CHAPITRE IV
Après avoir établi la nécessité d'une éducation nouvelle qui refasse les caractères, après avoir recherché les besoins de son époque, la caractéristique ou, si l'on veut, la psychologie particulière de la nation allemande et sa mission historique, Fichte expose les principes qui doivent former la base de l'éducation nouvelle (1).
« L'ancienne éducation, dit-il, se contentait de donner des préceptes d'ordre et de moralité, mais ces exhortations
(1) Fichte n'a jamais construit un système complet de pédagogie, mais, comme on Ta vu, toute sa philosophie révèle sa vocation pédagogique. Outre les ouvrages dont nous avons déjà parlé, voir ses aphorismes sur l'Education, 18u4 (Fichte's Sàmmtliche \Yerke, Berlin, 1845, VIII. 353).
Voir aussi les écrits dans lesquels il a exposé ses plans pour la réorganisation des universités :
1° De l'organisation intérieure de V Université d'Erlangen, 1805, (Nachgelass. W. III, 275).
2° Plan pour la création, à Berlin, d'une Ecole normale supérieure. (S. W. VIII. 97).
Dans le projet d'Université que Fichte avait rédigé, à la demande du gouvernement, il réclame la création de séminaires et d'écoles pratiques à côté des principales chaires d'enseignement. Pour lui, l'enseignement supérieur n'est complet que dans l'union de la théorie et de la pratique. Habituer ses élèves à une pensée libre et personnelle, au moyen de monographies qu'il faisait imprimer dans des recueils spéciaux au moyen aussi de conférences et d'exercices de discussion où maître et élèves échangeaient librement leurs idées, telle était la méthode qu'il suivait lui-même, pendant ses longues années de professorat.
sont restées stériles pour la vie réelle, qui s'était constituée dans des conditions d'un ordre tout différent et sur lesquelles cette éducation ne pouvait avoir aucune influence. La nouvelle éducation doit, au contraire, pouvoir former des élèves pour la vie réelle, d'une manière précise, d'après des règles sûres et infaillibles.»
Mais des partisans de l'éducation ancienne objecteront peut-être: «Comment pourrail-on exiger de l'Education autre chose que d'indiquer à l'élève le bien et de l'exhorter à le pratiquer ? A lui de choisir, il est libre et nulle éducation ne peut lui enlever cette liberté ». A cela, je répondrai, pour bien faire comprendre le caractère de l'éducation que je propose : C'est précisément dans cette reconnaissance de la liberté conservée par l'élève et avec laquelle on déclare qu'il faut compter, que se trouve le vice capital et fondamental de l'ancien système et l'aveu de son impuissance et de son néant. Car, en avouant que, malgré tous les soins, la volonté de l'élève reste libre, c'est-à-dire indécise et vacillante entre le bien et le mal, l'éducation ancienne avoue qu'elle ne peut, ni ne veut, ni ne désire former la volonté, «t, comme celle-ci est le fond même de l'être humain, elle avoue en définitive qu'elle ne peut former l'homme et qu'elle tient une pareille entreprise pour impossible. Qu'estce qu'une éducation, qui n'est pas sûre de son influence et qui ne peut répondre de la détermination de son élève ? Qu'est-ce que cette liberté qu'elle lui laisse de mal faire, après avoir fait tout son possible pour l'engager au bien ? Elle n'a donc pu faire passer dans le cœur et l'esprit du jeune homme cette force de conviction et cet amour de l'objet poursuivi, qui font que l'on n'hésite pas un instant sur le choix auquel on doit s'arrêter ?
Ce n'est pas ainsi que procédera l'éducation nouvelle: elle
suggérera, pour ainsi dire, l'image et l'idée du bien, dès l'origine, à son élève, de telle sorte qu'elle anéantira cetle prétendue liberté de mal faire. Elle produira chez l'élève une sorte de détermination des résolutions, avec l'impossibilité presque absolue pour sa volonté de former des résolutions contraires; de telle sorte qu'on puisse désormais sûrement compter sur cette volonté et se reposer sur elle.
