CHAPITRE PREMIER
« S'il est permis de distinguer, d'après leur effet sur les âmes, deux sortes d'idéalisme, dit excellemment M. Lévy- Bruhl (phil. de Jacobi) : l'un, essentiellement logique, et qu'on pourrait appeler « isolant », l'autre, moral et « liant », l'idéalisme de Fichte devrait servir de type à cette seconde catégorie. Le nom « d'égoïsme métaphysique » que certains historiens lui ont donné, est des plus malheureux. Il prête à un contre sens complet ; car, cette doctrine est au contraire « métaphysiquement sociale ». Quoiqu'il en soit, on peut dire que la philosophie de Fichte fut déterminée par l'état de la philosophie de son temps et aussi et surtout par l'individualité de son auteur (l).On distingue dans sa vie: une
(1) Les œuvres complètes de Fichte ont été publiées par son fils, à Berlin, en 1845-1846 (8 vol.) et se divisent en quatre parties distinctes : 1° Philosophie théorique. T. I et II, où se trouvent en particulier la Doctrine de la Science et la Destination de l'homme. — 2° Philosophie morale et politique. T. III et IV. — 3° Philosophie religieuse. T. V. — 4° Philosophie populaire. T. VI et VII. Ceât dans cette partie que se trouvent : Quelques leçons sur la destination du savant, 1794 ; — De l'essence du savant, 1805; — Les Traits caractéristiques du temps présent, 18u4; — et les Discours à la nation allemande, 1808. — Le tome VIII est consacré à des mélanges et écrits divers.
Les ouvrages traduits en français sont : Destination de l'homme, trad, Barchou de Penhoen (Paris, 1832, in-8) ; Destination du savant et de l'homme de lettres, trad. Nicolas, (Paris, 1838, in-8) ; Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, trad. Bouillier, (Paris, 1845, in-8); Doctrine de la Science, trad. Grim-
période de formation, (1762-94)où il subit l'influence de Spinoza, de Kant et de Pestalozzi ; une période de production philosophique (1794-99,) et une période de propagande et d'action proprement dite (1799-1814). Relativement à l'esprit général du XVIIIe siècle, la doctrine de Fichte était une énergique protestation contre les théories matérialistes et une affirmation éloquente de l'activité du moi et de la liberté morale. Relativement à la philosophie de Kant dont il était le disciple, c'était un effort puissant pour l'établir sur une base inébranlable. En effet Fichte a développé la pensée de Kant. Le système de Kant peut être considéré comme un idéalisme critique, une conception des choses considérées comme des déterminations imposées à la réalité absolue par notre pensée finie, c'est-à-dire comme des phénomènes : de la sorte les objets ne sont que nos idées. Quant à la réalité absolue, Kant en faisait un objet de foi morale.
Le système de Fichte est encore à certains égards un idéalisme critique qui pose l'objet comme relatif au sujet, à la fois comme produit par le sujet et le limitant, en sorte que le sujet en prenant conscience de soi poursuit la réduction de l'objet au sujet sans l'achever jamais. Mais, comme l'a fait remarquer M. Léon, cet idéalisme critique s'appuie sur une conception de la réalité absolue, comme sujet pur ou liberté absolue; et par suite le système est un
blot (Paris, 1846, in-8) ; quelques passages des Discours ont été traduits ou analysés par MM. Lévy-Bruhl, Hallberg, Guillaume, Robert et par M. Marion, dans son cours de la Sorbonne. Nous en avons utilisé une partie pour notre résumé.
Parmi les nombreux ouvrages consacrés à ce philosophe, citons : Wilm : Histoire de la Philosophie allemande de Kant à Hegel, 1847. — Lowe, Die Philosophie Fichtes, Stuttgart, 186:\ et les ouvrages de Busse, Noak, Zimmer, etc.
effort pour déduire de cette conception et les fonctions de la raison théorique et les conditions de la vie morale. Mais par là même, Fichte retrouve encore ce principe de Kant désigné sous le nom de primat de la raison pratique et qui revient à donner à la foi morale une portée supérieure au savoir, en faisant de la raison théorique un organe de la vie morale, c'est-à-dire de la science elle-même une réalisation, incomplète, il est vrai, de la liberté. En somme, Fichte construit à priori le même monde dont Kant avait tracé le plan dans son analyse de la raison humaine; mais, par cela même que ce monde est un monde moral et que la pensée de Fichte le construit, le système n'est plus seulement une conception, une spéculation pure. Il devient vivant et pra" tique : la vie de Fichte en est pour ainsi dire l'expression. En dépit des déductions de la Doctrine de la Science, l'objet essentiel de l'idéalisme de Fichte est de fonder les rapports des êtres moraux entre eux et d'établir le règne des fins dont Kant avait parlé. 1° L'être a sa raison dans le devoir être. 2° Le but suprême, d'après lui, est l'action. «Quelle est dit-il, la fin du point de vue spéculatif et de toute la philosophie avec lui, si ce n'est la vie? Rien n'a une valeur absolue que la vie. Tout le reste : pensée, poésie, science, n'a de valeur qu'en tant qu'il se rapporte, en quelque façon,à la vie qu'il en provient et qu'il vise à y retourner. Voilà la tendance de ma philosophie. C'était aussi celle du Kantisme qui, sur ce point du moins, ne se séparera pas de moi. (1) ».
Ainsi, dans le système de Fichte, le premier principe se •développe, le sujet pur se réalise en se remplissant de son contenu. La doctrine de la science dans sa partie théorique et dans sa partie pratique, les doctrines du droit, de la morale, et de la religion, nous font assister à ce développement et en décrivent les phases successives.
