CHAPITRE III
Comme on l'a déjà fait remarquer avec raison, les Discours à la nation allemande (1) sont d'une importance essentielle pour l'histoire de l'idée de l'unité allemande ; il semble, à les lire aujourd'hui, qu'on assiste à la naissance même de cette idée, si inconnue la veille encore, si puissante le lendemain.
Dès le début, Fichte fait comprendre à ses auditeurs que, entre toutes les questions qui se posaient alors, il n'en est pas de plus capitale, de plus pressante, de plus vitale, pour son pays. « Je m'adresse, dit-il, aux Allemands, à tous les Allemands, et je ne tiens aucun compte des dis-
(1) Quelques fragments seulement de ces discours ayant e'té traduits en langue française, (v. art. Fichte, par M. Guillaume, dictionnaire Buisson), nous en donnerons un résumé aussi complet que possible.
Les Discours à la nation allemande contrastent avec les Caractéristiques de l'âge présent, en même temps qu'ils les complètent. Dans les Caractéristiques , Fichte suppose que l'humanité a seulement atteint le milieu de la troisième époque ; dans les Discours, il admet qu'elle a fait, dans les trois années qui ont précédé, un pas extraordinaire en avant, en sorte que la troisième époque est déjà terminée et que la quatrième commence. La subjectivité, l'obstination, l'égoïsme, le péché, sont arrivés à leur comble ; ils ont manifesté par là leur néant et ont rendu nécessaire une nouvelle direction du cours de l'histoire. « Ces discours, dit Fichte, s'adressent à tous ceux qui aspirent à la réalisation d'une nation parfaite et qui, dans ce but, reconnaissent la nécessité de recourir à une science de l'Education qui forme vraiment des hommes. »
tinctions qui peuvent nous séparer les uns des autres, que les siècles peuvent avoir produites dans une nation une... Ce n'est absolument et uniquement qu'en nous souvenant de notre qualité d'Allemands que nous pouvons prévenir la ruine totale de notre nationalité, que nous pouvons reconquérir une individualité nationale, indépendante. Je suppose des auditeurs capables de s'élever au-dessus de leur juste douleur jusqu'à comprendre nettement et clairement que, si nous voulons être sauvés, il n'y a que nousmêmes qui puissions le faire.... La pluie, la rosée, les saisons fertiles, tout cela ne dépend pas de nous, mais les rapports avec nos semblables, notre conduite dans la vie proviennent de nos efforts. Si nous ne voulons pas voir l'Allemagne disparaître, il faut nous mettre immédiatement à l'œuvre, avec énergie... Je connais votre douleur, je l'ai ressentie plus que personne, je l'estime.... pourtant elle n'a de raison d'être que si elle nous pousse à nous recueillir, à prendre une résolution, à agir.... Soyons sur nos gardes, ne nous accoutumons pas à l'ordre de choses étranger par une inattention, une distraction et une insouciance pareilles à celles qui nous y ont conduits.... Ce n'est pas la force des bras, ni la valeur des armes qui remportent les victoires, c'est la vigueur de l'âme. Si vous continuez à marcher dans votre étourderie, dans votre mollesse, tous les maux de la servitude vous attendent, vous finirez par laisser éteindre votre nationalité ; mais, si vous voulez être des hommes, vous verrez encore fleurir une génération qui rétablira notre peuple, et ce rétablissement sera la renaissance du monde.... Je parle pour les absents comme pour les présents, et j'espère que ma voix arrivera jusqu'aux frontières les plus reculées de l'Allemagne... Encore une fois, aucun pouvoir extérieur quelconque, aucune circonstance imaginable ne peut nous
sauver. C'est nous-mêmes qui devons travailler à notre propre salut, sinon, c'enestfait denous. Enfin, c'est, parce queje suis persuadé que vous avez le courage de voir les choses comme elles sont et de regarder le mal en face, que j e m'adresse à vous. S'il en est ainsi, nous pouvons au moins maintenant, après avoir sondé le mal, chercher à le guérir. »
Après cette introduction, Fichte recherche tout d'abord les causes d'une telle catastrophe. «Tout le mal, dit-il, vient de notre profond égoïsme : égoïsme des gouvernés et des gouvernants. Jusqu'à présent, chacun, prince ou sujet, n'a songé qu'à son avantage et à son bien-être particulier. Chacun semblait vivre isolé; l'individu ne songeait pas qu'il fait partie d'une collectivité à laquelle il faut savoir sacrifier, s'il est nécessaire, son existence et ses intérêts personnels. Voilà pourquoi nous sommes tombés si bas ! Nos malheurs étaient donc inévitables et mérités.
