CHAPITRE V
1. — Le caractère propre de la science moderne, c'est de n'accorder de valeur qu'au monde sensible, le seul avec lequel on doive compter dans la vie réelle : elle est empi" rlste. C'est encore, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, de laisser le monde suprasensible à l'entière disposition du bon plaisir humain ; elle est libre penseuse. Joignez à cela, comme second caractère distinctif, que, aiguillonnée par un indomptable penchant pour
Cil. V.
les construclioiis mélapliysiciuos, elle spécule avec une ardeur sans pareille, c'est-à-dire élevé sa pensée bien au dessus du monde de l'expérience sensible. Sous ce dernier rapport comme sous les deux premiers, c'est encore Kant qui a donné à la science sa pliysionomie. Il est le grand inspirateur de la spéculation moderne.
Si nous voulons rendre en quelques traits le caractère proi)re dont est marqué cette spéculation, nous dirons : elle présente une *v/riclé intiniment riche ; elle fait aux opinions malérialistesdnjouriG plus amical accueil, et, ce qui est le plus important, elle incline irrésistiblement au panthéisme. Dans chacun de ces trois points apparaît sans contestation l'influence directrice de Kant.
2. — Le grand œuvre de la Critique, c'est le renoncement à la recherche des choses réelles, et l'assignation de la connaissance en ellemême, au lieu de la réalité, comme objet aux méditations de l'homme. Kant croit que son ouvrage n'a rien à craindre des changements
d'opinion, des améliorations intérieures ou des systèmes autrement construits ; qu'il « repose, (( au contraire, sur une base absolument soli- (cde, qu'il esta jamais fixé, et nécessaire, mè- (( me pour les âges futurs, aux plus hautes fins (( de l'humanité » (l).Mais comme il fut vite et radicalement puni de son mensonge ! Comme (( Critiques » proprement dites à leur manière apparurent successivement la Doctrine de la science de Fichte, le Système de l'Idéalisme transcendental de Schelling, la Phénoménologie et la Logique de Hegel, la Métaphysique de Herbarl, bref, toute une armée de théories de la connaissance et de la pensée. Petits-fils et arrière-petits-fils avaient tous la même prétention à la domination universelle et se croyaient aussi nécessaires que l'aïeul de Kœnigsberg. Dans un livre de l'Ancien Testament, on lit que le nombre des fous est infini. Par analogie, Fichtedit de son époque que le nombre des philosophes d'opinion différente est infini. Que dirait-il donc aujourd'hui?
(l) Kant, Œuvres, t. xr, p. 155.
Où clierclierous-iious la cause de ces divergences sans limites?
Assurément, l'exemple qu'avait donné Kant à ses successeurs, de rompre entièrement avec la philosophie traditionnelle, devait être des plus contagieux. L'entreprise de Kant était neu\G. Avant lui déjà des philosophes avaient essayé d'ouvrir des voies nouvelles, mais tous s'étaient présentés comme pour améliorer des svstémes antérieurs, avaient cherché à se rattacher au passé. Il 'en fut tout autrement de Kant. Nous avons déjà vu f[u'il donne luimême sa philosophie comme entièrement nouvelle. L'entière (( nouveauté » est reconnue de tous, amis et ennemis. Lorsque la doctrine de Kant eut pénétrée dans les esprits, elle dut exciter dans les masses le vif désir de produire à leur tour quelque chose de nouveau. C'est pourquoi l'on peut dire avec Lange : « C'est l'apparition de Kant (jui ouvrit « chez nous eu métaphysique la période de « Stnrni nnd Drang; l'homme que Schiller (i comparait à un roi constructeur, produisit
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<( une dynastie intellectuelle d'imitateurs am- « bilieux » (1).
