‹ Kant et Fichte et le problème de l'éducationChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Tant que l'occupation française se contint dans les limites fixées par le traité de Bâle et ne dépassa pas le pays rhénan, on ne s'était guère ému. Mais lorsque Napoléon étendit son action sur l'Allemagne centrale et septentrionale, l'appréhension d'une absorption de l'Allemagne par l'étranger devint de plus en plus vive.

Déjà en juillet 1806, c'est-à-dire deux mois avant Iéna, Schleiermacher écrivait : « Il va se produire tôt ou tard une lutte universelle dont l'enjeu sera notre existence morale, notre religion, notre culture d'esprit, aussi bien que notre indépendance. Cette lutte ne sera pas soutenue par les rois avec leurs armées. Peuples et rois devront combattre ensemble. Je vois devant mes yeux une crise suprême pour l'Allemagne. L'atmosphère est saturée d'orage et je souhaite que l'explosion ait lieu bientôt, car il n'y a plus à espérer que les nuages passent au-dessus de nous sans crever. »

Cette prophétie allait bientôt se réaliser. Quelque temps après en effet, Napoléon écrasait les Prussiens à Iéna et Auerstadt, il faisait son entrée triomphale à Berlin et s'emparait à Postdam de l'épée du grand Frédéric. « Des 160,000 hommes qui avaient composé l'armée active des Prussiens, dit M. Thiers, il ne restait pas un débris, il n'existait plus d'armée prussienne. Napoléon était maître absolu de la monarchie du grand Frédéric, il avait enlevé tout le matériel en canons, fusils, munitions de guerre ; il avait acquis assez de drapeaux pour en charger les édifices de sa capitale. Tout cela s'était accompli en un mois. En un mois

le roi d'une grande monarchie, le second successeur du grand Frédéric, se voyait sans soldats et sans Etats... Si l'on veut avoir le secret de cette déroute inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une présomption folle ! Après avoir nié, non pas les victoires des Français, qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les Prussiens en furent tellement saisis à la première rencontre, qu'ils ne crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent altérés et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit tout entière après Iéna plus encore qu'après Auslerlitz» (1).

Il restait alors au roi Frédéric-Guillaume une province et 25,000 hommes. Napoléon résolut de tirer des pays conquis les ressources qui lui étaient nécessaires pour payer ses nouveaux armements. « Il avait, dit M. Thiers, laissé exister partout les autorités prussiennes et mis à leur tête le génénéral Clarke pour l'administration politique du pays, M. Daru pour l'administration financière. Auprès de chaque administration provinciale, il y avait un agent français chargé de tenir la main à la perception des revenus et à leur versement dans la caisse centrale de l'armée française. M. Daru devait veiller sur ces agents et centraliser leurs opérations. Ainsi les finances de la Prusse allaient être administrées pour le compte de Napoléon et à son profil » (2). Enfin le 7 juin 1807, le traité de Tilsitl consommait la ruine et l'abaissement de la Prusse. Malgré les supplications de la reine Louise de Prusser qui vint elle-même à Tilsitt pour essayer de toucher Napoléon,

(1) Le Consulat et l'Empire, VII, p. 205 et suivantes.

(2) Voir Le Consulat et VEmpirej VII, p. 249 et suivantes.

le vainqueur ne voulut pas se laisser fléchir. D'après les résolutions de Napoléon, la Prusse devait tomber de neuf millions et demi d'habitants à cinq millions, de cent vingt millions de revenu annuel à soixante-neuf millions. La rapidité avec laquelle Napoléon put accomplir ses desseins et le peu de résistance qu'il rencontra ne révélèrent pas seulement la caducité des institutions politiques et militaires de l'Allemagne; ils découvrirent aussi l'absence du sentiment patriotique. Devant ce triomphe de la force, en face de nombreux exemples de servilité, marque d'un abaissement considérable des caractères, l'Allemagne se sentit profondément humiliée.

« Tout d'abord, dit un historien allemand, c'avait été comme un étourdissement, on avait regardé autour de soi, stupéfait, on eût dit Berlin, une ville endormie, se réveillant au bruit d'un tremblement de terre ou d'une éruption volcanique. » « Tout calcul de ce qui peut s'ensuivre, écrivait Hélène Jacobi à son frère le philosophe, est imposible même au plus habile des politiques et des tacticiens. Nous ne voyons que la dernière main sous laquelle la machine vermoulue achève de s'écrouler; nous sommes témoins du fracas, écrasés ou simplement meurtris selon que les débris nous atteignent, ou, en se superposant au gré du hasard, nous protègent... Il ne nous reste qu'une silencieuse résignation! » « Nous nous sommes endormis, disait la reine, nous nous sommes endormis sur les lauriers de Frédéric-le-Grand, qui, maître de son siècle, créa un temps nouveau ; nous n'avons pas continué de marcher, et le temps nous a dépassés. »