<1) Œuvres de Fichte, édit de Berlin, 1845, II, p. 333.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer en détail ces différentes phases du système philosophique de Fichte; cette exposition serait mieux placée en tète d'un de ses ouvrages systématiques, mais il ne sera peut-être pas déplacé de donner quelques détails biographiques et historiques, qui expliqueront la genèse des idées de Fichte et spécialement celles contenues dans les Discours à la nation allemande.
Fichte naquit le 19 mai 1762, au village de Rammenau dans la Haute Lusace. Son père, qui était un ruhanier d'une scrupuleuse probité, descendait d'un sous-officier suédois qui, lors de la guerre de Trente ans, s'était établi dans le pays. Tout en le surveillant avec soin, son père le laissa se développer librement et selon sa nature. Le jeune Fichte donna de bonne heure des preuves de l'originalité de son esprit; il se signala dès l'enfance par une mémoire exceptionnelle, un esprit éveillé et une grande force de volonté. Frappé de ces heureuses dispositions, un baron de Miltitz, ami du seigneur de Rammenau, offrit à ses parents de se charger de son éducation. Il le confia aux soins d'un pasteur des environs de Missnie, et c'est là, dans le village de Niederau, que Fichte passa les années de sa jeunesse dont il conserva le meilleur souvenir. A 13 ans, il lui fallut quitter cet heureux séjour pour entrer au collège de Schulpforta. Triste de la perte de sa liberté, excédé des mauvais traitements qu'il recevait d'un de ses camarades, séduit d'ailleurs par la lecture des aventures de Robinson Grusoé, il résolut de fuir, pour aller vivre dans quelque ile lointaine et solitaire. Déjà il était sur la route de Hambourg, lorsque le souvenir de sa mère le fit rentrer dans le devoir et retourner au collège. Il se mit dès lors avec ardeur à l'élude et ne tarda pas à devenir un des meilleurs élèves de l'école.
A dix-huit ans, il se rendit à l'Université d'Iéna pour y étudier la théologie; mais son goût pour les études philosophiques fut de plus en plus excité par cette étude même. Le problème de la liberLé l'occupa surtout très vivement. Il se décida d'abord pour le déterminisme et, la lecture de YJEthique de Spinoza, qui fit sur lui une impression profonde, le confirma dans ses opinions. Cependant le déterminisme le satisfaisait d'autant moins qu'il avait une. plus vive conscience de sa personnalité et bientôt le sentiment de la liberté se prononça avec tant de force en lui, qu'il devint le principe de sa philosophie.
La mort de son père adoptif l'ayant réduit à ses propres ressources, il eût à s'imposer de grandes privations qui, loin de le décourager, ajoutèrent encore à la force de son caractère. Après avoir terminé ses études, n'ayant pu trouver à se placer comme pasteur dans son pays, il consentit à être précepteur dans une maison de Zurich (1788). C'est dans cette ville qu'il fit la connaissance de Mlle Rahn, nièce de Klopstock, qu'il épousa plus tard. En 1790, après avoir cherché vainement une position en Allemagne, il se rendit à Leipzig, pour y étudier spécialement la philosophie kantienne. La Critique de la raison pratique lui révéla pour ainsi dire sa propre vocation et confirma dès lors sa foi dans la liberté et la dignité humaine. Une vie nouvelle commence pourFichte; tous ses projets d'avenir sont abandonnés; rien ne l'intéresse plus, il ne veut plus s'occuper de rien au monde, jusqu'à ce qu'il ait pénétré bien au fond la doctrine de Kant, et qu'il se la soit assimilée. « Ce furent, dit-il, les meilleurs jours de ma vie, je ne savais pas si j'aurais à manger le lendemain, et cependant j'étais complètement et parfaitement heureux. Je vis dans un monde nouveau, depuis que j'ai lu la Critique de la raison pratique. On ne saurait croire
quel respect pour l'humanité et quelle force donne ce système. »
Obligé d'accepter de nouveau une place de précepteur dans une famille noble de Varsovie, où il reste quelques mois, il s'empresse, à son retour de Pologne, de faire, malgré son extrême pauvreté le pèlerinage de Kœnigsberg. Pour vaincre la froideur que lui témoigna tout d'abord Kant Fiente soumit à son examen le manuscrit de l'ouvrage qui depuis parût sous le titre d'Essai d'une critique de toute Révélation (1). Kant alors le recommanda comme précepteur au comte de Krokow qui résidait près de Dantzig, et bientôt le succès de son premier écrit vint le tirer de l'obscurité et donner un autre cours à sa destinée. L'Essai d'une critique de toute révélation, entièrement conçu dans l'esprit de Kant, ayant d'abord paru anonyme, la Gazette littéraire d'Iéna, qui avait alors une grande autorité, n'hésita pas à l'attribuer à Kant lui-même et à lui accorder les plus magnifiques éloges. Telle fut l'origine de la réputation de Fichte (2).
C'est alors qu'il fît la connaissance de Pestalozzi dont l'influence fut si considérable sur ses idées.
En 1793, le nom de Pestalozzi était déjà célèbre, puisque, l'année précédente, l'assemblée législative l'avait proclamé citoyen français en compagnie de Washington et de Klopstock. Il avait déjà fait paraître plusieurs de ses ouvrages pédagogiques : Le Journal d'un père, la Soirée d'un ermite, série d'aphorismes sur le relèvement du peuple par l'éducation, où Pestalozzi insiste sur la nécessité de développer l'âme par le dedans, par la culture intérieure ; enfin et sur-
(1) 1792, t. V, de l'édition de Berlin.