Toute Education doit tendre à la création d'un être déterminé qui ne peut être autrement qu'il n'est. Si l'éducation ne se propose pas un tel but, ce n'est plus une éducation, c'est un jeu sans but; en tous cas, tant qu'elle n'a pas produit un tel être, elle n'est pas achevée. Celui qui a encore besoin d'exhortations pour vouloir le bien n'a pas encore une volonté déterminée (i). Celui qui a une volonté déterminée veut ce qu'il veut toujours et dans toutes les circonstances possibles. Former dans l'homme une volonté déterminée et infailliblement bonne : Tel est donc le bul que l'on doit se proposer.
Mais, pour atteindre ce but, il faut une impulsion : l'homme ne peut vouloir que ce qu'il aime. L'amour, voilà donc le moteur infaillible et unique de son vouloir, de sa sensibilité, de son activité. Jusqu'à présent, la politique et l'éducation de l'homme social se sont appuyées sur l'égoïsme, c'est-à-dire sur l'amour naturel de chacun pour ses intérêts
(1) « Si l'Education veut aboutir, dit Fichte, elle doit faire plus qu'exhorter : Elle doit former les adolescents de telle sorte qu'ils ne puissent vouloir que ce qu'on veut qu'ils veuillent. A quoi sert-il de dire à celui qui n"a pas d'ailes : Vole. On aura beau l'exhorter, il ne pourra s'élever au-dessus du sol ; mais développez les ailes de son esprit, faites en sorte qu'il les exerce et les développe lui-même, vous le verrez alors, sans avoir besoin d'exhortations, ne vouloir ni ne pouvoir faire autrement ». (Reden an die deutsche Nation : R. I.).
particuliers, de telle sorte qu'un homme pouvait paraître un honnête citoyen, tandis qu'il restait foncièrement mauvais... « Or, nous sommes forcés par la nécessité de former des hommes foncièrement bons et honnêtes, puisque l'avenir de la nation allemande en dépend ».
Il faut donc substituer à l'égoïsme, à cet amour exclusif de soi, un autre amour : l'amour désintéressé du bien. «Il faut donc que nous fassions l'éducation de la volonté individuelle, et cela, par le développement de l'intelligence et de l'amour, qui, à eux deux, créeront l'habitude ou l'obligation nécessaire de faire le bien. Tout le système reposera sur cette loi de l'intelligence et de la liberté enchaînées, pour ainsi dire, par l'amour ».
L'élève formé par une telle éducation, trouvera, dès l'abord, un tel plaisir, un bonheur si complet dans l'amour du bien, que sa volonté sera désormais et nécessairement disposée à réaliser en lui et autour de lui cette image du bien qu'il aura lui-même développée dans son intelligence.
L'ancien système était fondé sur la tradition, sur l'expérience, sur la crainte, c'est-à-dire sur des ressorts qui n'offrent aucune sécurité. Il reposait aussi sur des sentiments de sympathie ou sur l'intérêt public et particulier ; mais, remarque Fichte, la sympathie est vague et fugitive, et l'intérêt particulier est souvent en opposition avec l'intérêt public. Et puis, il y a l'intérêt bien ou mal entendu ; et les passions parlent toutes le langage de l'intérêt ou de la sympathie. Aussi, qu'arrive-t-il avec l'ancien système d'éducation ? C'est que, malgré les plus louables efforts pour développer dans l'âme de son élève l'idée du devoir et du bien, il laisse l'égoïsme et toutes les passions mauvaises s'installer dans;le cœur du jeune homme, s'y fortifier et s'y enraciner, avant que l'intelligence soit assez éclairée ni la
volonté assez formée pour leur déclarer la guerre; et, cette guerre une fois déclarée, quel en sera le résultat ? On peut le prévoir : l'égoïsme sera presque toujours le plus fort, étant le plus ancien et le mieux enraciné.
