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CHAPITRE Y

Nous avons vu le plan général de l'Education nouvelle, proposée par Fiente, dans les premiers discours à la nation allemande, il nous reste maintenant à donner quelques détails particuliers sur l'organisation de ce plan et sur le rôle qu'il attribue à l'Etat (1).

Dans le IXme Discours, Fichle pose la question suivante : A quelle réalité présente devons-nous rattacher l'exécution de notre système d'éducation ? « Il faut la rattacher, dit-il, au plan d'éducation proposé et mis en pratique par Pestalozzi... C'est la lecture de ses œuvres, c'est la constante méditation des idées de cet homme, qui nous ont suggéré notre système... En dépit des obstacles de toutes sortes qu'il a eu à combattre toute sa vie, Pestalozzi, poussé par un sentiment puissant et invincible, l'amour des déshérités et des humbles, est arrivé a faire une découverte intellectuelle qui doit révolutionner le monde. Il voulait uniquement aider le peuple et voici que son système, en se développant, élève le peuple, de telle sorte que toute barrière est désormais supprimée entre lui et les classes cultivées. Il cherchait uniquement une éducation pour le peuple et il a trouvé, par la force de son génie et de son amour, une éducation vrai-

(l) Voir aussi les écrits suivants de Fichte, qui traitent du rôle et des devoirs de l'Etat en matière d'Education :

1° De Y Enseignement national, 1813, (S. W. IV. 3b9).

2° Cours supplémentaire sur- l'Enseignement national, 1813, (S. W. VIL 514).

3° Dialogues patriotiques, 1807. (Nachgel. W. III. 248).

ment nationale, susceptible d'arracher les peuples et l'humanité tout entière à la situation déplorable où ils sont plongés actuellement. »

Si Fichte s'est surtout inspiré des idées de Pestalozzi, il se sépare cependant de celui-ci sur un point important: l'éducation dans la famille et par la famille.

Afin d'éviter que la génération actuelle ne contamine la génération naissante, dans laquelle réside l'espoir de l'avenir, Fichte, nous l'avons vu, veut que les enfants, complètement isolés de la société adulte, soient remis dans des instituts spéciaux, sous la direction de maîtres soigneusement choisis. Absolument séparés de leurs parents, ils constituent une petite société fermée, où rien n'entrera du dehors, et qui se suffira par elle-même. Les enfants, quelle que soit leur naissance, y sont considérés comme égaux; tous, sans exception, reçoivent une première instruction identique.

« Puisque la nouvelle Education, dit Fichte, doit transformer l'homme tout entier, elle ne s'adresse plus uniquement, comme autrefois, à une minorité, à ce qu'on appelait les classes cultivées. L'élément le plus important et le plus considérable de l'Etat, n'est-ce pas le peuple, qui autrefois était presque entièrement privé d'éducation ?

Désormais, tous auront droit à une même éducation, qui fera de tous les citoyens un seul corps dont chaque membre sera uni et comme vivifié par le même intérêt, dont chaque membre sera conduit au bien par le contentement intérieur. Si l'on formait dans la nation, d'une part, une minorité gouvernée par les principes de la morale, et d'autre part, une majorité dirigée uniquement par la crainte des châtiments et l'espoir des récompenses, on verrait bientôt ces derniers se retourner contre ceux-là. La nouvelle éducation doit donc s'étendre à tous, sans exception, elle ne sera pas l'apanage

d'une classe, mais de la nation tout entière. Une telle Education sera vraiment nationale. »

Chose curieuse, Fiente exige aussi que les deux sexes soient élevés en commun. « Une séparation des sexes, au moyen d'instituts spéciaux aux garçons ou aux filles, dit-il, irait contre le but qu'on se propose et empêcherait la réalisation de plusieurs des résultats essentiels que doit obtenir la nouvelle éducation. Le programme d'enseignement sera le même pour les deux sexes ; et la différence qui existe dans les travaux auxquels ils doivent être occupés peut être facilement maintenue, lors même que l'éducation serait commune pour les autres objets. La petite société dans laquelle les enfants se préparent à devenir des membres de la grande famille allemande doit, comme la grande société des adultes où ils entreront plus tard, être composée de la réunion des deux sexes : tous deux doivent tout d'abord avoir appris à reconnaître et à estimer dans l'autre sexe la commune humanité ; il faut que les élèves aient d'abord été unis entre eux par des liens d'estime et d'amitié, avant que leur attention soit dirigée sur la différence des sexes et qu'ils s'engagent plus tard dans les liens du mariage (1). »

(1) On pourrait comparer une partie du Xa Discours avec le fameux projet de loi de Lepelletier de S4-Fargeau. Tandis que la Convention discutait, en décembre 1792, le plan de Condorcet sur l'organisation générale de l'instruction publique, Michel Lepelletier de Sl-Fargeau présenta un projet d'éducation commune, ayant certains rapports avec celui de Fichte.

