‹ Kant et Fichte et le problème de l'éducationChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Avant de rechercher les règles de la discipline et de la culture, il est nécessaire de rechercher quels soins matériels exige l'enfant, car ils ont eux-mêmes une grande importance pour son avenir. Aussi Kant, comme Rousseau, fait-il rentrer cette étude dans celle de l'éducation; elle forme la première partie de ce qu'il nomme l'éducation physique.

L'éducation physique ne saurait être séparée de l'éducation morale et intellectuelle et cela pour deux raisons : d'abord parce que la santé et la force du corps sont désirables et bonnes en elles-mêmes, ensuite parce que le développement du corps est une des conditions, un des moyens du développement de l'âme et de l'énergie du caractère (1). La physiologie et la psychologie modernes démontrent de plus en plus l'étroite parenté du corps et de l'esprit, les répercussions constantes du physique sur le moral, et du moral sur le physique, en un mot la solidarité intime des différentes parties de l'organisme humain. La vigueur du tempérament physique parait donc être pour l'individu une condition essentielle de son succès dans le monde, de son aptitude à surmonter les épreuves de la lutte pour la vie, à maintenir la vitalité et la puissance de sa race, comme aussi à s'assurer par l'exercice d'une profession ou d'une carrière

(1) « Il faut, dit Rousseau [Emile, livre Ier), que le corps ait de la v gueur pour obéir à l'âme : Un bon serviteur doit être robuste. »

les instruments de la richesse et de la prospérité publique (1). Les intérêts de l'esprit et les intérêts du corps sont donc solidaires. « Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse, dit Montaigne dans son admirable chapitre de Y Institution des enfants, c'est un homme, et il n'en faut pas faire à deux fois. Et, comme dict Platon, il ne faut pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également comme une couple de chevaux attelée à même timon. » Telle est aussi l'opinion de Kant.

C'est surtout dans ses conseils sur l'éducation du premier âge de la vie que Kant se rapproche de Rousseau ; sans doute parce que cet âge, mieux et plus que tout autre, se prête à l'éducation naturelle et négative.

Comme Rousseau, Kant étudie l'enfant dès le berceau et signale les fantaisies, les modes qui, dès les premiers jours de l'existence, se substituent arbitrairement aux besoins, aux volontés de la nature. Comme Rousseau, il veut que la mère soit la nourrice de ses enfants ; il approuve l'usage des bains froids, il s'élève surtout contre l'emploi des maillots, commodes peut-être pour les parents, mais douloureux pour les enfants qui, « enveloppés comme des momies, ne peuvent mouvoir leurs membres».— «Il semble, dit Rousseau (2) en parlant de « ces premières chaînes imposées à un être qui en aura tant d'autres à porter », il semble qu'on a peur que l'enfant n'ait l'air d'être en vie ! Ils crient du mal que vous leur faites ; garrottés de la sorte, vous crieriez plus fort qu'eux».— «Que l'on enveloppe ainsi un homme fait, dit Kant, employant à peu près les mêmes expressions, et l'on

(l)Voir Max Leclerc : L'Education et la Société en Angleterre. (Paris, Colin).

(2) Emile, livre I.

verra s'il ne crie pas, lui aussi, et s'il ne tombe pas, comme l'enfant, dans le chagrin et le désespoir ».

Kant est loin de dédaigner ce qu'on appelle trop souvent les petits côtés du sujet, montrant ainsi que rien n'est indifférent en éducation: il passe en revue les différents jeux de l'enfance, il condamne pour leur importunité bruyante, la trompette et le tambour, instruments incommodants pour les grandes personnes qui les entourent et qu'il défendra aux enfants pour leur inspirer le respect des droits du voisin. Il loue le colin-maillard, le jeu de balle, la balançoire, le cerf-volant et, en général, tous les jeux qui sont à la fois des exercices pour les muscles et pour les sens. « Les meilleurs jeux, dit-il, sont ceux qui, outre l'habileté qu'ils développent, sont encore des exercices pour les sens, par exemple, ceux qui exercent la vue à juger exactement de la distance, de la grandeur et de la proportion, à trouver la position des lieux d'après les contrées, en quoi le soleil doit nous aider, etc. Ce sont là de bons exercices. »