En outre, le système de Kant renferme en soi le germe de la discorde. C'est la contradiction entre V idéalisme et la ruine du réalisme. Cette opposition frappante est indubitablement au coHir même de la Critique de la Raison pure. Dans la connaissance, tout doit être posé par le sujet connaissant: voilà l'idéalisme de Kant. Puis il doit aussi exister une chose en soi qui suscite le développement de la connaissance : voilà le réalisme de Kant.
Ce manque d'harmonie a divisé les penseurs subséquents en deux groupes irréconciliables. Les idéalistes s'attachent à l'origine purement subjective de toutes les connaissances et, mettant de côté sous une forme quelconque (.( la chose en soi » que Kant avait laissé subsister, ils s'efforcent de donner à leur système toute la perfection possible. Par con-
(1) Ou période d'assaut; allusion à la période agitée et orageuse de la littérature allemande (17G7-1781) ; Hist. du mat. , ubi supra.
tre, les réalistes s'accrochent aux affirmalioiis où Kant soutient de la manière la moins discutable la réalité extérieure (transcendante) de (( la chose en soi » et mettent tous leurs soins à établir Taccord entre cette réalité et la ûice idéaliste de hi théorie kantienne de la connaissance. Pour les idéalistes, la perception n'est qu'un leurre ; pour les réalistes, elle est l'appréhension d'un phénomène réel. L'idéalisme fut inauguré par Fichte au point de vue subjectif; dans cet idéalisme subjectif de Fichte, Sr/ielUug introduisit un élément objectif, et Hegel le transforma en idéalisme absolu. Dans le camp réaliste se dresse Herhart. Il travaille à purger les concepts de toute contradiction. Atln d'atteindre ce but, il croit nécessaire d'admettre dans la « chose en soi » des (( réalités », véritable jeu de marionnettes, qui se combattent, se pénètrent, s'arrêtent, se défendent, se repoussent, etc.
Quelques uns veulent, — et sérieusement, ce semble, — voir dans cet éparpillement toujours croissant des idées un titre d'honneur
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pour la pensée allemande en travail: ainsi Guill. de llumboldt, quand, faisant remonter cet état de choses à Kant, il dit : « Ce qui ca- ((. ractérise la haute liberté de l'esprit de Kant « c'est que, ne cessant jamais d'agir avec c( une parfaite indépendance et dans ses pro- « près voies, il a pu faire naitie des phi - (( losophies. S'il a, plus que tout autre avant « lui, isolé la philosophie dans les profondeurs (( du cœur humain, nul autre aussi n'en a (( tiré des applications si multiples, si féconde des» (1). D'autres par contre voient dans cet éparpillement dissolvant la mort de la science ; pour eux, ce chaos croissant est précisément la preuve manifeste que le développement du subjectivisme individuel, qui a fait son apparition dans le ])rotestantisme et a été consolidé philosophiquement par Kant, ne mène pas à la vérité. De ces deux manières de voir, laquelle est la bonne? laissons sans crainte au lecteur le soin de décider. La vérité réunit,
(i) Correspondance, p. iG.
rerreur divise. Là où est la vie de la science, la vérité, — là régne Funité; mais là on domine la mnlli[)licité des opinions adverses, il n'y a inévitablement qne heauconp d'errenrs, et point du tout, ou (au mieux aller) peu de vérité.
Finalement, le c( zèle allemand » du crilicisme an tic rongeur, lequel allait montant tout autour de l'activité pensante, laissant périr la sphère du connu et du connaissable, semble avoir produit le dégoût. Les penseursallemands reviennent [)lus ou moins à l'explication de la réalité et sentent la nécessité de faire ressortir d'une ou d'autre manière leur éti'oite parenté avec les opinions matérialistes du jour. Ici encore apparaissent des éléments empruntés à Kant.
3. — Contre le matérialisme, le philosophe de Kœnigsberg njanifestait ouvertement une vive antipathie. Au fond cependant il est plus près de son esprit que ne s'en sont doutés beaucoup de ses adhérents.
