cependant, si l'influence de J.-J. Rousseau sur Kant n'est pas contestable, si certains préceptes de la pédagogie de Kant semblent écrits sous la dictée de Rousseau, nous avons constaté des divergences de la plus haute importance, spécialement pour ce qui concerne l'éducation morale, le point de départ et la fin de l'éducation.
Tandis que Rousseau fait l'apologie de l'instinct et veut
lateur suprême que celui auquel tous les devoirs, y compris les devoirs moraux, peuvent être rapportés comme des commandements dont il est Fauteur. Il doit donc être un scrutateur des coeurs pour pénétrer dans l'intimité des sentiments de chacun et pour rendre à chacun selon ses œuvres. Or, comme telle est l'idée de Dieu en qualité de Souverain moral du monde, on ne peut se représenter une société morale que comme un peuple de Dieu, un peuple ardent aux bonnes œuvres, et dont les efforts réunis tendraient à ce que le règne de Dieu arrive, à ce que sa volonté soit faite sur la terre. {La Religion dans les limites de la Raison. Trad. Lortet, p. 50).
dans l'éducation laisser faire la nature, Kanl pense que l'éducation n'a pas à se régler uniquement sur les dispositions naturelles de l'enfant et à leur donner libre cours ; il conçoit un idéal, digne de l'espèce humaine, où nous devons tendre constamment. Le devoir de l'éducateur, selon lui, est de rechercher les moyens propres à élever l'enfant vers cet idéal, de le faire passer de l'animalité à l'humanité. Soumission finale des penchants, accord de la volonté avec les principes de la raison, tel est, pour Kant, le dernier mot et l'idéal de l'éducation ; tandis que la fin de l'éducation chez Rousseau est conforme à son origine; c'est après tout l'exaltation de l'instinct et de la sensibilité.
L'analogie des deux doctrines, là même où elles semblent se rencontrer, est peut-être plus apparente que réelle. Tandis que les affirmations de Rousseau sont volontiers absolues et paradoxales, celles de Kant, la plupart du temps, sont tempérées et limitées. Ainsi, lorsque Kanl, à l'exemple de Rousseau, prétend suivre la nature, il ne l'entend pas au juste de la même façon. Rousseau se plaît à voir la nature dans l'impulsion naïve de nos penchants et, sous cet aspect, il l'honore et la glorifie. Sous cet aspect, Kant se borne à la ménager et à s'en servir, dans l'intérêt futur de la moralité qui seule est sacrée. Kant estime en effet qu'en Education, de même que dans tous les autres domaines, il faut s'astreindre à connaître exactement cette force; il le faut, pour ne point se briser contre celles de ses exigences et de ses lois qui sont invincibles; mais Kant veut aussi qu'on étudie la nature pour discerner ses imperfections et ses lacunes, pour la vaincre et la redresser à l'aide des forces mêmes qu'elle nous fournit; car ces forces, après tout, ne valent, selon lui, qu'autant que nous les gouvernons sur un idéal digne de notre raison et de notre conscience, auquel s'appliquent les efforts de notre libre volonté.
Rousseau est sans conteste le penseur le plus sugge^lif qui ait jamais paru. Grâce à la magie de son style, il a provoqué, dans tous les domaines, les révolutions les plus profondes. Mais, ajoutons-le, c'est un génie auquel a manqué la pondération. Chez lui, les pensées justes et profondes sont mêlées aux plus étranges paradoxes. Pour le lire avec fruit, il faut une raison déjà formée, assez clairvoyante et assez ferme pour démêler les sophismes et résister aux entraînements d'une logique subtile, éloquente et passionnée. Ce qui distingue Kant, au contraire, c'est la modération unie au jugement le plus ferme et le plus sain. Son style ne possède aucun des caractères qui rehaussent la forme et attirent sur elle l'attention. Quoi qu'il en soit, on a pu se convaincre que tout ce que le XVIIIe siècle a eu de plus généreux trouve un écho dans sa pédagogie, comme dans sa morale.