Le nouveau système, au contraire, habituera l'élève à tout faire avec amour, sans idée de contrainte ni d'intérêt ; le cœur du jeune homme, formé à l'amour du bien par le libre épanouissement de son intelligence et de sa volonté, ne s'ouvrira plus à l'égoïsme sensuel ni aux mesquines passions, ou, s'il doit les connaître, ces ennemis arriveront trop tard; ils trouveront la place déjà occupée et vigoureusement défendue.
Si nous passons maintenant à l'Education intellectuelle, nous voyons que, comme Kant, Fiente préconise la méthode active, c'est-à-dire celle qui se soucie beaucoup moins de donner à l'esprit telle quantité d'aliments, ou tel aliment plutôt que tel autre, que de lui donner l'impulsion et l'éveil (1). Pour lui, comme pour Kant, l'activité personnelle et spontatanée de l'élève est le facteur essentiel de toute éducation. ïl compte avant tout sur le jeu naturel de l'esprit, sur son effort propre pour assurer sa croissance normale. En un mot, l'intelligence est une puissance, une énergie active, de telle sorte que les lois de l'activité sont aussi les lois de la vie intellectuelle et qu'en développant l'énergie intellectuelle on agit sur la moralité et l'énergie morale.
(1) « Si l'Educateur, dit Fichte, réussit à éveiller l'activité' spirituelle sur un objet, il a accompli le plus difficile de sa tâche. 11 ne s'agira plus ensuite que de maintenir et de développer cette activité dans la vie réelle. Mais cela ne peut se faire que par un progrès régulier et continu: la connaissance proprement dite est chose secondaire, elle arrivera par surcroit, pour ainsi dire. » Reden II, (S. W. VII. 289).
Comme Kant, Fichte préconise l'effort : il veut qu'on agisse et fasse agir. Jusqu'à présent, dit-il, ce que produisait l'éducation, c'était la passivité ; la mémoire, telle était la faculté maîtresse. Désormais, le premier trait qui doit distinguer l'éducation nouvelle, c'est de chercher avant tout à exciter l'activité propre, l'indépendance de l'esprit. La connaissance viendra par surcroît, elle n'est pas le but. La possession d'une masse donnée de savoir, seule fin des éludes jusque là, reste sans doute une nécessité ; mais ce sera une conséquence, un gain qu'on obtiendra en cherchant autre chose. « Dites, par exemple, à un enfant de circonscrire un espace par des lignes droites. Il trouvera nécessairement qu'il faut trois droites au moins pour enfermer un espace, et, l'ayant trouvé, il le saura mieux que si vous aviez commencé par le lui dire. Mais le vrai profit pour lui est dans le déploiement même de son activité spirituelle, c'est d'avoir cherché et trouvé ». Si l'on s'adresse à la seule réceptivité de l'enfant, lui offrant toute faite une connaissance dont il ne voit pas l'importance, on lui inflige une peine qui demande compensation; d'où la nécessité, pour qu'il n'apprenne pas à contre-cœur, peu et mal, de faire appel à des mobiles étrangers. N'obtenant rien par les objurgations tirées de son intérêt éloigné, qu'il n'est pas d'âge à entendre, on a recours forcément à des sanctions extérieures plus ou moins prochaines qu'on attache artificiellement à l'étude. La connaissance dès lors n'apparaît que comme servante de l'intérêt sensible, et cette même éducation, qui, par son contenu, était déjà impuissante à développer dans l'enfant une façon morale de penser, est forcée de faire pis, de le corrompre pour l'atteindre.
Rien de semblable dans la nouvelle Education. Toute méthode, qui fera penser et agir l'enfant, présentera un
avantage inappréciable, c'est qu'elle accoutumera l'esprit à trouver sa joie dans l'étude même. Une telle méthode fait sortir la récompense de l'effort lui-même, de l'effort heureux tout au moins, c'est-à-dire de la vérité rencontrée, de la connaissance conquise. La vraie récompense, c'est le progrès conscient, le travail qui atteint sa fin, c'est le bonheur de se sentir en mouvement, de pouvoir déployer son initiative, en pensant, en parlant, en écrivant, en agissant. Le bon élève, quoique l'on fasse, dit encore Fichte, sera toujours celui, celui-là seul, qui trouve une pure joie à s'éclairer, c'est-à-dire à embrasser les choses dans leur liaison, puis à appliquer ses connaissances sans autre fin que d'agir selon sa loi. Si ce n'est pas là toute la moralité (car il faut encore, sans doute, une certaine direction de la conduite), au moins en est-ce la forme et l'essence même.
