CHAPITRE VI
On connaît les principes de l'éducation morale de l'Emile.
« L'homme vraiment libre, dit Rousseau, ne veut que ce qu'il peut et fait ce qu'il lui plaît. Yoilà, dit-il, ma maxime fondamentale ; il ne s'agit que de l'appliquer à l'enfance et toutes les règles de l'éducation vont en découler.
Mais si l'enfant ne doit pas être un esclave, ajoute Rousseau, il ne faut pas non plus qu'il soit un maître. « La faiblesse et la domination réunies n'engendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, l'un bat la table, l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents. »
L'enfant obéira donc; mais à quoi 1 A la nécessité.
Jusqu'à douze ans, Emile est dirigé par la nécessité. Il est mis dans la dépendance des choses, non dans celle des hommes. Il est traité comme une force de la nature à laquelle on oppose d'autres forces. On abusait étrangement des punitions : « Plus de châtiments, dit Rousseau. La nature doit être leur unique maîtresse, ils ne recevront de leçons que de la simple expérience.... Ne donnez pas à votre élève des leçons verbales, il n'en doit recevoir que de l'expérience... N'offrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes et qu'il se rappelle dans l'occasion... Il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ne leur parlez pas d'obéissance, d'autorité, de devoir; ces mots, pour eux, ne signifient rien; attendez qu'ils aient
le sens commun, ce sixième sens qui réside dans le cerveau et dont les sensations s'appellent les idées, attendez que l'instinct ait fait place à la raison. » Tel est le système de Rousseau connu sous le nom de discipline des réactions naturelles, système qui a été repris et longuement développé par Herbert Spencer dans son ouvrage sur l'Education (1). Kant, lui, croit bien, et avec raison, que dans certaines circonstances de la vie on peut appliquer la discipline des réactions naturelles, mais, de plus, il croit aussi à la nécessité d'une éducation positive dès les premières années de la vie.
La discipline des conséquences naturelles ne punit que l'acte sans avoir égard à l'intention, et elle le punit aussi sévèrement, si l'intention est innocente, que si elle est coupable au plus haut degré. Est-ce là de la justice ? Peut-on raisonnablement préférer ce système à celui qui recherche, au contraire, l'intention du coupable, apprécie, d'après cette intention, la gravité de la faute et détermine seulement alors la mesure de la punition qu'elle mérite.
Les conséquences naturelles ne punissent en général que les défauts confirmés, elles se font attendre, puis, à un certain moment, elles se produisent avec une sévérité extrême. La conséquence naturelle du premier acte par lequel un vice s'acquiert peut être imperceptible pour celui chez qui le vice s'implantera jusqu'à devenir indéracinable. C'est précisément ce premier acte que l'Educateur habile tâche de saisir pour le faire suivre d'une conséquence artificielle, d'une punition qui affectera l'enfant et qui sera le début du
(1) Dans son remarquable me'moire sur «l'esprit de discipline» M. Gréard examine ce que vaut la discipline des conse'quences naturelles et dans quelle mesure la pédagogie peut user de son action.
traitement auquel il convient de le soumettre. « Le bienfait de l'Education, dit M. Gréard, est d'intervenir à temps. C'est au diagnostic, pris de haut et de loin, que se reconnaît l'œil du maître; c'est à la façon dont il suit et traite le mal encore latent que se révèle la sûreté de la main. Elever, ce n'est pas seulement prévoir, c'est aussi prévenir (1). »
« Supposez, dit encore M. Gréard, qu'un enfant ait la main assez leste pour échapper à la réaction d'une imprudence, l'esprit assez délié pour esquiver les conséquences d'une faute, le voilà quitte. Il s'agit non de bien faire, mais d'être adroit, non d'être sage et honnête mais de réussir. Toute la morale se résoud ainsi en une question d'habileté avec l'intérêt pour mobile. Certes l'intérêt et l'habileté ont leur place légitime dans le monde, mais à la condition qu'ils soient subordonnés à une règle supérieure. »
Kant, lui, croit à une règle supérieure, il croit à l'obligation morale, il croit au devoir. Voilà pourquoi il ne se contente pas d'un système qui repose tout entier sur la doctrine utilitaire, puisque c'est le résultat d'un acte qui en détermine la nature et la valeur. De là l'importance qu'il attache à cette règle : Les enfants doivent prendre l'habitude de se soumettre volontairement à la loi. De là aussi tous ces préceptes sur l'obéissance à exiger des enfants.