(2) Voir Imm.-Hermann Fichte, Joh. Gottl. Fichtes Leben, 2e édit., Leipsig, 1861.
tout les quatre volumes de Léonard et Gertrude, où Pestalozzi racontait la régénération d'un village par le concours de la législation, de l'administration, de la religion et de l'école. En donnant à Gertrude le principal rôle dans ce roman, Pestalozzi voulait marquer une de ses idées fondamentales, qui était de remettre l'instruction et l'éducation du peuple entre les mains des mères. « La maison paternelle, disait-il, est la base de l'éducation de l'humanité. — Le paysan qui veut conduire son bœuf apprend à le connaître : qu'il en soit de même du pédagogue et de l'élève. — C'est dans la nature même de l'homme, qu'il faut chercher les lois de sa culture. — Le développement de la nature humaine est soumis à l'empire des lois naturelles, et ces lois s'exercent harmonieusement, c'est-à-dire qu'elles développent toutes les facultés à la fois, insensiblement, c'est-à-dire par petites progressions lentes, auxquelles la pédagogie doit se conformer. — En outre, la nature ne se développe que par l'exercice, et cet exercice suppose des objets sur lesquelles facultés agissent; par conséquent, l'observation, l'intuition des choses est le principe de toute éducation. — Enfin, tout doit être lié dans l'Education; les connaissances nouvelles doivent reposer sur lesnotions déjà acquises, de même que, dans l'organisme d'un animal ou d'une plante, les accroissements nouveaux se rattachent à des organes ou à des germes préexistants. » En d'autres termes, l'ancienne éducation considérait l'esprit et le cœur de l'enfant comme des vases qu'il faut remplir, tandisque Pestalozzi compare l'œuvre de l'Education à ce qui se passe par exemple dans la plante. Un germe qui se développe produit des branches, des fleurs et des fruits, par le travail de son propre organisme et en s'assimilant les éléments divers qui lui sont fournis par le milieu dans lequel il vit. Il en est ainsi des facultés. De même que, dans
l'ordre physique, chaque progrès de l'être organisé est un produit du travail intérieur de ses organes, un développement du dedans au dehors, et non point une simple juxtaposition extérieure comme dans le minéral ; de même chaque progrès intellectuel et moral de l'homme doit être le produit du travail intérieur de ses propres facultés, de ses propres sentiments, et non point le simple dépôt, confié à la mémoire, des résultats d'un travail étranger. La jeune plante se développe par degrés insensibles, chacun de ses progrès procède de celui qui l'avait précédé et prépare celui qui doit le suivre. De même les progrès de l'enfant sont soumis à une gradation, à un enchaînement, à un ordre génétique enfin, qui ne peut pas être arbitrairement interverti et qui ne comporte point de lacune.
L'accroissement du végétal dépend en grande partie de la force vitale de ses organes, de même le développement de l'homme dépend essentiellement de la puissance de ses facultés. C'est donc à augmenter cette puissance que l'Education doit s'appliquer tout d'abord. D'ailleurs, il s'agit moins encore de porter le développement de l'homme jusqu'à un certain degré qu'à lui donner l'impulsion nécessaire pour qu'il ne s'arrête pas (1).
Telles étaient alors les idées de Pestalozzi (en 1793), lorsqu'il se rencontra avec Fichte.
Fichte venait de se marier. Il avait épousé, en octobre
(l) Voir sur Pestalozzi les ouvrages de M. Morf, du Dr 0. Hunziker, de M. F. Mann, de M. Seyffarth, (en allemand) et, en français, l'excellent ouvrage de M. Guillaume, (Paris- Hachette).
La Commission du Musée pestalozzien, de Zurich, a fait paraître également de nouvelles éditions de ses principales œuvres.
1793, une amie de Mme Peslalozzi, Mlle Johanna Rahn, et il faisait alors un séjour à Zurich, ville natale de sa femme. Pestalozzi, dans l'automne de 1793, s'était rendu à Richtersweil, dans la maison de son oncle, le Dr Holze. Ce fut dans cette retraite située sur les bords du lac de Zurich que Fichte vint plusieurs fois visiter l'auteur déjà célèbre de Léonard et Gerirudc.
Une lettre du littérateur allemand Fernow contient le récit d'une de ces visites dans laquelle il avait accompagné Fichte et son ami le poète danois Buggessen. «Nous suivîmes, dit-il, pendant deux heures la rive droite du beau lac de Zurich, puis nous traversâmes le lac pour nous rendre à Richtersweil, grand village situé à deux lieues plus loin. C'est là que réside un certain savant (ein geivisser GeleJirter), nommé Pestalozzi, qui s'est fait connaître entre autres par le livre populaire suisse intitulé: Léonard et Gertrude. Baggessen désirait faire sa connaissance. C'est un homme entre quarante et cinquante ans, laid et marqué de la petite vérole, simple dans ses vêtements et son extérieur, comme un paysan, mais si plein de sentiment que peu d'hommes l'égalent; il est remarquable également par une excellente philosophie pratique qui respire dans tous ses écrits. Avec ces deux hommes, les heures passaient comme des secondes, et ces jours me procurèrent beaucoup d'heureux instants (1). »
Sur la demande de Peslalozzi et de Lavater, Fichte expliquait à un cercle d'amis la philosophie de Kant, on discutait aussi les événements de la Révolution française. On sait quelles étaient à cette époque les idées politiques de Pestalozzi, idées qui furent sans doute le sujet de ces entre-
(1) Fichte' s Leben und Briefwechsel 1830, t. I., p. 215.