La culture intellectuelle, ainsi comprise, ne fait donc qu'un avec la culture morale (1). Par elle, l'âme est comme affran-
(1) Telle est aussi l'opinion de Maine de Biran. Voir entre autres sur les rapports de l'Education intellectuelle et de l'Education morale : Maine de Biran, Fondements de la psychologie, t. I, p. 111-113, 120-123 de ses œuvres inédites, publie'es par E. Naville en 1859 : « Rien n'est plus commun, ni plus funeste, dit Biran, que cette erreur qui fait qu'on attache une importance exclusive au nombre des connaissances et des idées, qui peuvent s'introduire dans l'esprit d'une manière quelconque. Il faudrait tenir compte de la manière dont ces idées ont pu être acquises, de l'influence que cette acquisition peut avoir sur le perfectionnement même des facultés qui sont les instruments de la connaissance, ou plutôt sur celui de l'homme intellectuel et moral tout entier... Pour bien juger des esprits, ou pour leur appliquer, suivant une expression assez heureuse de Bonnet, le véritable psychomètre, il faut avoir moins égard à ce qu'ils savent qu'à la manière dont ils le savent ou au développement que cette science acquise a procuré à leurs facultés les plus
chie de la tyrannie de l'intérêt. La racine de l'immoralité se dessécherait en quelque sorte, si l'éducation ne permettait jamais à l'égoïsme d'entrer en jeu comme mobile. Sans doute, il s'éveillerait encore et l'on n'y ferait toujours que trop appel du dehors ; mais qu'importerait alors, s'il arrivait trop tard et ne trouvait plus de place dans un cœur tout plein d'autre chose ? Tandis que, par le fait des méthodes qui ne savent exciter l'intelligence qu'à l'aide d'un appât étranger, c'est la volonté pure ou le sens moral qui arrive trop tard, quand on s'avise enfin d'y faire appel, et qui trouve le cœur occupé par un autre amour.
nobles, aux bonnes habitudes, à l'étendue et à la force qu'ils ont gagnées en l'acquérant. On ne peut s'attacher à la culture des facultés actives de l'esprit humain sans développer le germe de la moralité, et réciproquement ou ne peut s'appliquer au développement de l'homme moral sans cultiver par là même les facultés qui constituent son intelligence. Il n'est pas difficile de prouver que l'attention et la réflexion sont des facultés vraiment morales. On ne peut, en effet, apprendre à se rendre maître de son attention en la fixant sur les objets, en cherchant à pénétrer le fond des choses, à en voir nettement toutes les faces, sans acquérir par là même cet empire sur soi, qui est la source de toutes les grandes qualités de l'âme et de toutes les vertus qui font l'ornement de notre espèce. Au contraire, les habitudes d'inattention et de légèreté contribuent à engendrer une multitude de vices... Il en est. de même de la réflexion... Comme l'exercice de la réflexion impose à l'homme l'obligation d'être vrai, d'être juste, c'est-à-dire bien ordonné dans tous ses rapports avec lui-même et avec ce qui l'entoure, réciproquement l'habitude des vertus, le contentement, la paix d'une conscience élevée et pure, tout ce qui peut enfin rendre l'homme ami de lui-même, le porte à la réflexion et lui fait un besoin d'entretenir une communication intime et habituelle avec ses idées, ses sentiments et ses souvenirs, et de s'instruire à la grande école de la conscience qui ne trompe point ».