Kant a démêlé, sous l'influence de Rousseau, et c'est là le mérite éminent de la philosophie kantienne, dans l'homme, l'être moral. Aucun philosophe n'a parlé plus noblement que lui de la dignité humaine. Aucun n'a dégagé avec plus de lumière les prescriptions de la morale, des calculs de la prudence, des suggestions de l'intérêt, des préoccupations innombrables de ce qu'il appelle « le cher moi ». Aucun n'a mieux compris la sainteté, l'inviolabilité, la sublime origine du Devoir.
Cette idée du devoir qui est, selon Kant, l'unique fondement de la moralité humaine, est aussi pour lui le principe fondamental de l'éducation. Voilà pourquoi la puissance qu'il veut discipliner et régler avant tout chez l'enfant, c'est la volonté. Loin de comprimer ou de supprimer sa liberté naissante et de tarir ainsi la moralité dans sa source, son but est de libérer celte volonté.
Mais, nous l'avons vu, la liberté pour Kant ne consiste pas
à obéir à ses instincts, ce n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut. Etre libre, ce n'est pas obéir à ses passions, abdiquer sa personnalité devant les tyrannies du dehors ou du dedans, recevoir sans réagir toutes les empreintes du milieu ambiant où l'on se trouve.(l) Etre libre, pour Kant, c'est s'habituer à consulter avant d'agir cette voix intérieure qui est au fond de chacun de nous et qui parle à tous le même langage; c'est être esclave du devoir, mais du devoir seul; (2) c'est s'habituer à secouer le joug des sollicitations étrangères et prendre conscience par un effort persévérant de sa personnalité.
L'effort, l'effort physique, intellectuel, moral, voilà le fond de sa pédagogie, parce que l'effort développe l'énergie et qu'il faut être énergique pour lutter contre les suggestions internes ou externes et obéir au devoir seul.
Telle est la forte et salutaire discipline à laquelle Kant veut façonner l'âme de l'enfant et de l'adolescent. Tel est l'idéal qu'il conviendrait, nous semble-t-il, de se proposer désormais, à une condition cependant : Kant veut que l'on s'efforce d'inculquer de bonne heure à l'enfant cette idée du devoir et qu'on s'applique à la faire paraître dans toute sa majesté, parce qu'elle seule peut donner aux déterminations de notre volonté une valeur vraiment morale et parce que, selon lui, elle a en réalité d'autant plus de force qu'elle se montre sous une forme plus sévère et que, par conséquent, elle inspire plus de respect.
(1) «Il n'y a que les mauvaises habitudes, disait Hegel, qui diminuent la liberté, mais l'habitude du bien, c'est la liberté même. »
(2) « Il faut que les hommes soient les esclaves du devoir ou les esclaves de la force, et cependant, dit Joubert, que de gens n'ont de la morale qu'en pièce; c'est une étoffe dont ils ne se font jamais d'habit. >
La perfection morale pour l'austère philosophe de Kœnigsberg est d'accomplir, coûte que coûte, ce que le devoir commande, sans même y mêler une émotion. Loin d'intéresser la sensibilité à l'accomplissement des ordres de la raison, il s'en défie, il redoute la moindre intervention du sentiment, on dirait qu'il craint d'affaiblir le devoir, s'il nous incline à l'aimer. Il y a là un stoïcisme transcendant que la nature repousse. Schiller lui-même exprimait une critique très fine à ce sujet dans cette épigramme célèbre : « J'ai du plaisir à faire le bien, cela m'inquiète. » Le devoir est-il complet, quand on se borne à faire ce que la raison nous demande ? Ne faut-il pas aussi l'aimer? Faire son devoir en l'aimant, n'est-ce pas quelque chose de plus complet que de le faire sans émotion, sans goût(l), durement, pour ainsi dire ?
En bannissant à peu près de sa morale et de sa pédagogie le sentiment, le plaisir moral, comme autant d'éléments empiriques, partant hétérogènes, Kant n'a-t-il pas exclu, en même temps que l'enthousiasme, les plus hautes vertus?
S'il est impossible de donner à la morale une base aussi mouvante que la sensibilité, le sentiment n'a-t-il pas cependant un rôle à remplir, pourvu qu'on le maintienne à la seconde place et qu'on le surveille avec vigilance ? Si le cœur ne peut être le régulateur de la vie morale, n'esl-il pas un puissant ressort, n'est-il pas le véritable moteur de la vie ?