tiens et dont l'influence se retrouve dans certains écrits de Fiente. Il est facile de les connaître en parcourant Y Essai sur les causes de la Révolution française, essai que Pestalozzi venait à peine de terminer (1). « Ce sont les princes, dit-il, qui, par leur aveuglement et leur mauvaise administration, ont créé une situation révolutionnaire. Il n'y a pas d'autre alternative : ou bien l'Europe devra retomber dans la barbarie par le despotisme ou bien les cabinets devront accorder loyalement ce qui est légitime dans les aspirations de l'humanité vers la liberté. » Puis, après avoir engagé la France à ne pas menacer les nations voisines, à renoncer à la propagande révolutionnaire, il se tourne, en terminant, vers « le premier des princes allemands » et lui demande un grand acte de sagesse et de patriotisme: «Empereur d'Allemagne, si jamais un peuple mérita d'obtenir, par la garantie légale de ses droits, un plus haut degré de bien être et de force politique, c'est le peuple allemand. C'est un peuple honnête, content de peu, aimant l'ordre et la justice; l'anarchie est contre son naturel; il ne demande que la sécurité de son foyer et la paix de sa chaumière ». Cet ouvrage s'achève par une vision dont s'inspirera plus tard Fichte. Le génie de l'Allemagne apparait aux princes assemblés : il éclaire leurs yeux, il les fait rougir de leurs fautes; à sa voix, les princes promettent de ne chercher que la vérité, de restaurer les antiques vertus allemandes, de rendre à leurs peuples leurs anciens droits. « Je vis alors les princes d'Allemagne unis avec leurs peuples, et j'entendis la voix du génie qui s'écriait : La
patrie est sauvée! Mon cœur battit et je m'éveillai de
mon rêve ».
(1) Cet ouvrage, terminé en février 1793, a été imprimé pour la première fois en 1872 par M. Seylfarth, dans le tome XVI des œuvres complètes. ,
Nous verrons comment Fichte s'efforça plus tard de réaliser le rêve de son ami par le moyen d'une Education nouvelle, procédant directement du système pédagogique de Pestalozzi.
« Connais-tu, écrit-il plus tard à sa femme, le livre de Pestalozzi : Comment Gertrude instruit ses enfants ? et son dernier ouvrage paru à Leipzig cette année ? Il faut le lire. Je suis en train d'étudier le système d'éducation de Pestalozzi, et j'y trouve le vrai remède aux maux de l'humanité malade, comme aussi le seul moyen de l'amener à la compréhension de ma philosophie (1). »
Cette dernière phrase peut paraître étrange. Il faut, pour la comprendre, revenir à cette année 1793 et aux nombreux entretiens qu'eurent alors Fichte et Pestalozzi sur des sujets politiques, pédagogiques et aussi philosophiques. Le 16 janvier 1794, Pestalozzi écrivait à Fellenberg : « j'ai constaté avec satisfaction, en m'entretenant avec Fichte, que j'étais arrivé par mes expériences personnelles à peu près aux mêmes résultats que la philosophie kantienne. »
Un document de cette époque nous montre quelles étaient alors les opinions philosophiques de Pestalozzi et comment elles se rapprochaient non seulement des idées de Kant mais aussi des conclusions philosophiques de Fichte luimême. Cet essai philosophique a pour titre : Mes Recherches sur la marche de la nature dans le développement du genre humain (2). Commencé en 1785 (3), cet ouvrage, qu'il méditait depuis plusieurs années déjà, fut publié en 1797.
(1) Fichte's Leben und Briefwechscl, t. I, p. 496.
(2) Voir tome X de l'édition Seyffarth et l'édition nouvelle publiée en 1886, par la Commission du Musée pestaiozzien de Zurich.
(3) Voir lettre à Zinzendorf du 10 décembre 1785.
Cherchant à s'expliquer les contradictions qu'il constate dans la nature humaine, Pestalozzi distingue dans l'homme trois états différents qui font de lui un être triple : l'homme naturel, l'homme social, l'homme moral.
«Je suis à la fois, dit-il, un produit de la nature, un produit de la société et un produit de mon propre moi. Gomme produit de la nature, je me sens libre de faire ce qui me plaît, et en droit de faire ce qui m'est utile. Comme produit de la société, je me sens tenu et lié par des rapports et des contrats qui m'imposent certains devoirs. Comme produit de mon propre moi, je me sens indépendant de l'égoïsme de ma nature animale et des liens de mes rapports sociaux, ayant à la fois le droit et le devoir de faire ce qui m'ennoblit et ce qui est avantageux à mes semblables. »
«J'ai la faculté, dit-il encore, de considérer toutes les choses de ce monde, abstraction faite de mes besoins animaux et de mes rapports sociaux, au seul point de vue de ce qui peut contribuer à mon ennoblissement intérieur, et de ne les rechercher ou de ne les rejeter que par cette unique considération. Cette faculté existe en moi d'une manière indépendante, elle n'est en aucune façon une conséquence de quelque autre des facultés de ma nature. Elle est, parce que je suis, et je suis, parce qu'elle est. Elle naît de ce sentiment qui est inhérent à mon être : Je me perfectionne moi-même, quand je fais de ce que je doisla. loi de ce que je veux. C'est la volonté qui rend l'homme clairvoyant et c'est la volonté qui le rend aveugle. C'est la volonté qui le fait libre, c'est la volonté qui le fait esclave. C'est la volonté qui fait de lui un juste ou un scélérat. »
On peut se convaincre, par les quelques citations de cet essai philosophique, que, par sa conception de la moralité, Pestalozzi se rapproche, à divers égards, des conclusions de Kant et de Fiente.