La course est un mouvement salutaire et qui fortifie le corps. Gomme Emile, l'enfant de Kant sautera, courra, grimpera, luttera, etc. Le jeu doit avoir un but. Il servira ainsi non seulement à l'éducation intellectuelle, mais aussi à l'éducation morale. Certains jeux instruisent surtout ses sens, d'autres forment surtout son initiative et son énergie. « S'occuper ainsi h jouer, dit-il, c'est une manière de s'occuper qui déshabitue l'enfant de l'inaction ; il apprend ainsi à s'intéresser à quelque chose et à subordonner son plaisir présent et sa paresse naturelle à un intérêt (1). »

Kant, comme Rousseau, est partisan de l'éducation néga-

(1) Voir encore sur le Jeu : Anthropologie de Kant, Hart. vol. VII, 590-596.

tive, au moins pour les premières années de l'enfance. « En général, dit-il, il faut remarquer que la première éducation doit être négative, c'est-à-dire qu'on doit ne rien ajouter aux précautions qu'a prises la nature, et se borner à ne pas détruire son œuvre... Il est bon d'employer d'abord peu d'instruments et de laisser les enfants apprendre par euxmêmes. L'essentiel est de cultiver l'habileté naturelle. Souvent une simple indication ou suggestion suffît: l'enfant est inventif et il se forge souvent lui-même des instruments. « Les instruments qu'on lui donne tout faits et qui le dispensent d'en trouver par lui-même ruinent l'habileté naturelle. Plus on employera dans l'éducation de moyens artificiels, moins l'homme sera ensuite capable de se servir de ceux que la nature lui a donnés. Il faut faire en sorte que les enfants apprennent à bien connaître leurs forces et à s'aider toujours eux-mêmes (l). Pour cela, dit-il, il a besoin de force, d'habileté, de vitesse, de sûreté. Qu'on les accoutume par exemple à traverser des passages étroits, à gravir des hauteurs escarpées, à marcher sur un plancher

(1) « La qualité de savoir observer, dit M. Alphonse de Caudolle, est indispensable pour ainsi dire à tout le monde. Nous en sommes doués dès notre enfance à un degré remarquable... La faculté d'observer n'est pas seulement le fait de regarder, mais de graver dans la mémoire, de comparer et de réfléchir pour tirer des conclusions qui soient vraies. Donc, observer est une opération à la fois des yeux et de l'esprit très compliquée. Elle ne rend pas l'enfant léger ; au contraire... Elle favorise la mémoire, l'attention et le raisonnement... Les jeux d'adresse, les excursions et, il faut le dire, l'école buissounière, aident l'enfanta ne pas perdre absolument l'usage de ses yeux. S'il vit à la campagne, il ne manque pas d'occasions d'observer ; mais à la ville, surtout dans une grande ville, c'est tout autre chose: le hanneton captif est le seul animal qu'il puisse examiner, et encore ce n'est que tous les quatre ans ! »

vacillant. On est très étonné, ajoute-t-il, quand on lit comment les Suisses s'accoutument dès leur enfance à aller sur les montagnes et jusqu'où ils poussent l'agilité, avec quelle sûreté ils traversent les passages les plus étroits et sautent par dessus les abîmes, après avoir jugé d'un coup d'œil qu'ils ne manqueront pas de s'en bien tirer. Mais la plupart des hommes craignent une chute que leur représente leur imagination, et cette crainte leur paralyse en quelque sorte les membres, de telle sorte qu'il y aurait en effet du danger pour eux à passer outre. Et cependant, dit Kant, quand un homme ne peut faire cela, il n'est pas complètement ce qu'il pourrait être (1) ».

Redoutant pour plus tard la tyrannie des habitudes, Kant demande qu'on les empêche de naître et que les enfants ne soient accoutumés à rien (2).

(1) Traité de pédagogie, trad. Barni, p. 75.