Il ne s'agit pas de briser la volonté de l'enfant. Bien au contraire. Cette obéissance, Kant insiste beaucoup sur ce point, n'est qu'un moyen pour amener plus tard l'enfant à agir et à se décider par lui-même. Il ne faut pas oublier que le caractère de l'enfant n'est pas et ne doit pas être celui d'un homme. Dans les premières années de la vie,
(1) L' Esprit de discipline, p. 183, Education et Instruction, t. II. Paris-Hachette.
la volonté de l'enfant n'étant pas éclairée, n'est qu'instinct, caprice et fantaisies. Sans obéissance, point de direction, point d'instruction, point d'éducation possibles. Il faut donc qu'il apprenne à obéir. En de certains cas, on devra le contraindre et il devra montrer une obéissance absolue : on le préparera ainsi à l'accomplissement des lois que, comme citoyen, il devra plus tard exécuter, alors même qu'elles lui déplairaient. En d'autres cas, son obéissance viendra de la confiance qu'il a dans ses parents et sera volontaire: sa volonté adhérera à la leur parce qu'il la regardera comme raisonnable et bonne. Si l'on arrive à ce que l'obéissance, tout en lui coûtant, lui paraisse juste et raisonnable, on pourra dire, sans paradoxe, qu'obéir à ses supérieurs est chez lui la première forme de la libre volonté.
« On répète souvent, dit Kant, qu'il faut tout présenter aux enfants de telle sorte qu'ils le fassent par inclination. Dans beaucoup de cas sans doute, cela est bon, mais il y a beaucoup de choses qu'il faut leur prescrire comme des devoirs, cela leur sera plus tard de la plus grande utilité pendant toute leur vie. Car dans les charges publiques, dans les travaux qu'exigent les fonctions que nous avons à remplir, et dans beaucoup d'autres cas, le devoir seul peut nous conduire et non l'inclination. Quand on supposerait que l'enfant n'aperçoit pas le devoir, toujours vaudrait-il mieux qu'on lui en donnât l'idée, et il voit bien d'ailleurs qu'il a des devoirs comme enfant, quoiqu'il voie plus difficilement qu'il en a comme homme. S'il pouvait aussi voir cela, ce qui n'est possible qu'avec les années, l'obéissance serait encore plus parfaite. On ne lui permettra pas de faire obstacle à la liberté d'autrui, par exemple en criant et en manifestant une gaieté trop bruyante. On lui montrera qu'il a besoin de se vaincre et de faire des efforts persévérants, afin de pouvoir un jour
être libre et se passer du secours d'autrui ; il ne sera pas toujours, comme il se l'imagine volontiers, dans la maison de ses parents, où on lui donne à boire et à manger sans qu'il ait à s'en occuper ». La règle qu'on lui imposera, il faudra l'imposer aussi aux autres enfants, sinon elle manquera d'universalité; ce ne sera plus une loi, et celui qui se verra ainsi l'objet d'une contrainte exceptionnelle deviendra mutin.
Kant, comme tous les pédagogues, insiste sur le danger de multiplier les petites prescriptions impéralives et minutieuses, qui ont le double tort d'affaiblir l'autorité de celui qui commande et l'initiative de celui qui obéit (1), dételle sorte que ce dernier n'apprend ni à obéir (parce qu'il obéit de mauvais gré), ni à vouloir.