Une autre cause de l'état où est tombée la nation allemande, selon Fichte, c'est l'imitation servile de l'étranger. On n'a d'admiration que pour ce qui vient de l'étranger : langues, philosophie, mœurs, coutumes, produits industriels et commerciaux. Si les Allemands veulent redevenir maîtres d'eux-mêmes, il faut qu'ils se ressaisissent, pour ainsi dire, il faut qu'ils se souviennent de l'histoire si glorieuse du passé... Malgré l'inertie actuelle, sachons qu'il dépend de nous maintenant de ressusciter un tel passé, au lieu d'être les derniers survivants d'une race qui aura mérité le mépris des peuples futurs... Ne désespérons pas de l'avenir : il existe encore un moyen, un seul, de préserver la nation d'une déchéance définitive. Un peuple, qui est tombé sous la domination étrangère, ne peut continuer à vivre comme nation et espérer de se relever un jour qu'à la condition de rompre résolument avec les traditions d'un
passé condamné et d'inaugurer un nouvel ordre de choses.
Si le mal actuel résulte de la corruption nationale et d'une commune dégradation, la nation dégradée ne peut ressusciter à une vie nouvelle que par une régénération* morale. Cette régénération sera produite, non par des moyens artificiels, mais par un changement radical de toute notre conduite. Puisque nos malheurs viennent de nous-mêmes, puisque nous avons détruit, pour ainsi dire, notre individualité de nos propres mains, c'est aussi à nous tous et à chacun en particulier à travailler à notre régénération et à commencer une vie nouvelle.
« Ce qu'il nous faut pour cela, c'est une éducation nouvelle, c'est une éducation morale et nationale, éducation qui transforme radicalement l'individu tout entier. Tel est le seul moyen de régénération et de salut pour la nation allemande.
« Encore une fois, la régénération politique suppose la régénération morale de l'individu et de la nation. Point de régénération nationale sans une régénération morale. Point de régénération morale sans une éducation énergique, s'occupant à la fois de tout l'homme et de tout le peuple. Si vous voulez que de ces désastres sorte une Allemagne nouvelle, un ordre de choses nouveau, il faut instituer une éducation nationale nouvelle, qui soit capable de transformer moralement la génération naissante (1). »
Selon Fichte, seul de tous les peuples, le peuple allemand est actuellement capable de comprendre cette tâche et de réaliser ce plan, parce qu'il est le seul peuple original du temps présent; preuve en soit, dit-il, sa langue qui ne dérive d'aucune autre. Seule, parmi les autres langues de l'Europe, elle s'est conservée pure, seule, elle est parlée par le même
(1) Reden an die deutsche Nation : R. I.
peuple depuis son origine. «Qu'on se rappelle, dit-il, les Germains dont parle Tacite, refusant de mêler à leur langue les idiomes latins ». Les langues romanes, au contraire, ne sont que des langues dérivées, issues de la corruption du latin; malgré l'apparence de la vie, elles ont un élément éteint, de telle sorte qu'elles sont à l'allemand ce qu'est la mort à la vie. Or, telle langue, tel peuple (1). Si l'allemand est le plus ancien et le plus pur des idiomes actuellement parlés en Europe, le peuple allemand possède en lui une preuve vivante de sa noblesse et de sa supériorité La langue allemande n'est pas fixée, comme les langues d'origine latine, voilà pourquoi elle reste perpétuellement vivante et en progrès. Voilà pourquoi aussi l'Allemagne est un sol si fertile pour la philosophie et pour la poésie, ces branches essentielles de la vie intellectuelle d'un peuple ; voilà pourquoi elle est susceptible de recevoir une éducation qui la transforme et la pénètre complètement.