(2) Rousseau, avant Kant, avait déjà condamné les habitudes comme enchaînant la liberté de l'homme. Cette thèse prise absolument serait insoutenable, car il est des habitudes qui, ayant coûté beaucoup d'efforts, peuvent être considérées comme le triomphe de la liberté. On peut comprendre ce passage de Kant comme ne s'appliquant qu'aux, habitudes contractées dans la première eofance, au hasard, sans réflexion et sans choix. Il y a alors évidemment un réel danger pour l'enfant à contracter machinalement un certain nombre d'habitudes dont il ne saura plus tard ni se débarrasser, ni se rendre compte parce qu'elles constitueront une seconde nature.

Maine de Biran, comme Kant, comme Rousseau, combat de telles habitudes mécaniques. Il déclare même qu'il eût été à désirer, pour le développement intellectuel de la plupart d'entre nous, que nous fussions nés sourds et muets et restés tels jusqu'à l'âge de raison. « Nous n'aurions pas connu, dit-il, le joug des habitudes mécaniques de la mémoire, ni cette triple enceinte de termes vides de sens qu'il nous a été ensuite si pénible de franchir. La science, produite passivement, n'est plus pour ainsi dire que de l'esprit éteint et cristallisé. »

Kanl s'occupe avec une sorte de prédilection de la première enfance; cette première période de la vie, où les impressions sont si vives, a pour lui la plus haute importance. Il estime qu'il n'est pas nécessaire de résister beaucoup aux enfants, si l'on n'a pas commencé par céder avec trop de complaisance à leurs caprices, et par tout accorder à leurs cris. « Dès qu'un enfant crie, on cherche à l'apaiser par tous les moyens ; on lui apprend ainsi qu'il n'a qu'à crier pour obtenir tout ce qu'il veut. C'est ainsi qu'on fait de petits despotes. On s'imagine qu'on pourra aisément réparer le mal aussitôt qu'on le voudra ; mais l'enfant, accoutumé à tout voir céder à ses cris, entre dans des transports de rage, quand une fois il rencontre une résistance inusitée. On est forcé alors de recourir aux plus dures punitions. Mieux eût valu ne pas commencer par le gâter. Il ne faut donc jamais céder aux cris des enfants. » C'est là une règle à laquelle Kant, comme Rousseau, attache la plus haute importance et sur laquelle il insiste plusieurs fois. Kant reconnaît cependant qu'il est bon parfois de céder à leurs prières, à moins qu'il n'y ait eu déjà refus, (celui-ci doit être irrévocable) et si l'on n'a pas quelque forte raison pour agir autrement: « Ce qu'ils vous demandent amicalement, donnez-le leur si cela leur est bon. Ils s'habitueront ainsi à être francs, et, comme ils n'importuneront personne par leurs cris, chacun en revanche sera bien disposé pour eux. »

Il n'approuve pas les parents qui refusent tout à leurs enfants, afin d'exercer ainsi leur patience. « Ils exigent de leurs enfants plus de patience qu'ils n'en ont eux-mêmes. Cela est cruel. Rien n'est plus funeste qu'une discipline qui les taquine et les avilit pour briser leur volonté (1) ».

(1) Traité de pédagogie, p. 72

Le badinage et de continuelles caresses ne valent guère mieux que cette éducation taquine. « Cela fortifie l'enfant dans sa volonté, le rend faux, et, en lui révélant une faiblesse dans ses parents, lui enlève le respect qu'il leur doit (1). Mais, si on l'élève de telle sorte qu'il ne puisse rien obtenir par des cris, il sera libre sans être effronté et modeste sans être timide.