On a souvent essayé, — et surtout dans ces
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derniers temps, — d'inspirer plus d'estime pour certaines thèses matérialistes, en cherchant à prouver qu'elles se rencontrent dans Kant. C'est ce qui a eu lieu pour la prétendue explication matérialiste de la formation du monde par la vapeur, pour l'identification de l'àme et du corps, et récemment, pour cette thèse de Vogt, Darwin, ILieckel, que l'homme s'est élevé de l'état élémentaire d'animal par un développement intérieur à Tétat actuel (1). Il n'y a point de doute que beaucoup d'affirmations concordantes avec le matérialisme ne puissent être découvertes dans Kant. Notre critique est même allé non seulement jusqu'à énoncer cette opinion, que l'homme a été originairement un quadrupède, mais encore à adn:ettre que c'est une question importante que celle de savoir s'il ne pourrait venir une époque, « où un orang-outang ou bien un chimpanzé transformerait les appareils qui
(1) Citons ici surtout le livre de FrL'déric Schulze : Kant et Darwin, léna, 1875.
rcrreur divise. Là où est la vie de la science^ la vérité, — là règne l'unité; mais là où domine la mnlti[)licité des opinions adverses^, il n'y a inévitablement que beaucoup d'erreurs, et point du tout, ou (au mieux aller) peu de vérité.
Finalement, le «zèle allemand » du eriticisme au tic rongeur, lecpiel allait montant tout autour de l'activité pensante, laissant périr la sphère du connu et du connaissable, semble avoir produit le dégoût. Les penseursailemands reviennent plus ou moins à l'explication de la réalité et sentent la nécessité de faire ressortir d'une ou d'autre manière leur étroite parenté avec les opinions matérialistes du jour. Ici encore apparaissent des éléments empruntés à Kant.
?}. — Contre le matérialisme, le philosophe de Kœnigsberg manifestait ouvertement une vive antipathie. Au fond cependant il est plus près de son esprit que ne s'en sont doutés beaucoup de ses adhérents.
On a souvent essayé, — et surtout dans ces
derniers temps, — d'inspirer plus d'estime pour certaines thèses matérialistes, en cherchant à prouver qu'elles se rencontrent dans Kant. C'est ce qui a eu lieu pour la prétendue explication matérialiste de la formation du monde par la vapeur, pour l'identification de l'àme et du corps, et récemment, pour cette thèse de Vogt, Darwin, llœckel, que l'homme s'est élevé de l'état éléuKMitaire d'animal par un développement intérieur à l'état actuel (1). Il n'y a point de doute que beaucoup d'affirmations concordantes avec le matérialisme ne puissent être découvertes dans Kant. Notre critique est même allé non seulement jusqu'à énoncer cette opinion, ciue l'homme a été originairement un quadrupède, mais encore à admettre que c'est une question importante que celle de savoir s'il ne pourrait venir une époque, (( où un orang-outang ou bien un chimpanzé transformerait les appareils qui
(1) Citons ici surtout le livre de Frédéric Schulze : Kant et Darwin, léna, 1875.
(( lui servent à marcher^ à sentir les objets, a: à parler, en un organisme humain, dont (( l'intérieur renfermerait un organe poui'Tusa- « ge de l'entendement, et irait se développant (( et se perfectionnant peu à peu dans la so- <( ciété» (1). Mais on se tromperait sûrement, si l'on voulait, en raison de ces vues, donner Kant comme un matérialiste. Entre le Kantisme et la thèse fondamentale dii matérialisme, qui cherche l'explication dernière des choses dans une matière mue mécaniquement, il y a une opposition irréductible. Il résulterait néanmoins de ces courtes indications que le matérialisme est facile à faire entrer dans le cadre du Kantisme, ainsi que l'a kùl Lange dans son Histoire du matérialisme, d'une manière qu'on ne saurait méconnaître.
Si donc nous voulons exprimer le rapport de Kant avec le matérialisme, nous dirons: Premièrement, malgré toutes les apparences d'hostilité, non seulement il a laissé le matérialisme en repos, mais encore, au cours de
(1) Histoire du niatérialisme, i, :2U8.