Toute désobéissance doit être punie, mais comme il y a deux degrés dans l'obéissance, il y en a deux aussi dans la punition: 1° La punition physique, qui consiste soit dans le
(I) « C'est une manière d'énerver la volonté, dit Mme Necker de Saussure, que de la laisser toujours soumise à une influence étrangère; et l'éducation en se dépouillant, de nos jours, de sesformes âpres et sévères, n'a pas évité cet écueil. Une servitude douce, volontaire même, amollit les âmes au moins aussi sûrement qu'une plus rude... Il ne faut pas s'y méprendre; ce n'est pas en adoptant les désirs d'un autre qu'on apprend à se décider. Un enfant animé du désir de plaire à ses parents peut vaincre les premières difficultés de l'étude, il peut être un modèle de conduite, tant que l'envie d'être approuvé d'eux subsiste encore, et rester sans force et sans consistance lorsque ce motif n'existe plus. Il faut qu'il ait appris à se proposer un but à lui-même, à choisir à ses risques et périls les meilleurs moyens d'y parvenir. La détermination libre et réfléchie, la faculté de prévoir les inconvénients attachés au parti qu'on a pris et la résolution de les braver, voilà ce qui donne une bonne trempe à l'esprit et de la fermeté au caractère. » (De l'Education progressive).
refus de ce que l'enfant désire, soil dans l'application d'une certaine peine positive, est la seule à laquelle il soit d'abord sensible. 2° La punition morale, qui consiste à humilier le coupable par un accueil glacial, à froisser le penchant de l'enfant à être honoré et aimé. Celle-ci n'est applicable qu'à un certain âge; mais, une fois cet âge venu, il faut l'appliquer exclusivement, ou du moins ne recourir à la punition physique que dans des cas exceptionnels. Les punitions physiques doivent être appliquées avec précaution, afin qu'il n'en résulte pas des dispositions serviles ou des caractères intraitables. Quelle que soit d'ailleurs la punition appliquée, Kant recommande au maître d'éviter de témoigner qu'il garde rancune à l'enfant. « Les punitions que l'on inflige avec des signes de colère portent à faux. Les enfants n'y voient alors que des effets de la passion d'un autre et ne se considèrent eux-mêmes que comme les victimes de cette passion. En général, il faut faire en sorte qu'ils puissent voir que les punitions qu'on leur inflige ont pour but final leur amélioration (1). »
Quant aux récompenses, Kant pense qu'il n'est pas bon d'en distribuer aux enfants, elles font les caractères mercenaires et rendent intéressés. D'une manière générale, la culture de la sensibilité doit être négative.
S'il est inutile de parler de devoir au petit enfant parce qu'il ne peut voir le devoir que comme une chose dont la transgression est suivie de la férule, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de l'adolescent. « L'obéissance de l'adoles-
(1) Kant divise aussi les punitions en négatives et positives. Les premières s'appliqueraient à la paresse ou au manque de moralité et de politesse. « Les punitions positives sont pour la méchanceté ». Amiel, dans son Cours de Pédagogie, comparait les moyens dont dispose l'Educateur à ceux de l'hygiéniste et
cent, dit-il doit différer de celle de l'enfant. Elle consiste dans la soumission aux règles du devoir. A mesure que l'enfant grandit, l'idée du devoir doit prendre peu à peu la place de la contrainte matérielle à laquelle on l'a d'abord assujetti. » Rien de plus juste ; on peut en effet distinguer dans l'Education deux périodes: Dans la première, l'autorité n'est pas dans le commandement même, elle est dans le caractère de la personne qui commande. Dans la seconde période, le maître n'est plus, pour ainsi dire, que l'interprète de la vérité, de la sagesse, du bon sens, et, quelque respect que les jeunes gens aient pour lui, c'est moins h lui qu'à la raison qu'ils obéissent. Aussi, dans cette période le commandement, au lieu d'être sans commentaires, doit de plus apporter avec lui son explication et sa raison.
La culture morale, selon Kant, a pour but de fonder le caractère. « Le caractère consiste dans l'habitude d'agir d'après
du médecin. C'est ce qu'il appelait la pharmacopée éducative. Cette pharmacopée, disait-il, comprend douze espèces et vingtquatre moyens :