On le voit, pour Fichte comme pour Kant, les moyens vraiment appropriés à la culture de l'intelligence doivent l'être aussi au développement de la volonté ; on ne peut étendre et perfectionner les facultés actives de l'esprit sans développer en même temps tous les germes de la moralité, et réciproquement, on ne peut féconder ces germes sans exercer ou faire travailler toutes les facultés actives.
Comme Kant, Fichte préconise la culture désintéressée de l'intelligence. Fichte la voudrait même tellement parfaite qu'il n'admet pas la moindre préoccupation matérielle ni le souci de ce qu'on appelle les études spéciales; tout doit être sacrifié dès l'origine au besoin que doit éprouver notre âme de vivre et de se développer dans le monde des idées. Loin de vouloir tout subordonner aux exigences pratiques, Fichte pense que le désintéressement intellectuel sera l'école du désintéressement moral. La jeunesse apprendra ainsi à agir sans aucune arrière pensée d'intérêt, sans l'appât des récompenses ni la crainte des punitions. Ainsi se fixera, chez les enfants et plus tard chez l'adulte, l'esprit d'abnégation et de sacrifice: ils apprendront ainsi à ne jamais songera eux seuls, mais toujours au bien commun, à la collectivité dont ils font partie; en un mot, ils apprendront à faire leur devoir, uniquement parce que c'est le devoir et sans attendre aucune récompense.
On m'objectera, dit Fichte, que l'homme n'est pas fait pour cette existence idéale, qu'il doit avant tout développer le sens et les facultés de l'expérience, qui le mettent en rapport avec le monde matériel, que c'est un projet chimérique et du reste contraire à sa nature, de vouloir le soustraire aux influences extérieures, aux sensations, aux passions, en un mot à la vie matérielle et pratique. — La nature, répond Fichte, nous donne raison contre vous : Elle
nous a doués de facultés autrement puissantes pour la vie. idéale que pour la vie sensible. Voyez ce que peuvent la raison, l'imagination, la mémoire elle-même, en comparaison de ce que font les sens et la perception extérieure! Le domaine des unes est infini, celui des autres est des plus restreint; la force des unes est prodigieuse et s'accroit par l'exercice; celle des autres, bien faible en réalité, diminue à la longue et finit par s'évanouir. Donc l'homme est né pour vivre dans le monde des idées bien plus que dans celui des faits ; donc il faut commencer par y vivre avant de songer à se répandre ailleurs et une éducation vraiment sage et naturelle devra s'attacher à développer d'abord, chez l'enfant, le goût et l'habitude de la vie intellectuelle ou idéale et de la culture désintéressée.
Quelque grande ou quelque insignifiante que soit la somme des connaissances que lui aura fait acquérir une telle éducation, il possédera un esprit apte pendant toute son existence à saisir toute vérité dont la connaissance lui est nécessaire, un esprit qui sera aussi susceptible d'être instruit et développé par les autres que capable de réflexion propre.
Le travail, ainsi accompli par sa propre énergie, fera de ce futur citoyen un être moral, qui aimera le bien et le vrai avec une inclination si irrésistible qu'il se trouvera invinciblement conduit à vouloir les réaliser d'abord dans sa propre existence et plus tard dans la société dont il fera partie. Tel est le but suprême de l'Education nouvelle.
Mais pour réaliser cet idéal, il faut une préparation spéciale. « Une condition indispensable, dit Fichte, pour le succès de la nouvelle éducation, c'est que les élèves soient entièrement séparés de la société corrompue qu'ils sont destinés à remplacer un jour : Ils devront vivre dans un milieu spécial (i), créé pour eux et pareuxetdontl'organisa-
(1) Reden an die deutsche Nation : R> X. 2.
lion reposera absolument sur les règles de la pure morale. Après avoir vécu ainsi, durant leur enfance et leur adolescence, comme membres d'une communauté dont la constitution répondra à l'idéal qu'a dû se former leur amour spontané du bien, de l'ordre, de la justice, ils voudront nécessairement, lorsque, leur éducation finie, ils seront livrés a eux-mêmes, réaliser, dans la grande communauté nationale. ce même idéal dont la poursuite sera devenue chez eux le vouloir de tous les instants et la condition même de leur existence.