« On ne peut souffrir un insolent, dit encore Kant. Certains hommes ont une figure si insolente que l'on en craint toujours quelque grossièreté ... On dit souvent des grands qu'ils ont un air tout à fait royal. Mais cela n'est pas autre chose qu'un certain regard insolent dont ils ont pris l'habitude dès leur jeunesse, parce qu'on ne leur a jamais résisté. »

Kant termine ce chapitre par un portrait de l'enfant tel qu'il le conçoit :

L'enfant ne doit pas être importun en société, mais il ne

(1) Dans son beau livre sur Y Education progressive. M"" Necker de Saussure explique et rend sensibles, en les expliquant, les fâcheux effets de cette complaisance molle et mobile qu'on appelle la gâterie : « Ce qui plie, dit-elle, ne peut servir d'appui et l'enfant veut être appuyé. Non seulement il en a besoin, mais il le désire ; mais sa tendresse la plus constante n'est qu'à ce prix. Si vous lui faites l'effet d'un autre enfant, si vous partagez ses passions, ses oscillations continuelles, si vous lui rendez tous ses mouvements en les augmentant, soit par la contrariété, soit par un excès de complaisance, il pourra se servir de vous comme d'un jouet, mais non être heureux en votre présence. Il pleurera, se mutinera, et bientôt le souvenir d'un temps de désordre et d'humeur se liera avec votre idée. Vous n'avez pas été le soutien de votre enfant, vous ne l'avez pas préservé de cette fluctuation perpétuelle de la volonté, maladie des êtres faibles et livrés à une imagination vive ; vous n'avez assuré ni sa paix, ni sa sagesse, ni son bonheur. »

doit pas non plus s'y montrer insinuant. Il doit, avec ceux qui l'attirent à eux, se montrer familier, sans imporlunité; franc sans impertinence. Le moyen de le conduire à ce but, c'est de ne pas lui donner des idées de bienséance qui ne feraient que le rendre timide et sauvage, ou qui lui suggéreraient l'envie de se faire valoir. Rien n'est plus ridicule chez un enfant qu'une prudence de vieillard ou qu'une sotte présomption (1). Un enfant, dii-il encore {Traité de pédagogie 101), ne doit avoir que la prudence d'un enfant. Il ne doit pas être un aveugle imitateur. Or, un enfant qui met en avant les maximes de la sagesse des hommes est tout à fait en dehors de la destination de son âge et c'est chez lui pure singerie. L'enfant ne doit pas faire l'homme, on ne doit lui demander que ce que son âge comporte. Ce qu'on appelle un enfant précoce est un petit singe qui répète sottement ce qu'il est incapable de penser par lui-même. D'un tel enfant on ne pourra rien faire plus tard. Quoi de plus ridicule aussi que ces enfants, habillés à la mode, frisés, portant des bagues et même des tabatières !

La parure ne convient pas à des enfants. Ils ne doivent regarder leurs habillements bons ou mauvais que comme

(1) « Dans ce dernier cas, dit Kant (Traité do pédagogie 78), c'est notre devoir de faire sentir à l'enfant ses défauts, mais en ayant soin de ne pas trop lui faire sentir notre supériorité et notre domination, afin qu'il se forme par lui-même, comme un homme qui doit vivre en société ; car si le monde est assez grand pour lui, il doit l'être aussi pour les autres. Toby, dans Tristram Shandy, dit à une mouche qui l'avait longtemps importuné et qu'il laisse échapper par la fenêtre: «Va, méchant animal, le monde est assez grand pour moi et pour toi ! » Chacun pourrait prendre ces paroles pour devise. Nous ne devons pas nous être à charge les uns aux autres ; le monde est assez grand pour nous tous. »

des besoins indispensables. Mais aussi les parents ne doivent y attacher pour eux-mêmes aucun prix, et éviter de se mirer devant eux ; car ici, comme partout, l'exemple est tout puissant, et fortifie ou détruit les bonnes doctrines. L'enfant doit avoir l'âme ouverte et « des regards aussi sereins que le soleil ».

Kant, comme Rousseau (1), veut, on le voit, que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. En les excitant à devancer les années, on n'aboutit, comme le dit Rousseau, qu'à faire déjeunes docteurs et de vieux enfants. Autre chose est de préparer l'enfant à la vie, autre chose de l'y faire participer avant l'heure.

(1) Emile, liv. II, page 82. — «Laissez mûrir l'enfance dans les enfants » dit ailleurs Rousseau, Emile, page 77.

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