Telles étaient les idées de Pestalozzi en 1793, à l'époque où Fichte le rencontra à RichtersweiJ, sur les bords du lac de Zurich. La liaison entre Fichte et Pestalozzi se transforma bientôt en une solide et durable amitié. Le philosophe allemand resta toujours en correspondance avec le pédagogue suisse, il étudia spécialement son système pédagogique et nous verrons comment, en 1807, dans ses Discours à la nation allemande, Fichte rendit à sa méthode d'éducation un éclatant hommage et comment il contribua à la populariser dans toute l'Allemagne.
Comme Pestalozzi, Fichte suivait avec un vif intérêt la marche de la Révolution française; lui aussi prend ouvertement parti pour la Révolution et ne craint pas à celte époque de tirer les conséquences extrêmes de ses principes. Il consacra ses premiers loisirs de Zurich à la composition de deux écrits pour la défense des idées dont elle était la puissante manifestation.
En 1793(1), Fichte publie, sans nom d'auteur : Revendication de la liberté de penser, adressée aux princes de l'Europe qui l'ont opprimée jusqu'ici. — Héliopolis, la dernière année de r antique obscurité. — En 1794, il fait paraître: Rectification des jugements du public touchant la Révolution française. Fichte développe dans ces deux brochures (2) les idées politiques de Rousseau et certaines conceptions de l'essai de Pestalozzi dont nous avons donné plus haut des extraits. Selon Fichte, l'Etat n'existe qu'en vertu d'un contrat, lequel peut toujours être dénoncé par chacun des intéressés. Fichte n'admet pas que le consentement de tous ceux qui
(1) C'est en février de la même année que Pestalozzi avait terminé son Essai sur les causes de la Révolution française.
(2) T. YI de l'édition de Berlin, publiée par son fils en 1845-46 (8 vol.).
ont formé le contrat soit nécessaire aussi pour le dissoudre. Selon lui, la volonté de quelques-uns suffit pour remettre les choses en l'état où elles seraient, si le contrat n'avait pas eu lieu. D'où il tire logiquement cette conclusion : la loi n'est loi qu'aussi longtemps que le peuple veut bien y obéir, et, dès qu'il s'y refuse, elle perd toute vigueur (1).
En résumé, pour Fiente, il ne peut y avoir de constitutions invariables et le peuple a le droit de les changer. « Tous les événements du monde, dit-il, dans la préface, sont, à mes yeux, une série de tableaux que le grand précepteur de l'humanité nous présente, afin que nous apprenions ce qu'il nous est nécessaire de savoir. Ainsi, je regarde la Révolution française comme une riche et belle peinture sur ce grand texte : les droits de l'homme et la dignité de l'homme».
Sur la demande de Pestalozzi, de Lavater et d'autres personnes de Zurich, Fichte, nous l'avons vu, avait expliqué à ce cercle d'amis la philosophie de Kant ; ce fut à cette occasion qu'il conçut la première idée de son œuvre qui, dans l'origine, n'avait d'autre but que de compléter la Critique et de la faire reposer sur des principes incontestables. Il était à méditer cette entreprise, quand le gouvernement de Weimar lui offrit la chaire que Reinhold avait laissée vacante à Iéna. Fichte se rendit à cet appel en 1794 et se fit bientôt, par le succès de son enseignement, des partisans enthousiastes et des adversaires passionnés.
(1) Fichte admet alors d'une manière absolue le droit de sécession pour toute partie de l'Etat, et même pour tout membre de l'Etat. En 1800, au contraire, dans son ouvrage intitulé Y Etat commercial fermé (T. III de l'édit. de Berlin), il soutient la doctrine de l'omnipotence de l'Etat, doctrine qui fut combattue plus tard par de Humboldt, l'un des premiers qui aient introduit dans la politique le principe individualiste.
L'existence matérielle de Fiente, qui avait été assez précaire jusque là, fut dès lors assurée, mais s'il n'eut plus à lutter avec le besoin, il lui fallut soutenir une lutte non moins pénible pour propager et défendre ses idées. Il commença ses cours à Pâques, en 1794. Bientôt, ayant entrepris de donner des leçons, le dimanche, pour l'amélioration morale des étudiants, il fut soupçonné et accusé de vouloir ruiner le culte public. Ce fut par suite de celte tracasserie qu'il publia pour se défendre les cinq leçons sur la Destination du savant et de V homme de lettres.
Le savant, suivant Fichte, doit être l'homme le plus vrai, le plus complet ; sa tâche est de travailler sans cesse à son propre perfectionnement et à celui des autres. « Le but absolu de tout homme, dit-il, comme celui de toute la société, et par conséquent aussi de tous les travaux que le savant entreprend pour elle, est l'ennoblissement moral de l'homme tout entier. Il est du devoir du savant de se représenter toujours ce but iinal, de l'avoir toujours devant les yeux dans tout ce qu'il fait. Mais personne ne peut travailler avec bonheur à l'ennoblissement moral des hommes, s'il n'est lui-même un homme de bien. Ce n'est pas seulement par des discours que nous enseignons, c'est surtout par notre exemple; et quiconque vit dans la société doit lui donner de bons exemples, puisque la force de l'exemple vient de notre conduite dans la société. Avec combien plus de raison lui doit de bons exemples le savant qui, dans toutes les parties de la culture, doit être en avant de tous les autres états ! S'il est en arrière pour ce qui est le principal, pour ce qui est le but de toute culture, comment peutil être un modèle comme il doit l'être, et comment peut-il espérer que les autres suivront ses leçons, quand elles sont, en présence de tous, contredites par ses actions ? Ce que le
fondateur de la religion chrétienne disait à ses disciples peut s'appliquer aux savants : Vous êtes le sel de la terre ; si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Si les hommes de choix, sont corrompus, où doit-on chercher la honte morale? — Considéré sous ce dernier rapport, le savant doit être l'homme moralement le meilleur de son temps ; il doit présenter en lui le plus haut degré de développement moral atteint jusqu'à lui ».