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•son développement, il lui a prêté une assistance capit^de, en lui fournissant, par l'élaboration du crilicisme, un plus sûr asile scientifique. (( Sans cette doctrine, le matérialisme (k qui autrement en serait réduit à exprimer <( de vieilles idées sous des formes nouvelles, (( ne serait qu'un bélier dans la bataille» (1). Le même Lauûfe signale comme un service rendu i)ar Kant (( l'établissement d'un lien socc lide entre la conception matérialiste de la « nature et une méta})hysique idéaliste, qui « considère la nature entière comme une sim- <k pie collection de phénomènes, envisagés (L en un moi, inconnu dans sa substance ».
En second heu, par sa Critique même de la Raison pure, Kant a conduit à la conception matérialiste. En effet, c'est cette Critique même, qui a résolu tout suprasensible en concepts vides et en idéal, partant en pures chimères. C'est Kant qu'on croit entendre, lorsque Feuerbach dit: « Seul l'objet des sens
(I) Histoire du matérialisme, i, 203.
PEfîCH. — K.\NT. — 10.
« est vraiment réel; la vérité, la réalité, la (( sensibilité sont donc identiqnes» ; lorsque Bûchncr nous apprend que « le naturaliste ne (( connaît que des corps et des qualités cor- <( porelles; tout ce qui est au dessus, il Tap- (( pelle transcendant^ et il considère la trans- (( cendance comme une aberration de l'esprit « humain »; lorsque Vogt déclare « que la lice mite de l'expérience est aussi la limite de (( la pensée » ; lorsque Moleschott nous enseigne que, « en dehors des rapports du monde cor- « porel avec nos sens, nous ne pouvons rien (( saisir, et que toute expérience est sensible ». C'est avec raison que dans le camp matérialiste on a fait remarquer que, dans aucun système philosophique, le suprasensible n'est aussi radicalement annihilé que dans la Critique de Kant. Tandis, en etlet, que dans la philosophie traditionnelle les concepts et les idées, témoins irrécusables d'un monde suprasensible, existent et peuvent et même doivent s'appliquer au suprasensible, d'après Kant, tous les éléments a priori de la connaissance
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servent exclusivement à rendre possible l'expérience des sens. Pour la Critique de la Raison les Idées de Dieu^ du monde, de l'àme, n'ont de valeur que comme expression de la imdance à si/stématiser, inhérente à notre organisation. La liberté de l'homme n'est pas plus heureuse. Si Kant ne la nie pas, il la relègue du moins dans « le monde intelligible », oii elle ne gène pas le matérialiste.
4. — Nous arrivons maintenant au troisième et au plus important caractère^, celui qui pousse puissamment la spéculation moderne vers le panthéisme. Kant n'était pas un panthéiste achevé. Mais, en proclamant dans sa Critique orientée vers l'athéisme la souveraineté du moi pensant, il posa la question à laquelle répond le panthéisme sous toutes ses formes.
Ue fait corrélatif avec le caractère de l'œuvre du nouveau Copernic, c'est que le panthéisme s'est montré surtout et de préférence sous l'aspect idéaliste.
Plus en effet la Critique de la Raison pure
cherche à reléguer la (( chose en soi » dans une obscurité inaccessible, plus clairement se posait la question de l'origine de cette activité pensante créatrice, nui agit dans tous les hommes de la même manière. En particulier, le Kantien devait se préoccuper de rechercher comment il se fait que nous nous sentons tous invinciblement contraints par la nature à admettre la réalité du monde qui aiiparait à nos choses, et à penser, au dessus de ce monde réel, d'ai)rès les concepts de notre raison, par suite, à soutenir qu'il y a concordance entre les lois de notre pensée et les lois des choses externes. Cette question dans le développement du criticisme était devenue plus pressante que jamais.