Michel Lepelletier adoptait, dans ses traits généraux, le plan de Condorcet, mais, au lieu d'établissements recevant les élèves pendant quelques heures de la journée seulement, il proposait de créer des « maisons d'éducation » où tous les enfants, de l'âge de cinq ans à celui de douze pour les garçons et de onze pourles filles, seraient élevés en commun, aux frais de la Repu-

Mais, si dans ces instituts, tous les enfants, sans exception, doivent recevoir une première instruction identique, chaque enfant doit aussi y apprendre un métier. Fichte insiste beaucoup sur la nécessité des travaux manuels. Vêtements, outils, mobiliers, aliments, tout doit être produit, fabriqué, préparé à l'intérieur par les élèves eux-mêmes. Il veut même que, si l'institut se voit obligé de tirer du dehors une partie de ce dont il aura besoin, les élèves l'ignorent, afin que chacun ait conscience de travailler de toutes ses forces à ce résultat : se suffire à lui-même. Ils jouiront ensemble du fruit de leur travail ou pâtiront ensemble de son insuffisance, suivant le cas, mais aucun ne peut élever de prétentions sur le produit particulier de ses efforts ou de son adresse. « Chacun, dit-il, travaillera de toutes ses forces pour la communauté, sans jamais compter avec elle. Que chacun sache qu'il se doit tout entier à la collectivité et qu'il doit partager avec elle, selon les cas, la misère ou l'abondance. » C'est ainsi que Fichte espère développer l'esprit d'abnégation et de patriotisme qui doit animer les citoyens du futur Etat allemand.

Quant à ceux qui se destinent aux études supérieures, ils reçoivent, comme les autres, l'éducation nationale ; ils sont seulement dispensés d'apprendre uu métier, mais, en aucun cas, ils ne peuvent être dispensés des exercices physiques.

blique, et où ils recevraient mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins... Ainsi, ditMichel Lepelletier se formera une race renouvelée, forte, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu'une barrière impénétrable aura séparée du contact impur des préjugés de notre espèce vieillie. »

On ne tarda pas à s'apercevoir que l'exécution d'un tel projet se heurterait à des difficultés insurmontables et qu'il fallait le laisser au domaine des utopies et des chimères dangereuses.

« A celui-là seul, qui montrera des aptitudes spéciales et bien caractérisées, dit Fiente, la nouvelle éducation nationale pourra permettre de suivre la carrière des hautes études, mais aussi cette carrière sera ouverte, sans exception, à tous ceux qui posséderont ces aptitudes, sans aucune distinctionde naissance; car le savant ne deviendra point savant pour son propre avantage, mais dans l'intérêt de la collectivité dont il fait partie. Le savant a pour mission non seulement de conserver l'héritage intellectuel, mais aussi et surtout de l'accroître, de le développer. Il doit, grâce à sa connaissance de l'époque actuelle, prévoir ce que sera l'avenir et travailler à préparer cet avenir d'après une méthode raisonnée. Il doit donc posséder des notions claires sur l'état de choses antérieur, prendre des habitudes de réflexion personnelle, avoir une indépendance absolue de pensée, enfin posséder à fond la langue nationale, afin de pouvoir communiquer ses idées dans leurs moindres nuances.»