« La véritahle destination de l'homme en société, dit-il encore, est de former avec les autres hommes une union qui, par son intimité, soit toujours plus étroite, par son étendue, toujours plus large : mais cette union n'est possible que par le perfectionnement, puisque les hommes ne sont unis et ne peuvent l'être qu'en ce qui forme leur dernière destination. Nous pouvons donc également dire que notre destination dans la société est le perfectionnement commun, perfectionnement de nous-mêmes par l'action librement reçue des autres sur nous, et perfectionnement des autres par notre réaction sur eux, comme sur des êtres libres.
« Je connais peu d'idées plus élevées que celle d'une action générale de toute l'humanité sur elle-même, de cette vie et de ces efforts incessants, de cette émulation à donner el à recevoir ce que chacun peut avoir de plus noble en partage, de cet engrenage général d'innombrables rouages, dont le ressort commun est la liberté, et de cette belle harmonie qui en résulte. Qui que tu sois, peut dire chaque homme, toi qui portes une figure humaine, tu es membre de cette grande communauté; quelle que soit l'infinité des membres qui opèrent celte action, j'agis aussi sur toi et toi sur moi ; quiconque porte sur sa figure la marque de la raison, quelque grossièrement qu'elle y soit gravée, n'existe pas en vain pour moi. Je ne te connais pas, et tu ne me
connais pas encore ; mais aussi certainement que nous sommes appelés à être bons et à devenir meilleurs, il viendra un moment, quand ce serait après des millions et des milliards d'années, — car qu'est-ce que le temps ? — il viendra un moment où je t'entraînerai dans ma sphère d'activité, où je serai pour loi un bienfaiteur, où je recevrai de loi des bienfaits, et où mon cœur sera lié au tien par le plus beau lien d'une libre action réciproque (1) ».
Travailler sans cesse à son propre perfectionnement et à celui des autres, telle était aussi la seule action que Fiente voulut désormais exercer lui-même. Dans ses rapports avec la jeunesse enthousiaste qui se pressait autour de lui, il s'appliquait surtout à la former à une pensée libre et à une activité désintéressée. Mais les haines et les défiances politiques qu'avait excitées dans la plupart des cours de l'Allemagne le défenseur de la légitimité de la Révolution française ne désarmèrent pas. Un article, inséré par lui dans le Journal philosophique et intitulé Du fondement de notre foi en un gouvernement moral du monde, le fit accuser d'athéisme, et celte accusation, admise par le gouvernement de la Saxe électorale, qui partageait avec celui de Weimar le patronage de l'Université d'Iéna, fut suivie de la démission de Fichle et de son bannissement des Etats saxons en 1799. Il protesta énergiquement contre une telle accusation (2) et alla chercher un refuge à Berlin.
(1) De la Destination du savant et de l'homme de lettres, trad. par Nicolas, 40-79.
(2) Voir T. V de l'édition de Berlin : Appel au public contre l'accusation d'athéiame. Défense judiciaire contre l'accusation d'athéisme. 1799. — Quoiqu'il en soit, souvent dans ses lettres, Fichte parle de la divine Providence et recommande une pieuse résignation à ses décrets. Dès sa jeunesse, Fichte a vivement
Pendant plusieurs années, Fichle demeura dans celle ville, sans caractère public. Il se livre tout entier à ses études et fait un retour plus profond sur lui-même. C'est l'époque d'un renouvellement et d'un élan nouveau de sa pensée philosophique. Il franchit de plus en plus les limites du moi, dans lesquelles il avait paru se renfermer d'abord. Déjà dans la Doctrine de la science, au-dessus de ce moi intelligent qui a conscience de lui-même, qui est nous-mêmes, il avait placé un moi infini, absolu, qui pose tout ce qui est, qui est cause et principe du non moi (voir le § 5 de la Doctrine de la Science) et qui ne se confond pas avec le moi conscient de lui-même, quoiqu'au fond il ne soit qu'un avec lui. Il développe alors ce qui n'était encore qu'indiqué dans la Doctrine de la Science, et ce moi illimité devient successivement pour lui le savoir absolu, l'être absolu qui, dans l'existence, se réfracte, se brise en moi et en non moi. De plus en plus, il aperçoil l'être divin comme le fondement de
manifesté des sentiments et des principes religieux. Ce même esprit religieux se voit dans ses lettres à sa femme et dans les habitudes de sa vie de famille. Tous les soirs, à la maison, raconte son fils, la journée se terminait par un exercice de piété fait en commun. D'abord la famille, y compris les domestiques, chantait quelques versets d'un cantique, puis il parlait sur quelques passages de la Bible et, quand l'occasion s'en présentait, il ajoutait des parole» de consolation et de pieuses exhortations. C'est lui qui disait en parlant du christianisme : «Le christianisme porte encore dans son sein une puissance de rénovation qu'on ne soupçonne pas. Jusqu'à présent il n'a agi que sur les individus et indirectement par eux sur l'Etat. Mais celui qui a pu apprécier son action intime, soit comme croyant, soit comme penseur indépendant, celui-là admettra qu'il deviendra un jour la force interne et organisatrice de la société et alors il se révélera au monde entier dans toutes les profondeurs de ses conceptions et toute la richesse de ses bénédictions».
notre être, et notre existence comme la conséquence de notre participation avec lui. De plus en plus, il voit en lui le subjectif et l'objectif, le moi et le non moi se confondre comme dans la source commune d'où ils découlent également, et c'est là qu'il cherche la raison de l'accord du subjectif et de l'objectif dans la connaissance humaine. Ainsi il arrive à poser le principe de l'identité du subjectif et de l'objectif et dès lors, tout en insistant toujours davantage sur l'importauce du sentiment religieux qu'il s'efforce de ranimer dans tous les cœurs, il ne considère plus dès lors la Doctrine de la Science que comme la base d'une philosophie complète, divisée en deux parties, dont l'une devait expliquer le monde sensible et l'autre le monde moral.