Dans l'antique philosophie traditionnelle, celte question avait reçu une réponse facile à saisir et dégagée de contradiction. On était fermement convaincu que l'esprit des individus, aussi bien que le monde qui s'oppose au moi pensant, a son fondement dans une unité supérieure, dans un seul et même absolu. Ainsi
s'ouvrait la voie par où le fait merveilleux de la concordance trouvait son entière explication. Considérait-on pour cela, à la façon du panthéisme, la raison et le monde comme deux phénomènes, deux modes d'une seule et même force pensante absolue ? Tout au contraire. L'œil ouvert à la réalité effectivement existante, on voyait devant soi la plus inébranlable de toutes les réalités, à savoir que les individus humains pensants sont réellement plusieurs. Ce n'est que chez le critique de cabinet, qui tient toujours son moi connaissant sous sa loupe, que peut s'enraciner cette idée ' morbide, que ce moi est l'univers et qu'il n'y a point en dehors de lui d'autres êtres pensants. D'ailleurs, on comprenait bien que l'absolu, dans son immuable nécessité et dans son infinie perfection, ne peut devenir phénomène ni dans les choses mobiles du monde extérieur ni dans la vie imparfaite de l'esprit, — qu'il est dans son action et dans sa vie aussi indépendant qu'il est nécessairement conçu comme tel. Comment donc expliquait-on l'accord entre
notre pensée et le monde extérieur 71/^^ raison, avec les lois d'aprcs lesquelles elle pense, et les choses, avec les lois d'après lesquelles elles demennent, sont et périssent, ont leur commune crigine en Dieu, principe fondamental de toute existence et de toute pensée (1). La mission de la raison est de lire dans l'existence des choses qui apparaissent aux sens, les lois éternelles et immuables et d'en conclure l'existence de l'auteur immuable de toute vérité. Le sens (burnit l'existence contingente des individus ; ce sont pour lui des caractères qu'il voit sans doute, mais qu'il ne peut lire, tandis que la raison saisit l'essence universellement valable des choses, la pensée, que leur auteur a conçue et manifestée par ces caractères.
(1) Lorsque la scolastiqiic soutient que la pensée subjective peut en conséquence saisir l'existence objective, Tétre et la pensée étant réciproquement coordonnés par la même cause fondamentale, cette assertion ne se rapporte qu'à la preuve ontologique la plus profonde de l'accord réel entre la connaissance et l'être; elle ne prétendait pas, au sens cartésien, que «ous connaissions cet accord par une cause unique fondameu' taie, c'est-à-dire par Dieu. C'est seulement au point de vue ontvlofjique que Dieu est le principe dernier de l'explication de
eu. V. — LA SPÉCULATION MODERNE 151
Voilà ce qu'enseignait l'antique philosophie. Depuis longtemps les disciples de Kant l'avaient mise de coté ; le grand critique avait chassé Dieu de la sphère de la connaissance, ou pkitôt verrouillé la porte comme il faut derrière celui qu'il venait d'expulser. Que devaitil arriver? Les preuves qui établissent l'impossibilité de l'entière unité entre l'esprit et le inonde, et par conséquent, de l'unité qui est au fond du panthéisme, étaient en dehors de l'horizon de la philosophie critique. Il arriva aiusi que le criticisme, tout en poussant vers la question à laquelle le panthéisme prétendait répondre, collaborait en même temps à la solution de cette question avec le panthéisme lui-même.
5.— Kant lui-même, en dépit de son propre système, — qui prétend ne s'intéresser qu'à l'explication de l'expérience, — n'est pas resté étranger au panthéisme.
Au fond, le criticisme tout entier est la di-
notre connaissance, et non au point de vue psycholofjique eu logique.