Et maintenant, à qui doit être confiée la mission de réorganiser l'éducation nationale ? « J'ai fait suffisamment connaître, dit Fichte, le plan de la réforme de la nouvelle éducation. Une question s'impose actuellement à nous : Ce plan, qui en dirigera l'exécution ? Sur qui faut-il compter pour cela ? Cette éducation nouvelle est ou doit être, avons-nous dit, la plus pressante, ou plutôt la seule et unique affaire dont notre patriotisme doive s'occuper. Les circonstances ne nous permettent pas de songer à autre chose. J'ajoute que, par cette éducation que nous aurons eu l'honneur d'introduire les premiers dans le monde, nous voulons, du même coup, préparer l'amélioration, la transformation du genre humain tout entier. Mais il faut, avant tout, que ce vrai et intelligent patriotisme ait commencé par enflammer notre propre pays, qu'il se répande partout où se parle notre lan-

gue,, et devienne, en toute occasion, le moteur essentiel et la force dirigeante. L'extension à donner à cette préoccupation régénératrice nous indique que c'est sur l'Etat qu'il nous faut d'abord pouvoir compter pour obtenir le succès. »

Que l'Etat ne redoute pas les dépenses que lui imposerait une telle entreprise. Ces dépenses une fois faites, il aurait pourvu de la manière la plus économique et la plus sage à la plupart de ses autres obligations. « Par exemple, dit Fiente, la plus grosse part des revenus de l'Etat a été consacrée jusqu'ici à l'entretien d'armées permanentes; eh bien, que l'Etat organise, d'une manière générale, l'éducation nationale (1), telle que nous l'avons proposée et. du jour où une génération nouvelle aura traversé nos écoles, il n'y aura plus besoin d'une armée spéciale: la génération nouvelle tout entière formera une armée et une armée comme aucun siècle n'en a encore vue. Chaque individu, en effet, a été complètement exercé à tous les usages imaginables de sa force physique, et comprend à l'instant toute manœuvre qui lui est ordonnée ; il est habitué à supporter les efforts et les fatigues ; son esprit, qui s'est développé par la vue immédiate des choses, est toujours actif et en possession de lui-même ; dans son âme vit l'amour de l'être collectif dont il est un membre, de

(I) La thèse, d'après laquelle l'Enseignement est une affaire nationale et un objet de gouvernement, avait e'té souvent soutenue, à la Constituante, à la Le'gislative et à la Convention.

Déjà en mars 1763, La Chalotais avait présenté au Parlement de Bretagne, au plus fort de la lutte contre les Jésuites, un mémoire intitulé Essai d'éducation nationale dans lequel, à l'éducation jésuitique, il proposait de substituer une Education d'Etat dont il développe les principes et le programme.

Diderot, en 1776, demande, dans son plan d'Université, une forte organisation de l'instruction dont la direction appartienne à l'Etat.

l'Etat et de la Patrie, et cet amour détruit tout mouvement d'égoïsme. L'Etat peut appeler de tels hommes, il peut les mettre sous les armes et être assuré que nul ennemi ne les vaincra. »

Mais ce n'est pas tout. Les avances faites par l'Etat pour l'éducation nouvelle seront bientôt couvertes au centuple par l'accroissement de la richesse nationale. Dans les Etats bien administrés, l'attention du gouvernement se porte sur l'amélioration de la situation économique, dans le sens le plus étendu de ce mot. De fortes sommes s'inscrivent au budget en faveur des progrès de l'agriculture, de l'industrie, du commerce. Mais le peu d'instruction des masses, leur incapacité profonde, ont souvent rendu inutiles et les efforts et les dépenses. En général, les résultats obtenus ont été peu de chose. Notre éducation nouvelle, au contraire, est faite pour procurer à l'Etat des classes laborieuses, habituées dès l'enfance à réfléchir sur leurs diverses opérations professionnelles, capables d'ailleurs de se tirer d'affaire par ellesmêmes, et ayant le goût de l'initiative. Que l'Etat veuille bien leur venir en aide d'une manière judicieuse et elles comprendront à demi-mot, elles profiteront avec reconnaissance des conseils qui leur seront donnés. Toutes les branches de l'économie sociale acquerraient, en peu de temps et sans beaucoup de peine, un développement tel, qu'aucun siècle ne l'a encore vu, et, puisqu'on veut calculer, l'Etat retrouverait, au centuple et au delà, l'avance qu'il aurait faite.

Jusqu'ici l'Etat a fait beaucoup, quoiqu'il n'ait jamais fait assez pour les institutions de justice et de police; il a dépensé beaucoup d'argent pour les maisons de détention et de correction ; il a construit des hospices et des établissements de bienfaisance, qui, en se développant, n'ont fait que développer la misère et semblent avoir pour mission d'encourager le paupérisme.