En attendant, ils seront de véritables apprentis -citoyens. Dès leurs premières années, ils formeront avec leurs maîtres et leurs camarades une société très nettement définie, fondée sur la raison et sur l'ordre même. Là, point d'obéissance passive. Chacun travaille de son plein gré, avec amour, à développer la société idéale dont il fait partie : point de punitions ni de récompenses. Les éloges mêmes sont supprimés, car l'élève n'a en vue que le bien de tous, qui est le sien, et se donne tout entier à sa tâche, sans s'irriter de ce que d'autres peuvent faire moins que lui, et avec la perspective de travailler toujours davantage, à mesure que ses efforts auront mieux réussi.
Chacun se prêtera aux exigences de la société selon la mesure de ses moyens. Il n'y aura du reste aucune hiérarchie à établir entre les diverses manifestations de l'activité humaine : toutes sont également bonnes, pourvu qu'elles se rattachent au plan d'ensemble et à l'intérêt commun.
Comme la société, l'école doit exiger la légalité avant tout, c'est-à-dire l'obéissance à la loi; mais c'est la moralité qu'elle doit viser à produire, c'est-à-dire l'amour de la loi, le zèle actif et désintéressé. Elle ne l'obtiendra qu'en mettant en œuvre les motifs supérieurs. Il faut aller
à l'âme du disciple, entrer dans son intimité, lui révéler sa bonne conscience; lui apprendre le prix du contentement intérieur. Le souci de sa propre estime devant être bientôt sa principale règle, l'éducation vaudra à proportion de ce qu'elle fera pour substituer ce mobile d'action à l'intérêt et à la crainte. En attendant, l'estime de l'âge mûr sera comme la conscience extérieure de l'enfant. Le désir de cette estime sera chez lui la première forme de la moralité. Il souhaitera passionnément l'approbation de ceux qui lui inspireront à lui-même la plus haute estime, et cela sans aucune pensée d'intérêt. Si le maître est ce qu'il doit être, l'enfant verra en lui surtout : « le miroir qui lui renvoie l'image de son mérite ou de son démérite (1). »
Quand, plus tard, ces apprentis-citoyens entreront dans une communauté plus grande, c'est-à-dire dans la société adulte, ils s'y trouveront préparés à toutes les exigences de la vie individuelle et sociale, ils rempliront leurs devoirs avec la même joie et le même succès; ayant acquis l'habitude de bien faire, ils ne se laisseront jamais détourner du but par lés circonstances nouvelles au milieu desquelles ils pourront se trouver. Dans quelque position que la fortune les place, ils seront des citoyens exemplaires qui continue-
(1) « On ne sait pas assez, dit M. Marion, ce que le maître, comme le père, peut obtenir de l'enfant par le seul fait de remarquer ses efforts, et de lui en témoigner de la joie. Que toutes vos exhortations aient pour but de le rendre meilleur et plus digne d'estime ; qu'il vous sente heureux quand vous pouvez approuver sa conduite et triste d'avoir à la blâmer, il n'en faut pas davantage pour éveiller et vivifier sa cou science et lui donner de nouvelles forces pour de nouveaux efforts, surtout si vous lui donnez vous-même l'exemple de faire gaiement ce qui vous coûte. C'est le moyen de l'amener à se dominer lui-même, à subordonner ses appétits égoïstes aux intérêts généraux. »
ront à se perfectionner encore, en vue d'un monde supérieur.
En effet, de même que la nouvelle éducation doit les initier à l'intelligence de l'ordre moral du monde, elle les initiera à la vraie religion, à la connaissance de cet ordre supra-sensible, qui est éternellement : ils comprendront que la seule chose qui ait une existence réelle, c'est la vie de la pensée et que tout le reste n'est qu'une apparence sans réalité positive et ainsi la vie éternelle commencera pour eux, non de l'autre côté du tombeau, mais dès l'existence présente. « La vraie religion, dit-il, est pure et désintéressée, elle nous fait envisager l'humanité comme une pensée divine qui se manifeste sans cesse à nous dans l'espace et dans le temps, bien supérieure ainsi aux anciennes religions, qui s'appuyaient le plus souvent sur l'égoïsme de l'individu et sur les sentiments de crainte et d'espérance. Elle ne se contente pas de développer en l'homme, devenu libre des entraves de toutes sortes, la conscience de sa force et de sa véritable dignité, elle lui inspire surtout le désir et les moyens d'établir sur la terre et spécialement autour de lui le règne de l'ordre et du bien.