\ inisation de l'esprit humain. Si, en effet, clans la conception chrétienne. Dieu est le fondement de la vérité des choses, si, par suite, les choses sont vraies parce qu'elles correspondent à l'entendement dinn, — dans la conception de Kant, l'homme est le fondement de toute vérité et partant les choses ne sont vraies que si elles correspondent à l'entendement humain. Joignez à cela que Kant laisse plusieurs fois entrevoir qu'il est possihle que « la chose en soi puisse en même temps être « le sujet de la pensée )>(!); qu'il enseigne que l'entendement humain est la source des lois de la nature et, partant, de son unité formelle (2) ; que tous les phénomènes et, par suite, (( tous les ol)jets, auxquels nous pouvons avoir ce à faire, ne sont que des déterminations de « notre propre moi » (3) , qu'il est possible que (( tous les objets, en tant qu'appartenant « au même monde de Texpérience, et par « conséquent, aussi bien le moi subjectif
(1) Crit. de la Rais, pure, p. 288--280 ; 303 .
(3) lbia.,p. 115.
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« que le monde qui s'y oppose, doivent être « considérés comme le phénomène à double « face et le produit d'un seul etmême en soi» (4). C'est en cela que Rixner, disciple de Schelling, fait consistera l'essence propre, vivante, « immortelle de la Critique de la Raison pure, « dans laquelle Kant, en réalité a vu comme « d'un coup d'œil,et exprimé la vérité (bien <( que, malheureusement, il n'ait pas su s'y « attacher) , et de laquelle, dans la suite des (( temps, le système de l'Identité, ou la doc- (( trine du Tout-Un, est sorti pour laraison, en « possession scientifique d'elle-même » (5). C'est d'une manière tout à fait analogue que Kant, dans la Critique de la Raison pratique, parle de notre raison, aux commandements de laquelle nous devons une soumission absolue, comme d'une raison absolue et reine de l'univers. (( Il me semblait voir », remarque ici Kleutgen, « un homme qui s'aperçoit
(!) Crit. de la Rais, pure, p. 115.
(2) Histoire de la Philosophie, 3^ P^s § 133.
« bien que le chemin qu'il suit, l'a conduit « à un abime, mais qui n'a pas le courage d'y (( jeter un regard, de crainte d'être obligé de (( rebrousser chemin ».
Ce qui était chez Kant pusillanimité, est devenu chez Fichte entière assurance. Chez lui le monisme est déjà tout exprimé. Il ne s'écarte uniquement de Kant qu'en faisant de la (( chose en soi » un phénomène posé par le sujet. La chose en soi s'évapore complètement; elle se perd aussitôt dans les moi individuels limités, et ces divers inoi accidentels se résolvent en fin de compte en ])hénomènes du înoi unique et absolu. Dieu se manifeste
dans le moi,
ScheUing explique tant (( les choses en soi » que les phénomènes mh]eç\iïs, directement par l'activité d'un sujet-objet unique et absohi.
Pareillement Hegel bâtit en l'air son système sur l'identité primordiale de l'être et de la pensée. Le (( procès » tout entier de l'univers n'est à ses yeux que le mouvement dialectique spontané de YldJe absolue , dans le
cil. V. — LA SPÉCULATION MODERNE 155
monde, elle sort de soi ; dans l'esprit elle rentre en soi (1).
Schopenhauer, qui s'appelle lui-même celui qui a achevé la Critique de la Raison pure, part, dans son explication du monde, de l'idéalisme subjectif; mais en faisant ressortir « la chose en soi », il forme, pour ainsi dire, transition à un monisme réaliste. Il maintient sous le nom de représentation, le monde phénoménal de Kant ; il arrache le voile qui couvrait la « chose en soi », et déclare que l'unique réalité vraie est la volonté, c'est-
' (I) Le point de vue de K. Fischer ressort clairement du passage suivant : « La philosophie de la connaissance de soi-mô- « me comprend évidemment la philosophie comme science du (( monde. . . Il n'est pas difficile de voir que le monde, comme « ohjetde notre observation, n'est possible qu'à condition qu'il « existe un être qui en fasse son objet, par suite un être capa- « ble d'intuition, de représentation, bref, un être conscient ; (( que cet être lui-même, comme chose individuelle, comme « partie du monde, soit au nombre des objets qui veulent être « saisis par rintuition et la représentation, et être objectivés ; « il faut donc suppose?' un moi primordial qui forme le fonds « intime de notre essence. Voilà la grande énigme des choses a qui exige une solution, le problème des problèmes. Le mona de et le moi sont dans le rapport d'objet à sujet, de condi-
à-dire un monstre cosmique qui se développe par ennui et produit toujours l'ennui. Il croit voir comment la volonté unique, à l'aide des idées qui pénètrent le monde visible ainsi que l'intellect humain, s'individualise et s'objective.