Mais, dans un Etat où la nouvelle Education serait devenue générale, la nécessité des établissements pénitentiaires se réduirait beaucoup, celle des établissements de bienfaisance disparaîtrait complètement. Mettez l'enfant sous le joug de la discipline dans ses premières années, et vous n'aurez plus besoin de pourvoir plus tard à sa très difficile et douteuse amélioration. Elevez convenablement votre peuple, et vous n'y verrez plus de pauvres (1).

«Puisse l'Etal, puissent tous ceux qui le dirigent ouïe conseillent, avoir le courage de regarder en face et de s'avouer à eux-mêmes le véritable état de nos affaires! Qu'on se le dise bien : L'éducation des générations futures est aujourd'hui le seul domaine où nuire Etal puisse agir librement ; le seul où il soil vraiment Etat indépendant et maître de ses destinées, le seul où il ait droit de décider par et pour luimême. A moins qu'il n'ait absolument renoncé à rien faire, l'Education doit être considérée par lui comme la seule chose qu'il puisse encore faire. Mais qu'il la fasse, celle chose essentielle, et il aura toute liberté. C'est une tâche qu'on ne lui disputera pas, un mérite qui ne lui sera pas envié. Résister, opposer la force à la force, nous ne le pouvons plus, cela saute aux yeux, tout le monde en convient, et nous sommes toujours partis de cet aveu comme d'un point de départ inévitable. Notre existence est ruinée, et pourtant nous la prolongeons, nous vivons. Sommes-nous donc des lâches ? Estce un indigne amour de la vie qui nous y rattache ? Comment écarter un tel reproche ? En nous décidant à ne plus vivre pour nous-mêmes ; en ne nous considérant plus que comme la semence d'où sortiront un jour de plus dignes descendants ; en n'ayant plus d'autre raison de vivre que nos

(I) Ketlen an die deutsche Nation : R. XI.

enfants el la préparation des jours meilleurs que nous rêvons pour eux. Sans un tel but donné à notre existence, que nous resterait-il donc à tenter ? On nous fera nos constitutions, nos traités; on nous imposera tel ou tel emploi de nos forces militaires, on nous prêtera un Code ! Le droit même d'appliquer ce Code, en rendant la justice, nous sera souvent enlevé. Pour le moment, le vainqueur nous épargne le souci de tout cela. Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'ait pas pensé, c'est l'Education ! Et nous répétons encore : Que faire ? Et nous ne profiterions pas d'un tel oubli? Nous ne saisirions pas la seule forme d'activité publique et nationale que nous ne partageons avec personne ? Dussé-je me tromper, je veux, ne pouvant vivre que par celle espérance, ie veux croire que j'arriverai à convaincre quelques-uns de mes concitoyens de cette grande vérité : L'Education seule, peut nous sauver de tous les maux qui nous écrasent. Je me plais à espérer que le malheur nous aura appris à réfléchir, el nous aura rendus plus sérieux. L'étranger, lui, possède à sa portée d'autres consolations, d'autres ressources que l'Education. Dût cet objet occuper un instant sa pensée, il est peu probable qu'il s'y arrête et lui accorde quelque attention. Je compte bien, au contraire, qu'à l'étranger, les lecteurs de journaux trouveront la chose plaisante et s'égaieront agréablement à l'idée que quelqu'un, en Allemagne, a pu attendre de si grandes choses de l'Education (1). »

Après quelques passages dont l'intérêt est exclusivement allemand et historique, Fichte continue en ces termes :

« J'ai dit que l'Etat allemand, qui commencera le premier

(1) « Nous sommes comme des mineurs, dit-il encore, qui avons perdu nos tuteurs naturels. Des maîtres étrangers sont venus les remplacer. Que devons-nous faire, si nous ne voulons devenir esclaves ? Nous devons nous débarrasser de ces mai-

l'œuvre commune, en retirera la gloire la plus grande. J'ajoute qu'il ne restera pas longtemps isolé. Il est hors de doute que cet Etat trouvera des imitateurs et des émules. Ce qui importe, c'est que quelqu'un commence. L'exemple une fois donné, on verra, à défaut même de meilleurs mobiles, l'amour propre, la jalousie, le désir de ne pas rester en arrière, de faire autant et même, s'il se peut, mieux que le voisin, exciter les divers Etats à suivre, l'un après l'autre, l'impulsion donnée. Les faits suffiront pour prouver l'exactitude de nos considérations sur l'avantage matériel qu'a l'Etat au développement universel de l'instruction. Nos arguments ont pu paraître douteux, l'expérience les confirmera bientôt. Je n'hésite pas à affirmer que si, à cette heure même, tous les Etats allemands s'appliquaient sérieusement à organiser l'instruction publique suivant mes vues, il ne faudrait pas plus de vingt-cinq ans pour former la génération nouvelle, et quiconque pourrait compter sur vingt-cinq ans de vie serait en droit d'espérer voir ce prodige. »

Après avoir ainsi parlé du rôle de l'Etat, Fichte examine la question, au point de vue de l'initiative individuelle.

