CH. IV. — LA SCIENCE (( LIBRE
Mais, — pourrait-on (l(Miiaiidrr, — ces limites, par suite du progrès et du développement de la culture, ne deviennent-elles pas inutiles? Au contraire, répond la science a non libre )\ Cultiver les sciences et en faire le bien commun du peuple, est une bonne chose, mais il y a au tableau une ombre et un mauvais coté ; c'est que dans les individus se développe ainsi i)roinptement une tendance à un orguinlleux isolement, qui favorise une hautaine confiance en soi-même. « Lorsc( que», dit Balmès, « des noms éclatants, Fap- « IDareil de la science, et autres choses sembla- « blés, inspirent à l'homme une haute opinion c( de la puissance de son esprit, lorsque des <( idées brillantes sont répandues dans les mas- « ses, c'est justement alors qu'une autorité vi- « vante est nécessaire pour protéger d'un soli- « de bouclier, l'héritage sacré des vérités supé- (( rieun^saux temps et aux lieux, sans la con- « naissance desquelles l'homme est éternelce lement abandonné aux flots mouvants de « ses erreurs, et oscille sans cesse incertain
c( du berceau ù la tombe : ces vérités sont (( comme le fondement solide, sur lequel rec( pose l'édifice social ; que le fondement soit « ébranlé, l'édifice tout entier se disloque, (c croule et tombe en ruines ».
En un mot: — Jadis l'humanité savante inscrivait sur sa bannière : Fm/'J/ elle limitait la liberté de l'abus et de l'erreur pour jouir d'autant mieux de la liberté qui découle de la posession de la vérité. Cette manière d'enlendre la vie estpour les modernes comme enterrée. Liberté I ce mot est encore inscrit sur le drapeau : on proclame la liberté pour tout bon plaisir humain, pendant qu'on bâillonne la liberté qui s'appuie sur la possession de la vérité.
En exposant en détail les limites autrefois assignées à la pensée, nous avons par là même décrit la « liberté » qui exsécre les limites.
A. — Serait-il bien difficile de retrouver dans cette liberté de la science moderne les traits propres du Kantisme ? Il nous suffit de
demander aux admirateurs de celle liberté sur quoi ils la fondcul, et nous entendrons énoncer les thèses principales de la philosophie Kantienne.
On nous dira : La liberté est exi^^^ée par la dignité de la pensée humaine ; l'aclivité mentale est à elle-même sa fin, elle est libre de tout contenu, indépendante d'une vérité antérieure, elle est souveraine. Comment endiguer une spéculai ion qui se meut dans des concepts vides et ne prétend nulh^ment avoir dans la réalité donnée un contenu qui lui corresponde ? L'activité du sujet est tout ; la I^ossession de la vérité objective n'est rien' — r/est exactement la théorie de Kant sur la pensée pure.
En second lieu, on nous répondra : Comment la science pourrait-elle ne pas élre entièrement libre, puisque, pour chaque individu, ce qui est vrai, c'est ce qu'il pense. Bien Phis, la pensée n'est pas raj)préhension d'une vérité objectivement subsistante; ce n'est qu'une construction, par laquelle chacun se
en. IV. — LA SCIENCE (( LIBRE ))
fait la vérité. De vérité objective, comme (luelque chose de solide, de fixe, il n'v en a point ; c'est une grandeur variable. « Nous (c ne pouvons voir autrement que notre œil ne <k nous le permet, parler autrement que dans c( le jargon de nos ancêtres, concevoir autre- (c ment que les idées fondamentales de notre (( entendement ne nous mettent en état de le (( faire )> (1). Comment serait-il possible que l'homme, cet automate pensant, se fourvoyât jamais dans des chemins dangereux? Quel intérêt peul-il avoir à la réalité objective, qui doit se réfjler sur lui ? Tout ce que l'homme j)ense, est vrai pour lui ; cela suffit. Continue donc à marcher et à penser par toi-même ; fais-toi ta propre conviction à toi-même; liens toi sur tes propres pieds et ne te laisse pas mener à la lisière. Éprouve tout toi-même; pour le résultat de ta |)ensée subjective, lu peux revendiquer le droit intégral de la vérité universellement valable, tu peux diriger
(I) Hist. du matérialisme, ii, j». 205
Cil. IV,
tes atlaques contre tout ce que ta réllexion personnelle ne peut atteindre. — Et voilà encore une fois la pensée fondanienlale de la Critique de la Raison pure.
En troisième lieu, on nous dira : Qui peut nous démontrer l'existence d'une vérité suprasensible que nous soyons tenus de respecter, puisque notre connaissance même (^st restreinte aux phénomènes ? Nous ne savons donc rien de précis sur les choses en soi. C'est cette thèse fondamentale de Kant (jui a assuré à tous les systèmes, même aux plus contradictoires, la plus entière liberté. On raconte qu'un jour un juge, llanqué d(3 son greffier, avait un i)rocès à accommoder, a Tu as raison», dit le juge à l'un des plaideurs, lorsque celui-ci eut fait valoir ses motifs. Quand le second eut à son tour fait valoir ses motifs opposés, même oracle du juge: « Tu as raison ». Là dessus le greffier fit remai'quer à son supérieur qu'ils ne pouvaient avoir tous les deux raison, i)uisqu'ils étaient en contradiction absolue : « Et toi aussi, tu as raison », ré-
LA SCIENCE (( LIliRE ))
pliqua le juge bon enfant. Étendez cette comparaison, et vous aurez l'histoire de ce que Kant a rendu possible dans la philosophie allemande. Matérialistes, spiritualistes, pessimistes, optimistes, athées, déistes, dualistes, monistes, dites ce que vous voudrez : vous avez tous raison, tant du moins que vous vous en tenez au dogme moderne fondamental, -qu'il n'y a point de vérité suprasensible, qui puisse gêner les caprices de l'homme.
Aujourd'hui l'on entend la a liberté » dans .un sens bien plus radical qu'à l'époque de Kant. On parlait alors de la liberté de la raison ; on célèbre aujourd'hui la liberté de la science. En tant qu'on entend par science la philosophie proprement dite, il n'y a point d'absurdité qui ne puisse être dite et écrite, puisque, aussi bien, nous ne pouvons rien savoir des choses en soi. En tant qu'on entend par science les sciences expérimentales, qui s'occupent uniquement des phénomènes accessil)les à la perception sensible, on s'arroge le droit de combattre, comme absolument dérai-
soiiiiaI)lc l'aspiration de la raison an snprasenslble. Kant reçut à Tépoquc, à la suite de la publication de sa doctrine non orthodoxe, un ordre de cabinet, lui défendant de se })erniettre de traiter désormais, en chaire ou par écrit, de matières de religion. Ai)rès (pioi, la « raison pure incarnée», sujette très fidèle de Sa Majesté le Iloi, l'épondit en déclarant expressément (pi'ellene parlerait i)lus désormais en public de religion. Le déveloj)pement delà science moderne a bien dépassé cette « non liberté ». Quant à rAllemagne, remarque Lange, (( il n'y a point de pays, « où l'on se soit (.( si généralement délivré des préjugés (?) « religieux et des prétentions (*cclésiasti(pies, « et où l'on ait revendiiiué i)lus vivement la « liberté personnelle de penser comme un c( besoin vital pour tous les savants ; c'est Vi- (.( dcutisine (lui ouvrit la voie » (1).
Oualrièmement enfin, pour étal)lir la liberté de la science, on nous dit : A ([uoi bon
(I) Hist. du matérial., n, p. 71.