Hartmann même, qui a écrit un livre contre l'idéalisme kantien (1), bâtit sa Philoso^ phie de rinconment, sur l'ablnie creusé par Kant entre le phénomène et la chose en soi. Le philosophe de Berlin est allé jusqu'à faire du phénomène non une apparence subjeclive, mais l'apparence objective d'une chose réelle. Cependant il ne sort pas du cercle du criticisme, puisqu'il enseigne que nous ne cou-
« lion à condition ( et non «lu tout à la partie ; ce ne sont pas « non plus les deux faces d'une opposition qui s'excluent réci- (( proquement, comme le réel et l'idéal ). Le monde est notre « objet, notre représentation, il n'est en rien indépendant de « notre représentation, et celle-ci n'est en rien indépendante a de notre moi. C'est nous-mêmes qui sommes le monde » (Hist. de la philos, mod., 2e édit., i, 13 ).
(1) Expos, critique des fondements du réalisme transcendcntal, 2e édit. de rouvragc intitulé • La chose en soi et sa nature, Berlin, 1875.
Cil. V. — LA SPÉCULATION MODERNE 157
naissons pas les choses, mais seulement les phénomènes, tandis qu'en réalité les choses mêmes sont directement connues, et que les phénomènes ne sont que ce pour quoi les choses nous apparaissent. En tenant ainsi la chose en soi cachée derrière la toile, il est dans la nécessité d'apprendre au monde stupéfait qu'elle est ce un Tout-Un » inconscient.
Nous sommes loin d'avoir indiqué tous les passages de Kant où le panthéisme, ou, comme on aime mieux dire aujourd'hui, le monisme a trouvé un point d'appui, ou sur les-, quels il a essayé de se greffer. Le caractère malléable comme la cire, du grand critique permet heureusement les entorses et les déformations les plus incroyables. Rappelons seulement ici que même le monisme matérialiste panthéiste de llœckel attache une importance capitale à son étroite parenté avec Kant. Riehl dit même (1): ce II ne faut, dans notre (( conviction, chercher le développement de
(1) Le crilicisme philosophique et son importance pour la science positive (i, 230).
(( la doctrine de Kant que dans la direction « moniste, pour laquelle, d'ailleurs, cette docc< trine fournit des points de départ et des « ouvertures très nettes ».
Mais en voilà assez. Ce que nous avons dit suffit à nous faire atteindre le but. La fabrication de la vérité n'en continue pas moins ave'c ardeur ; tout penseur moderne construit son monisme original ; le « Monisme » est celte année à la mode. Les savants qui se réclament de Kant, trouvent cela tout à fait dans l'ordre ; ils lisent tout et « croient, pource vu qu'ils enlendent des paroles, qu'elles (( doivent avoir un sens ».
Par là même nous avons énuméré et étudié les caractères propres, plutôt théoriques, de la science moderne. Dans les trois chapitres (pii précèdent, nous avons vu que la sécularisation, qui a tout envalii aujourd'hui, que la liberté sans limites aussi bien que la tendance de la spéculation moderne, ont leur fondement dans Kant. Dans la suite nous aurons à nous occuper plutôt du point de vue pratique.