«Admettons cependant, dit-il, car il faut tout prévoir, qu'il ne se trouve, dans aucun de nos pays allemands, un homme d'Etat, capable de comprendre ce qui vient d'être dit, d'en être frappé et d'entraîner dans ce sens la majorité de ses collègues. Dans ce cas, c'est à l'initiative privée, c'est au concours de particuliers bien disposés qu'il faudrait avoir

très et, pour cela, il n'y a qu'un seul moyen : Devenir d'abord majeurs, au moyen de cette éducation nouvelle et nationale. Le patriotisme allemand s'est, pour ainsi dire, e'vanoui; il faut qu'il ressuscite plus inteose, plus vivace ; il se développera d'abord paisiblement et secrètement et puis, le moment venu, il s'épanouira au grand jour et rendra à la nation l'indépendance qu'elle a perdue... » Reden, IX, introd., (S. W. VII).

recours, et, faute de mieux, c'est d'eux qu'il faudrait attendre la première réalisation de notre plan pédagogique. D'abord on pourrait s'adresser aux grands propriétaires fonciers. Il leur serait facile de créer, dans leurs domaines, des écoles d'après le nouveau système». Fiente compte aussi sur les associations que l'on formerait dans toutes les villes en faveur de l'instruction. « Malgré toutes nos misères, dit-il, les âmes de nos concitoyens ne se sont pas, que je sache, fermées à la bienfaisance. Mais il est rare que cette bienfaisance contribue efficacement à soulager la misère. Il semble, au contraire, qu'elle l'augmente. Cela tient à certains vices de nos institutions, vices qui dérivent tous de l'insuffisance de l'éducation. Faisons donc un meilleur usage des dispositions bienveillantes de nos concitoyens; dirigeons-les exclusivement sur cet objet essentiel et unique, qui doit supprimer la misère et rendre la bienfaisance ellemême inutile, sur la bonne œuvre de l'instruction.

Mais, ajoute Fiente, il ne suffit pas de donner de l'argent. Il faut agir, il faut apprendre à se donner soi-même. C'est une sorte de bienfait, une espèce de sacrifice dont la cause de l'enseignement n'a pas moins besoin que de contributions pécuniaires. Il faut pouvoir compter sur cette précieuse ressource.

« Puissent donc nos jeunes savants consacrer, si les circonstances le leur permettent, à l'étude et à la mise en pratique des nouvelles méthodes, le temps qui doit s'écouler entre leur sortie de l'Université et leur entrée dans un emploi public. Non seulement ils rendront ainsi à la Société un grand service, mais un tel apprentissage du professorat sera pour eux-mêmes d'une grande utilité. Généralement, la masse de connaissances qu'ils emportent de l'Université semble inerte et morte. Grâce à la clarté qu'exige un ensei-

gnement élémentaire basé sur la vue immédiate des choses, toutes ces notions acquises par eux gagneront en netteté et prendront de la vie. Ils apprendront à exposer leur science; en s'exerçant à l'expliquer, ils la tiendront en quelque sorte mieux en mains. De plus, comme l'enfant révèle naïvement tous les caractères de l'humanité, nos jeunes maîtres acquerront, en instruisant les écoliers, un véritable trésor de connaissances pratiques sur l'homme et la vie; ils se prépareront au grand art de vivre et d'agir, art essentiel dont, en général, les hautes écoles n'enseignent pas même les premiers éléments. »

En résumé Fichte veut que, si l'Etat se refusait à entreprendre la tâche qui lui incombe, les particuliers agissent à sa place et aient toute la gloire de leur initiative, jusqu'au jour où l'Etat, entraîné par ce mouvement de l'initiative individuelle et se souvenant qu'il est l'Etat, c'est-à-dire le tout et non une partie, comprendrait enfin qu'il a le droit et le devoir de s'occuper, non d'une partie seulement de sa tâche, mais de la totalité. Alors, toutes les entreprises individuelles organisées pour l'éducation cesseraient d'avoir leur raison d'être et rentreraient dans l'organisation générale établie par l'Etat. Une fois entreprise, une telle œuvre ne s'arrêtera pas, elle ne pourra que croître et s'étendre en tous sens. Il faut une succession d'efforts, qui ne doit s'arrêter qu'après l'entier accomplissement de la tâche commencée.