Quant aux disciples de Kant, qui ne s'étaient jamais fait illusion sur les causes de ces désastres, ils firent enfin entendre leur voix pour montrer la cause profonde du mal et combattre l'égoïsme de plus en plus envahissant qui s'était

glissé dans les âmes et avait conduit les uns à un matérialisme grossier, les autres à un épicurisme raffiné, tous à l'indifférence. Ils s'efforcèrent de montrer qu'il y a des intérêts généraux à côté des intérêts personnels et qu'il convient de sacrifier à ceux-là une partie de ceux-ci. Stein ne cessait de le déclarer jusque dans ses rapports officiels: « il fallait régénérer la nation en lui inculquant les convictions morales, religieuses et patriotiques qu'elle avait perdues, en propageant l'esprit de sacrifice en vue de l'indépendance et de l'honneur national, afin qu'on pût risquer un jour, avec la nation ainsi renouvelée, la lutte pour les biens les plus élevés. » « Le mal dont la patrie souffre le plus, écrivait Arndt(l), l'un des premiers patriotes allemands de celte époque , c'est l'affaiblissement des caractères. Les historiens manquent de cœur; les poètes isolés, sans communication avec le peuple, et par conséquent sans action sur lui, restent enfermés dans leur tour d'ivoire ; les critiques n'ont ni largeur de vues, ni impartialité; les publicistes sont, pour la plupart, des âmes lâches et viles... L'Allemagne est un chaos de mollesse, de raffinement intellectuel et de despotisme; la génération présente ressemble à un vieillard tombé en enfance. Elle était en adoration d'elle-même, la voilà réveillée de sa longue illusion. Quel sentiment poignant que celui de n'être plus rien, de ne rien pouvoir !... Il n'y a pas d'humanité sans peuples, pas de peuples sans libres citoyens. C'est dans la colère que je reconnus ma patrie et appris à l'aimer. Quand, par suite de ses discordes, l'Allemagne ne fut plus rien, mon cœur en conçut et en embrassa l'unité et l'union. »

Telle fut aussi l'origine du patriotisme de celui qui devint le

(1) Arndt: Der Geist der Zeit, p. 50 et suivantes.

plus grand apôtre du patriotisme allemand : je veux parler de Fiente. Les malheurs de l'Allemagne, nous l'avons vu, éveillèrent en lui le sentiment national d'une façon puissante. Déjà en 1806, il avait voulu suivre l'armée prussienne comme « une sorte de Tyrtée oratoire ». Il avait fui de Berlin, après l'entrée des Français et revenait de Copenhague, en 1807. A peine de retour à Berlin, Fichte y prononce ses célèbres discours à la nation allemande, dans une salle où plus d'une fois sa voix était étouffée par les tambours français passant dans la rue. Tout Berlin assistait à ses exhortations passionnées. La jeunesse fut comme électrisée par l'audacieux langage de ce philosophe si soudainement converti du cosmopolitisme le plus large au patriotisme le plus exclusif, sous la pression des événements terribles qui venaient de marquer l'année 1807. Arndt nous a peint le puissant philosophe tribun, « sa taille presque trapue, son large front son puissant nez aquilin, le profond sérieux et la puissance terrifiante de son regard. »

C'est dans l'hiver, qui suivit la défaite d'Iéna, que Fichte voulut faire appel à la nation allemande. Il prononça successivement quatorze discours. Dans les premiers, il décrit la situation morale de l'Allemagne vaincue, la nécessité de relever l'esprit national, et l'impossibilité d'atteindre ce grand résultat, d'une manière solide, autrement qu'en transformant l'Education.

Tout en préconisant les doctrines de Pestalozzi dont les idées, nous l'avons vu, avaient, depuis plusieurs années déjà, inspiré à Fichte le plus vif enthousiasme, tout en montrant que Pestalozzi était l'homme choisi par la Providence pour contribuer à celte régénération désirée et «• pour amener l'humanité à comprendre la doctrine de la Science » Fichte apporte, nous le verrons, un certain nombre de modifications au sys-

tème de son ami, en traçant le programme de cette éducation nouvelle dont « il voudrait doter l'Allemagne pour son plus grand bien à elle-même et pour le bonheur de l'espèce humaine tout entière. »

Quoi qu'il en soit, on trouve dans ces discours le résumé le plus complet des idées pédagogiques de ce grand philosophe.

Montrer comment il est possible, au moyen d'une éducation bien dirigée, d'opérer le relèvement moral, non seulement de quelques individus, mais d'une nation tout entière : tel est le noble objet que Fichte propose à ses compatriotes dans ses discours.

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