Fichte retrace ensuite à grands traits le rôle de l'Allemagne dans l'histoire ; il rappelle à ses auditeurs ces républiques de la Hanse, qui furent si florissantes etsi puissantes; il rappelle l'époque glorieuse de la Réforme (2) et montre «le grand service que par deux fois le génie germanique a rendu à l'humanité : en délivrant le christianisme de l'esclavage des formes, et en rapprenant au monde la liberté philosophique de penser, qu'il avait oubliée depuis l'antiquité.» Il voudrait que l'on écrivît une histoire qui montrerait, par ce que l'Allemagne a été, ce qu'elle peut être encore. Il ne regrette point le morcellement de la nation allemande. « Sans
(1) "Voir Reden: R. IV. « Le langage, dit Fichte, forme et développe l'esprit, il donne des idées claires et vivantes, surtout s'il est susceptible d'un développement indéfini. »
(2) Voir Reden : R. VI.
doute, dit-il. une monarchie absolue aurait pu, comme dans d'autres pays, accomplir par la force l'unité de la nation, mais il a mieux valu que celle-ci se développât librement et que chacune des régions de ce pays conservât son originalité et sa physionomie propre. Aujourd'hui, cependant, la culture allemande, qui est le patrimoine commun, court un grand danger ; l'unité doit se réaliser et elle se réalisera, si on accepte l'éducation nationale proposée. »
En un mot, le peuple allemand, selon Ficbte, s'est seul conservé pur et sans mélange; seul il possède un génie original et renferme dans son sein les sources cachées et inépuisables de la vie et de la puissance spirituelles. Les peuples latins, étant arrivés à un développement et à une maturité trop précoces par une stimulation incessante, résultat du mélange des races dont ils se sont formés, sont maintenant épuisés et frappés de stérilité.
Nous n'insisterons pas sur ces considérations d'un patriotisme exalté, ni sur les passages oùFichte, qui avait à se faire pardonner son récent cosmopolitisme, pousse l'byperbole à ses dernières limites, en expliquant avec un enthousiasme entraînant que les Allemands seuls peuvent être enflammés par le véritable patriotisme, démontrant que l'Allemagne est un peuple dans toute la force du terme, le peuple par excellence, « le peuple en soi ». (All-man, toute humanité). N'y a-t-il pas contradiction avec ses déclarations précédentes, où il montrait que les Allemands s'étaient attirés euxmêmes leurs malheurs en perdant le sens de leur nationalité ?
Quoi qu'il en soit, nous aimons mieux détacher maintenant quelques passages dont la justesse et l'a propos seront facilement admis par tous. Citons en particulier sa définition du peuple et de la patrie :
« Un peuple ne peut exister, dit-il, sans patriotisme. Religion et patriotisme ont mêmes racines. Sans doute certaines conceptions religieuses peuvent faire oublier à l'homme, la terre, le temps, l'Etat, la patrie et la nation, mais c'est là une très rare exception, ce n'est pas la règle. La tendance actuelle du cœur humain serait plutôt de se créer un ciel sur cette terre, de transférer l'éternel au temporel. »
Selon Fichte, un peuple dans toute la force du terme, c'est la totalité des hommes qui, vivant ensemble, se sentent unis par la plus étroite solidarité, qui, se reproduisant eux-mêmes dans le sens propre et figuré du terme, ont même hérédité physique et morale (1). Pour lui, le peuple et la patrie sont les images de l'éternité dans le temps, et, comme tels, les seuls faits réellement dignes de notre amour. « Si les hommes les plus insignifiants ou les plus pervers, dit-il, se sentent instinctivement portés à aimer comme une partie d'eux-mêmes leurs descendants et tous ceux qui se rattachent d'une façon quelconque à leur propre existence, combien plus l'homme intelligent et à l'âme noble ne devrait-il pas éprouver de joie et d'affection, en songeant que ses efforts ici bas ne sont pas isolés, qu'il continue l'action de tant d'intelligences libres, et que d'autres continueront la sienne ! Le peuple est donc la suite impérissable de toutes les volontés cherchant à réaliser un même ordre de choses, et c'est dans cette notion, et non plus dans l'intérêt d'un des-
(1) Voir Reden an die deutsche Nation: R. VIII. « Un peuple, dans toute la force du terme, dit Fichte, se compose d'un ensemble d'individus vivant ensemble de la même vie et se créant eux-mêmes par eux-mêmes, au point de vue naturel et moral, obéissant à une même loi de développement qui en fait une unité compacte, p
pote, que doit se puiser et se retremper le véritable amour de la patrie. Considérer son peuple et sa patrie comme les images ou plutôt comme la personnification de l'éternité, savoir se sacrifier avec joie et enthousiasme pour ces idées éternelles, voilà le véritable patriotisme. »