Dans les derniers discours (1), Fichte résume les idées qu'il

(1) Dans le XIIIe et XIVe Discours, Fichte montre que l'union des peuples est actuellement irréalisable, que ce n'est pour le moment qu'un rêve. «En attendant sa lointaine réalisation, dit-il, il est nécessaire d'entreprendre la lutte des principes... Il faut agir, il faut développer l'énergie, sans laquelle il n'y a pas de caractères, sans laquelle il ne saurait y avoir d'indépendance nationale...»

a développées et adresse à ses auditeurs et au peuple allemand tout entier une adjuration passionnée. Les allusions à l'état présent de l'Allemagne deviennent plus fréquentes et plus précises. Tous nos malheurs, répèle Fiente, proviennent de la division politique de l'Allemagne et des alliances que les princes ont contractées avec l'étranger. L'Allemagne est devenue ainsi le champ de bataille de l'Europe. Jamais elle ne s'est trouvée dans un moment plus critique ; il s'agit pour elle de disparaître ou de se sauver en sauvant l'Europe avec elle.

Il adjure les jeunes gens de conserver la chaleur et la générosité qui sont naturelles à leur âge, et que leurs aînés ont perdues.

« Puisque, leur dit-il, vous êtes encore à cet âge, où l'on peut comprendre les idées désintéressées et s'enflammer pour elles, songez à créer une race meilleure que la nôtre. Si votre enthousiasme s'éteignait, si, vous aussi, vous vous endormiez dans l'égoïsme, dans l'inertie et la lâcheté ; si vous suiviez l'exemple de ceux qui vous entourent et vous ont précédés, vous perdriez bien vite ce désir de vouloir devenir meilleurs. Attisez donc le feu sacré de l'enthousiasme, proposez-vous une noble ambition, qui poétise votre existence, et vous acquerrez ainsi ce qui fait avant tout la grandeur de l'homme : le caractère et l'énergie. C'est ainsi que vous trouverez la source et le secret d'une éternelle jeunesse. Quand vos corps vieilliront et que vos jambes fléchiront, votre esprit conservera sa fraîcheur, votre caractère sa fermeté... L'activité vivante est la seule chose qui soit réelle et vraie. La vraie réalité, c'est l'idéal... »

Pour les hommes d'âge mûr, Fichte se montre particulièrement sévère. « Yous, hommes d'action, dit-il, vous étiez ignorants, bornés, dédaigneux de tout idéal; corrigez-vous

et apprenez. Pensez à votre vieillesse, il est encore temps de l'ennoblir, en vous spiritualisant, en travaillant à votre amélioration personnelle et à celle de ceux sur lesquels vous avez quelque influence, tout au moins en vous abstenant de mettre des obstacles à nos projets.

Vous, penseurs, savants, écrivains, hommes de lettres,, tâchez d'être dignes de votre nom et du rôle que vous prétendez remplir.

« Trop souvent, vous vous êtes laissés emporter dans les régions de la pensée pure, sans vous inquiéter des besoins du temps présent. Puisque la vie doit se régler sur les principes supérieurs et éternels, vous ne devez pas négliger le monde actuel pour vous attacher uniquement à la pensée pure. Chercher un idéal toujours plus élevé ne suffît pas. Il faut s'efforcer de rattacher l'éternelle vérité à la réalité présente, de relier l'idéal à ce qui est... Qu'avez-vous fait des jeunes générations qui se sont groupées autour de vos chaires, ou qui se sont nourries de vos œuvres, et qui maintenant occupent les principales charges du gouvernement ? Avez-vous dirigé leur éducalion en vue de leur perfectionnement individuel et en vue aussi du bien général ? Si les gouvernants sont les bras qui agissent, les penseurs, les lettrés, les écrivains doivent être la tête qui conçoit les principes et qui dirige l'opinion. Rappelez-vous désormais l'importance de votre tâche et puissiez-vous considérer cette œuvre autrement qu'un métier. Apprenez à vous estimer vous-mêmes, et prouvez-le par vos actes. Quoiqu'il en soit, commencez à réparer vos fautes en faisant aboutir par votre concours et vos efforts persévérants les réformes que nous avons proposées et dont, mieux que personne, vous pouvez comprendre l'importance pour l'avenir de la nation. »