(1) Le devoir, disait Gœthe, consiste à aimer ce que Ton se commande à soi-même. Cette maxime de Gœthe pourrait servir d'amendement à la doctrine de l'impératif catégorique. Le sentiment peut être un auxiliaire précieux dans l'accomplissement du devoir en venant au secours de la bonne volonté pour la soutenir. « Il en est de la vérité, dit Vinet, comme de l'air atmosphérique, dont les éléments, réunis, font vivre, et séparés, font mourir : chaque partie de la vérité en e3t presque le contraire.»
Kant oublie que, quelle que soit l'importance de l'idée du devoir ou de l'obligation, il y a quelque chose de plus élevé encore, à savoir le dévouement, c'est-à-dire une abnégation et un sacrifice de soi-même qui n'a plus rien d'obligatoire, mais qui n'en est certes pas moins admirable, et de plus, il a le tort de vouloir exclure absolument des actions humaines, sous prétexte qu'il en altérerait la pureté, le concours de tous les sentiments, même les plus généreux et les plus bienfaisants, comme la sympathie, l'amour, la pitié, etc. Ce double défaut de la morale kantienne n'apparaît nulle part plus clairement que dans cette partie de son œuvre où il s'agit de mettre en pratique les idées qu'il avait exposées précédemment, je veux dire sa pédagogie.
En matière d'éducation, n'est-on pas d'accord pour dire que le grand principe, c'est le dévouement, l'amour?
Le cœur, n'est-ce pas le grand moteur ? n'est-ce pas la force qui met en jeu tous les organes, qui suscite toutes les énergies de l'intelligence et de la volonté?
Ni le devoir seul, ni la sensibilité seule.
Union indissoluble du devoir et de l'amour. Le devoir comme but et comme régulateur, l'amour comme moteur, comme puissance dynamique (1) : voilà, nous semble-t-il, une devise plus complète, qui s'inspirera à la fois et de Kant et de Rousseau.
(1) Du foyer- des sentiments tendres et généreux, dit excellemment Mra* Necker de Saussure, il rayonne sur l'intelligence je ne sais quelle vie, quelle douce chaleur, dont elle est intimement pénétrée. Les sentiments ne sont pas seulement nécessaires à l'esprit pour compléter ses connaissances, ils décident de son caractère même, de sa nature et du genre de son action. . . Le sentiment produit sur les idées le même effet que la musique produit sur des paroles chantées ; il leur donne un caractère, un sens qu'elles n'auraient pas présenté autrement. (L'Education progressive, tome I. page 211.)
C'est dans cette devise synthétique que fut, croyonsnous, le grand secret de la puissance réformatrice de Pestalozzi.
Sur un monument simple et modeste, élevé le 12 janvier 1846, à Birr, dans le canton d'Argovie, on lit cette inscription, qui est le plus éloquent résumé de la vie de ce grand éducateur dont l'existence fut consacrée tout entière au Devoir, mais à un devoir aimé, accompli avec l'enthousiasme et l'amour le plus intense :
A NOTRE PÈRE PESTALOZZI ICI REPOSE HENRY PESTALOZZI NÉ A ZURICH, 12 JANVIER 1746 DÉCÉDÉ A BRUGG, 17 FÉVRIER 1827 SAUVEUR DES PAUVRES A NEUHOF PÈRE DES ORPHELINS A STANZ FONDATEUR DES NOUVELLES ÉCOLES DU PEUPLE A BURGDORF INSTITUTEUR DE L'HUMANITÉ A YVERDON HOMME, CHRÉTIEN, CITOYEN, TOUT POUR LES AUTRES, POUR LUI- MÊME RIEN PAIX A SES CENDRES
UArgovie reconnaissante, 1846.
Pestalozzi fut en effet disciple de Rousseau et de Kant; il eut, nous le verrons, la plus grande influence sur Fichte qui, s'inspirant à son tour de ses idées, cherchera à régénérer, non seulement des individus isolés, mais aussi des collectivités tout entières.