‹ Kant et la science moderne [microform]Chapitre 12 sur 35 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LV SÉCULAmSATION DE LA SCIENCE,

-1 Pour bien voir comment le grand penseur de Kœnigsl)erg est réellement la base profonde de la science moderne, il faut remai-(iuer que tous les traits qui caractérisent essentiellement la science moderne, ont leur origine dans la philosophie de Kant. Laissons pour le moment de côté la partie pralique ( morale, religion, etc. ) et opposons la science, telle que la conçoivent les modernes, à la science d'autrefois. Trois différences apparaissent aussitôt. En premier lieu, l'on ne reconnaît aujourd'hui à la science de valeur réelle

pour la vie qu'autant qu'elle s'attache à la connaissance des phénomènes sensibles. En second lieu, la science tant qu'elle ne touclu^ pas aux intérêts sensibles et temporels des liommes, revendique comme son piincipe essentiel vne (d)solne liberté. En troisième lieu, elle révèle dans les individus un penchant à des constructions métaphysiques, (|ui est au plus haut point fécond et original.

Commençons par le premier caractère. Nous disons (jue la science moderne n'accorde de valeur réelle qu'aux phénomènes du mondesensible; elle est totalement sécularisée.

Autrefois la science s'occupait des choses qui, par le moyen des phénomènes et des impressions sensibles, se révèlent comme véritablement existantes et s'elîorçait de les expliquer par ses propres principes d'une façon intelligible. Elle avait foi dans la puissance de l'intelligence humaine. Tout ce que la pensée humaine, avec une pleine conscience, avait toujours admis comme principe nécessaire pour l'explication des faits d'expérience, elle

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en soutenait l'existence réelle. Elle ne se confinait pas a priori dans les étroites limites de la perception sensible; que dis-je? à ses yeux, l'intérêt capital, c'était d'approfondir l'être suprasensible ou, pour mieux dire, l'être qui transparait à travers le voile des perceptions suprasensibles. Telle était la science d'autrefois.

Le dogme fondamental de la science moderne, c'est la renonciation absolue à tout suprasensible. Ouicoilque, par exemple, soutient qu'on peut démontrer l'existence réelle de Dieu ou la permanence de l'àme humaine après la moit, est à l'index. Pour faire aujourd'hui sa partie dans la science moderne, il faut d'abord confesser avec une aveugle servilité que, seuls, les phénomènes sensibles, soit par voie d'observation et d'expérience, soit par voie historique et critique, peuvent être l'objet spécial, solide, indiscutable, de la science proprement dite. Tout le domaine suprasensible, semblable à un grand parc où se promènent les savants, est librement abandonné au bon

plaisir de l'esprit liiunaiii. Là, cliacuii peut dire ce qu'il veut, tant qu'il ne revendique point pour sa conviction le privilège d'une réalité solide et d'une vérité universelle ; là, tout (»st permis, parce qu'on part de cette affirmation empirique qu'au delà des limites de l'expérience sensible, on ne peut connaître avec précision rien de vrai et de réel.

Cette manière de voir est la base de ce qu'on appelle le « monde moderne , la vie moderne ». Seul, le domaine sensible mérite que l'homme de cœur s'y applique ; le monde d'ici-bas est l'unique bien de l'homme ; le perfectionnement de la puissance humaine est le suprême idéal entre tous ceux ((ue l'homme poursuit ; les intérêts qui tombent dans la sphère de la sensibilité sont exclusivement prépondérants, mais la religion, la morale, la vérité ne cessent pas d'être encore au plus haut point respectées, en tant qu'elles sont utiles pour atteindre les fins terrestres.

2. — Ce serait certes faire bien de l'honneur au nouveau « Copernic » de Kœnigsberg

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que de reporter jusqu'à lui, comme au premier auteur, l'universel épanouissement de ces conceptions, tel qu'il s'est produit dans ces cent dernières années. La sécularisation aujourd'lmi triomphante a ses racines profondes dans certains éléments de la nature humaine. Déjà dans la Réforme, ainsi que dans la Renaissance de l'ancien paganisme restauré par les humanistes, nous apercevons un détachement toujours croissant des choses d'en haut et une propension de plus en plus décidée vers celles de la terre. Kant trouva tout i)rêt le courant qui emporta les esprits. Mais, — objectera-t-on peut-être, — ne fut-ce pas justement Kant qui fit obstacle avec la profondeur germanique à la sécularisation qui débordait alors de toutes parts de l'étranger sur l'Allemagne? Il y a là quelque chose de vrai. Ce fut lui qui blâma ce qu'avait de superficiel l'empirisme, et qui entreprit d'ouvrir une voie autrement profonde à la tendance de la science expérimentale qui inclinait vers le matérialisme. « L'expérience», dit-il

dès le début de la Critique de la Raison pure, dans l'Introduction, ce est sans doute « le premier produit de notre entendement, « alors (pi'il élabore les matériaux bruts des (( impressions sensibles. Par là même elle c( est aussi le premier enseignement et, en se « développant, elle est si féconde en intbr- (( mations nouvelles que les générations future res, comme encliaînées dans leur vie les d unes aux autres, ne manqueront jamais de (( connaissances nouvelles, qui peuvent être (( acquises sur ce terrain. Quoiqu'elle soit loin « irêtre le champ unique, notre entendement « s'y laisse cantonner. Elle nous dit bien ce « qui est, mais nullement que cela doit être « ainsi nécessairement et non autrement. Pour (( le même motif, elle ne nous donne point a: de véritable universalité, et la raison, qui i( est si avide de cette espèce de connaissan- « ces, trouve en elle plus de stimulant que « de satisfaction ». 11 répète encore, et dans les termes les plus catégoriques, que Texpérience a besoin d'explication, qu'elle ne peut

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elle-même rien expliquer, et qu'elle doit i)lutôt trouver une explication dans quelque chose d'antérieur et de supérieur à elle-même. Aussi bien c'est là l'essentiel de toute son argumentation contre l'empirisme.

3. — Autant Kant lit ainsi opposition au plat empirisme des émancipateurs d'alors, autant c'est lui précisément qui, en creusant scientifiquement l'empirisme, le réconcilia avec la « profondeur germanique », et lui assura dans la vie comme dans la science l'influence la plus durable. C'est ce qu'il a fait sous trois rapports.

Pî^emièrement, — c'était déjà trop accorder d'importance à l'empirisme que, non content de se borner à faire de la Critique de l'expérience le préambule de la philosophie^ de placer avec Kant la tâche suprême de la philosophie transcendentale dans la réponse à cette question : Comment Vexpérience est-elle possible? La fin, que Kant a toujours en vue, c'est tout simplement de rechercher et de retrouver les conditions de toute expérience dans la

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