Vous, enfin, princes d'Allemagne, sachez au moins saisir

la seule chance de salut qui vous reste. Commencez une nouvelle existence, aidez vos peuples à conquérir les vrais biens. Tous dirigerez ainsi désormais, non des troupeaux, mais des hommes libres, n'ayant qu'une seule ambition: vivre indépendants et se développer sans cesse par l'intelligence et le caractère. Que tout Allemand, quelle que soit sa place dans la société, prenne fermement sa résolution et agisse.

<r Décidez-vous donc enfin à être sérieux, dit-il en terminant; cette fois au moins, ne sortez pas d'ici sans avoir pris une ferme résolution, et que chacun de ceux qui m'entendent prenne cette résolution, comme s'il était seul au monde et que seul il eût tout à faire. Du moment où beaucoup d'individus penseront ainsi, ils formeront bientôt un tout compact, animé d'une force unique ; quand, au contraire, chacun, comptant sur son voisin, s'exclut lui-même de l'œuvre et laisse aux autres le soin d'agir, mauvais calcul! Il se trouve que tout le monde est le voisin et que personne n'a rien fait. Tout est resté au même point. Prenez donc tout de suite la résolution qu'il faut prendre... Il ne s'agit plus de ces demi-résolutions, de ces velléités qui ne sont qu'une volonté de vouloir, de ces fausses modesties qui se retranchent derrière un aveu d'insuffisance ! Ce qu'on vous demande, c'est une résolution vivante et active, qui ne chancelle ni ne se refroidisse, qui dure et s'affermisse jusqu'à ce que le but soit atteint. Auriez-vous donc complètement perdu le principe intérieur qui seul peut produire de ces résolutions vivaces ? Ne seriez-vous plus que des êtres exténués et réduits à l'état d'ombres, des corps sans sève, vides de sang et privés de ressort propre? Ressembleriez-vous à l'homme qui rêve et dont l'esprit voit encore des images variées s'agiter et se croiser en tous sens, mais dont le

corps étendu el roidi présente l'apparence de la mort ? Il y a longtemps qu'on nous le dit en face, qu'on nous le répète sur tous les tons. C'est bien à peu près là ce qu'on pense de nous. Vous l'avez entendu et vous en avez été indignés f Prouvez donc à ceux qui parlent ainsi qu'ils se trompent, montrez à tout l'univers que vous n'êtes pas ce qu'ils disent, et l'univers entier saura qu'ils ont menti !....

« Si faibles que vous puissiez être, les événements ont pris soin de vous faciliter la tâche de la réflexion et de vous forcer enfin à ouvrir les yeux. Qui nous a jetés dans ce désarroi, nous a déguisé notre vraie situation, nous a entretenus dans notre légèreté et dans notre aveugle laisseraller °? N'est-ce pas notre bonne opinion de nous-mêmes ? Les choses pouvaient-elles aller mieux qu'elles n'allaient ? A qui nous engageait à réfléchir, nous n'avions pas même besoin de répondre; il suffisait de montrer d'un air triomphant notre brillante existence se soutenant toute seule et sans effort de notre part, et, en effet, tout allait bien, en attendant le jour de l'épreuve ! L'épreuve est enfin arrivée, et quelle chute ! Rien à espérer, si chaque individu parmi nous ne fait tout ce qu'il peut, et ne le fait, comme s'il était seul au monde et que le salut des générations futures ne reposât que sur lui ! Décidez-vous maintenant ! Ne dites pas: « Encore un peu de repos, encore quelque temps de réflexion, peut-être verrons-nous bientôt un meilleur état de choses. Une amélioration quelconque dans notre situation ne se produira jamais, soyez-en convaincus, d'une manière spontanée et sans efforts de notre part. Encore une fois, tout retard ne fait qu'augmenter notre inertie. Le moment est décisif: il faut ou périr ou agir. »

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