Dans le traité de la Destination de l'homme, Fichle exposa sa philosophie sous une forme moins scientifique (1). Il montre l'homme pensant, passant du doute à la science et de la science à la foi ; il s'efforce de concilier la réflexion avec la croyance. « Le savoir, dit-il, n'est qu'image et réflexion, el la réalité sur laquelle porte la réflexion, nul savoir ne peut y atteindre ; mais il y a une autre réalité ; ce n'est pas à la science qu'il faut la demander : il faut pour la trouver un autre organe ; cet organe est en toi : c'est la conscience de la loi morale, qui nous impose en sa vérité une foi absolue et avec elle la foi en toutes les existences que la loi morale suppose ». Sur cette base, Fichte rétablit l'existence du monde phénoménal, celle d'un monde moral et spirituel, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu qu'il conçoit comme l'auteur de la loi morale, comme la volonté infinie,
(1) Le traité de la Destination de l'homme, parut en 1800 Toir t. II de l'édit. de Berlin.
universelle, qui se révèle dans la conscience et qui est l'âme et le lien de tout ce qui existe.
« Si la destination de l'humanité, dit-il, était seulement de se créer sur la terre une condition meilleure, il suffirait sans doute que les actions humaines fussent dirigées par un simple mécanisme (1). La liberté serait non seulement inutile, mais funeste à l'homme; l'intention serait de trop. Le monde, tel que nous le voyons, loin d'aller directement à son but, ne l'atteindrait qu'avec mille détours. Pourquoi, dans ce cas, le Souverain Créateur des mondes nous aurait-il doués d'une liberté souvent en contradiction avec ses éternels desseins ? Pourquoi ne nous aurait-il pas prédéterminés à agir comme il faut que nous agissions, afin que ses desseins s'accomplissent ? Il pouvait certes aller à son but par mille chemins plus courts. Mais je suis libre, et par conséquent, il est impossible que ma destinée s'écoule tout entière dans le cercle d'une existence où tout s'enchaîne de telle sorte, causes et effets, que ma liberté demeure inutile. Mais je suis libre, car ce n'est pas l'acte réel, mécaniquement exécuté, ni dépendant, sous ce rapport, qu'à moitié de moi; ce n'est pas lui qui fait le prix et la valeur d'une action, c'est l'acte moral, c'est-à-dire la libre détermination de ma volonté, qui toujours dépend de moi. La voix de la conscience ne cesse de me le répéter. Or, par là, ne m'enseigne-t-elle pas aussi que la loi morale, dédaignant de commander à un mécanisme aveugle et matériel, ne prétend régner que sur des volontés intelligentes et libres ? »
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer en détail les doctrines philosophiques de Fichte ; qu'il nous soit permis tout au
(1) Destination de l'homme, tv&d. Barchou de Penhoen, (Paris. 1832, in-?).
moins de citer l'appréciation suivante donnée par le fils de Fiente lui-même, qui résume admirablement son système : « Si on envisage, dit-il, cette philosophie au point de vue pratique, c'est-à-dire en tant qu'elle présente la vie sous un point de vue déterminé, et engage à s'y conformer, on peut ainsi apprécier et résumer ses résultats : La vie sensible, immédiate et tous les intérêts qui s'y rapportent et ont leur racine en elle, avec quelque habileté que l'égoisme, la prudence et la ruse les parent des plus belles couleurs, sont entièrement vides, un pur néant, n'ont aucune valeur et aucune réalité en eux-mêmes. C'est pourquoi la vie sensible, et les efforts dont elle est le principe et le but, ne produisent dans le sentiment que l'inconstance et l'agitation d'une tendance toujours inquiète et jamais rassasiée, à cause de la contradiction intérieure que celte apparence de vie et d'effort dans le néant et en vue du néant, engendre nécessairement. Au contraire, le monde sensible et notre vie dans ce monde ne prennent de la signification et de la valeur que lorsqu'ils deviennent le théâtre et l'instrument des actes de la liberté morale. Il n'y a de réalité que dans ces actes, et eux seuls existent dans le sens vrai ou dans le sens philosophique de ce mot. C'est seulement lorsque le moi s'élève dans le monde des idées et qu'il lui consacre toute sa liberté et toutes ses forces spirituelles, qu'il acquiert la réalité. En s'élevant du monde apparent et de la vie apparente à la vie de l'idée, il est devenu en lui-même un vrai moi. Car les moi, tant qu'ils demeurent dans la sphère commune des sens, sont essentiellement semblables, nulle part on ne trouve en eux une individualité propre. Il n'y a pour eux d'individualité et de distinction spirituelle que lorsqu'ils se sont élevés dans le monde des idées morales, lorsque chaque moi est sous l'empire d'un but moral qu'il s'estposé,
et auquel il consacre toute sa vie. Alors les moi deviennent des personnalités, des esprits individualisés, et en même temps ils se sont élevés au-dessus de la sphère de l'apparent et de l'accidentel, ils se sont enracinés dans la vie éternelle. Ils sont donc assurés de la persistance de leur personnalité, aucune mort ne peut les atteindre, quoique terrestrement ils périssent et disparaissent. Cette philosophie doit donc être considérée comme le système de la liberté, de la liberté morale, puisqu'elle place en elle le vrai et l'unique principe de vie (1). »
Avant d'étudier les discours de Fichte à la nation allemande, où nous trouverons exposées ses principales idées sur l'Education, disons encore quelques mots d'un ouvrage important.