C'est ainsi, ajoute Fichte, que, tout en formant des membres de la société humaine, pour cette terre, et pour le court espace d'une vie si bornée à tous égards, l'Education nouvelle se proposera de faire de chacun d'eux comme un anneau dans la chaîne éternelle d'un ordre social supérieur et travaillera à la création successive et continue d'un monde qui reflète la pensée divine, son amour et son intelligence. Arriverons-nous jamais à l'état d'existence achevée? Non, dit Fichte, un tel état serait un état de mort ou d'arrêt : car le monde supérieur, le seul qui soit réel, ne l'est qu'à la condition de devenir toujours, d'être un mouvement
progressif durant l'éternité; s'il cessait de devenir, c'est-àdire de marcher en avant, il cesserait d'être. L'humanité a vécu trop longtemps en dehors de ce progrès. L'éducation nouvelle, en délivrant les hommes de l'isolement où les a laissés l'Education, qui a dominé pendant des siècles, en extirpant l'égoïsme, en subordonnant les sentiments inférieurs de notre être à des principes supérieurs, en un mot, en faisant du vrai et du bien les seuls régulateurs de la vie individuelle et sociale, conduira la génération naissante vers cette réalisation supérieure de l'existence.
C'est de cet effort commun, c'est de cette aspiration constante de chacun et de tous vers un idéal toujours plus élevé, que résultera un jour non seulement l'unité de la nation allemande, mais aussi l'unification de l'humanité tout entière régénérée.
En terminant ces considérations générales sur l'Education nouvelle, Fichte prophétise ou plutôt il cite une prophétie biblique, qui résume avec éloquence ses sentiments de confiance dans les principes qu'il préconise et ses espérances pour l'avenir de l'humanité :
« La main de l'Eternel, dit le prophète, s'étendit sur moi et l'Eternel me transporta en esprit dans le milieu d'une vallée remplie d'ossements. Il me conduisit tout autour, et voici, ils étaient fort nombreux, à la surface de la vallée, et ils étaient complètement secs. Et l'Eternel me dit : Fils de l'Homme, ces os pourraient-ils revivre ? Et je répondis : Seigneur Eternel, tu le sais. Et il me dit: prophétise sur ces ossements et dis leur : Tous, ossements desséchés, écoutez la parole de l'Eternel : Yoici ce que le Seigneur Eternel a dit de vous : Yoici, je vais faire entrer en vous un esprit, et vous vivrez; je vous donnerai des nerfs, je ferai croître sur vous de la chair, et je vous recouvrirai de peau, je mettrai
en vous un esprit et vous vivrez et vous saurez que je suis l'Eternel. Je prophétisai, selon l'ordre que j'avais reçu, et voici, à mesure que je parlais, un bruissement se fît entendre et il se produisit un mouvement dans la vallée et les os s'approchèrent les uns des autres. Je regardai, et voici, il leur vint des nerfs, et de la chair, et ils se recouvrirent de peau. Mais il n'y avait encore aucun souffle en eux. El le Seigneur me dit : Prophétise, .fils de l'homme, et dis à l'esprit : Ainsi parle le Seigneur, l'Eternel : Esprit, viens des quatre points de l'horizon et souffle sur ceux qui sont morts afin qu'ils redeviennent vivants. Et je prophétisai comme il m'avait été ordonné. Alors l'Esprit se répandit sur eux et les pénétra, et ils redevinrent vivants et se dressèrent sur leurs pieds, et il y avait là une grande foule de peuple.»