Pendant l'hiver de 1804-1805, Fichte donna à Berlin une série de leçons sur les Caractères fondamentaux de l'esprit dit siècle, qui furent très goûtées. C'est dans ces leçons qu'il trace son plan d'histoire universelle et qu'il y marque la place de l'humanité actuelle. La fin de la vie du genre humain sur la terre, c'est, dit-il, que dans cette vie les hommes puissent ordonner librement toutes leurs relations, conformément à la raison.
Selon lui, il y a cinq grandes époques dans l'histoire de l'humanité. La première est l'état d'innocence où la raison gouverne sous forme de simple loi de la nature ou d'instinct aveugle; la seconde est caractérisée par le péché qui commence, par la transformation de l'instinct de la raison en une autorité qui contraint extérieurement ; c'est l'âge d'autorité où la raison ne gouverne que par des institutions extérieures et des croyances qui ne cherchent
(1) Imm.-Hermann Fichte, Joh. Gottl. Fichues Leben.
pas à convaincre, mais exigent un assentiment et une obéissance aveugles. La troisième époque est l'état de péché parfait, constitué par l'indifférence pour toute vérité, par le mépris de l'instinct de la raison et de toute autorité. Le monde actuel en est, selon Fiente, à cette troisième époque. La vie dans le genre et pour le genre a entièrement disparu ; il ne reste plus que la vie individuelle avec tout ce qui s'y rattache. Mais que chacun cesse de vivre exclusivement de cette vie individuelle pour se consacrer au service du genre humain, avec tout ce qu'il a, avec tout ce qu'il peut, et alors seulement une restauration des mœurs sera possible.
Cette restauration engendrera les deux époques suivantes: la quatrième, qui est celle de la justification qui commence, et où la raison et ses lois sont comprises avec une claire conscience, où la vérité est révérée et aimée par dessus toutes choses, et la cinquième, qui est celle de la justification achevée, ou de la sanctification, où l'humanité s'embellit elle-même dans toutes ses relations par l'exercice de la liberté parfaite qu'elle a réalisée pour elle-même en une image qui est la représentation fidèle de la raison. «Nous avons derrière nous, dit Fichte, un monde d'obscurité et de contrainte, devant nous, un monde de lumière et de liberté, mais nous n'appartenons proprement ni à l'un ni à l'autre. »
En 1804, Fichte, remarquons-le, ne parle pas de la patrie allemande; comme Herder, Goethe, Schlegel, il croit que l'humanité est un idéal supérieur pour tout esprit civilisé et que le vrai patriote est cosmopolite.
Fichte écrivit son ouvrage : Les caractères fondamentaux de l'Esprit du siècle, dans un esprit de cosmopolitisme vraiment enthousiaste, qui a trouvé son expression la plus nette dans ces paroles célèbres, à la fin de la quatorzième leçon :
« Quelle est, je le demande, la patrie de l'Européen chrétien vraiment civilisé ? D'une manière générale, c'est l'Europe, plus particulièrement, c'est l'Etat de l'Europe qui occupe le rang le plus élevé dans l'échelle de la civilisation. L'Etat qui commet une fatale erreur doit, il est vrai, tomber dans le cours des temps, et cesser en conséquence d'occuper un tel rang; mais bien qu'il tombe et qu'il doive tomber nécessairement, d'autres, par là même, s'élèvent, parmi lesquels un surtout, qui tient aujourd'hui le rang qu'occupait auparavant le premier. Laissons donc les hommes qui ne sont nés que de la terre, qui reconnaissent leur patrie dans le sol, dans les rivières et dans les montagnes, laissons les demeurer citoyens de l'Etat tombé; ils conservent ce qu'ils désirent, ce qui constitue leur bonheur; l'esprit, de même nature que le soleil, obéissant à une attraction irrésistible, prendra son essor dans la direction de la. lumière et de la liberté. Cette constitution cosmopolite de l'esprit nous permet de contempler avec une sérénité parfaite les actions et la destinée des nations, tant pour nous que pour nos successeurs, et cela, même jusqu'à la fin des temps (1)». Neuf mois seulement après que ces mots furent imprimés, arrivait la catastrophe d'Iéna ; la puissance militaire de l'Allemagne était brisée et le dernier boulevard du pays, la Prusse de Frédéric-le-Grand, était à la merci de Napoléon. Logiquement, comme le dit un historien, Fichte aurait dû se tourner du côté de la nation victorieuse; mais, sedéfîant sans doute de la logique, il laisse cette bassesse aux êtres nés de la terre, et lui, avec toute sa force d'homme, avec les armes, non du soldat, mais du penseur, il se présenta au combat pour défendre son pays
(1) Quatorzième leçon des Caractères fondamentaux de l'esprit du siècle, t. VII de Te'dit. de Berlin.
contre l'oppresseur. La disgrâce et le malheur de sa patrie lui firent sentir toute la tendresse qu'il avait pour elle, tout le prix de l'honneur national, toute la signification, dans l'histoire, d'un fait comme la nationalité. Et cette expérience nouvelle trouva son expression dans les pensées inspirées et les paroles brûlantes des Beden an die deutsche Nation.