CM. IX. — CULTE NÉO-PAIEX DE LJIUMANITÉ
7. — Qui lit' verrait pas encore clairement que Kaut, malgré ses protestalioiis, est absolunieut opposé au Cliristiauisuie [)ositir, u\'i (pfà se reporter aux traiistbniiatioiis symljo- Tupies Ijieii connues cpf il fait subii'à ses doctrines fondamentales. J.es luiyes lombes, c'est pour lui l'image sensible de ce fait incom[)réliensible, (pie riiomme, endé])itdela liaison, ])uisse être si peu d'accord avec la morale. Jai chtite et le jnrhé ori(/ittcl, c'est le fait intelligible, la subordination déraisonnable de la" Raison à la sensibilité, de lafjuelle procèdent les acies mauvais ipii apparaissent dans le temps; le C/n/.s7, c'est l'Idée de riiumanilé, (]ui existe de toute éternité, el en vue de laquelle tout est fait ; la murl sid' lu cruir, c'est la
(• (|iii croit pinivoir se passer très bien de la liaison, et de la •( science de rÉciiture, parce que, soni i^ardien autorisé et iii- « lerprè'tc de la volonté de rinvisilde Lé^islatenr, il possèih; «« exclnsivenient rantorité |)onr faire obéir les préceptes de la H loi, et que armé do celte pnissance, il peut bien commander, « mais non convaincre. Comme, en debors de ce cleri;é, toiii « le reste e-t pciipie (laïque ), en lin de compte l'fit^lise do- « mine l'État, non par lorce, il est vrai, mais en a<;issynt sur a les caractères » ((/'Jitrres, x, ^IS).
ligure de la conversion de l'humanité devenue parfaite, en tant que celle conversion impli- (fue douleur ; la Trinité, d'après Kanl, consiste en ce que l'on sert Dieu sous le rapport de trois attributs moraux spécifiquement distincts, la sainteté, la bonté et la justice. La prière, « ce désir el ce parler clair pour soi- (( même, dont presque Ions ont honte )),peut, quoique reposant sur une personnification illusoire, être |)rovisoirement conservée, comme un moven de s'exciter intérieurement.
La Fielii/ioi) de la Raison pure est pour lui ce (pi'il y a de vrai dans le Christianisme, («stpour lui la base large, sur laiiuelle non seuleuKMit catholiques et protestants, mais encore Cbréliens et Juifs peuvent se mettre d'accord. Nous lisons dans Kanl ces paroles : c( Cnlholiiiues el proleslants éclairés peuvent c( se considérer réci|)roquement comme des \\v- (( res dans la foi, sans néanmoins se confon- <k dre, les uns et les autres attendant et trace vaillant dans ce but, que le temps, (/race c( il la protection du {/oarernernoit, rap]U*ochc
KAXT KT LA SCIEXCF. MODEIiXR
a (lopins on plus les fornialilôs (1«» la loi do « la cliniiitr do sa fin, j'entends do la Pioli- (( ixion ollo-niènio; ponr los .Inifs oux-momos, « oola est possil)I(>, s'il apparaît parmi eux, ^( comme anjourd'Inii, dos idôos épurôos on c(maliôro do iiolinion )>({).
Knno Fischer, l'élorpionl |)orte-paroles du noo-pa,iianismo (Ironisé on Christianisme, dit de la doclrino do Kant sur la lîolioion: a Con- (i tre tontes hs religions, elle s'idonlilio avec la (' substance morale et Tidrodu christianisme; c( elle a, dans le soin do ri\ulise clnvlionne, « une altitude toute n(\uative en lace de la doc- « tnnecalholi(pie, tout allirmative en face de « la substance du protestantisme » (2).
<S. — On a souvent rovendicpa' pour Lessin,i^ la t-loire d'avoir mis en honneur, dans los milieux cultivt's et (Muancipés de rAllomagne, le d(Mlain ponr la religion |)ositivo. Kntre Kant et Lessing on ne piMit méconnaître un étroit
(I) Connit (los fariill(''s {Œuvres, x, 307). {"2} Histoire de h» pliilo.s. moderne (iv, l\){)).
en. Tx. — CULTE néo-païen de l'humanité 263
rapport. S'il fallait montrer aux yeux dans uu portrait vivant le chrétien de Kant, il suffirait de prendre le sage Juif Nathan, de Lessing : c'est l'incarnation de « la Religion de la bonce ne conduite y> de Kant. Lors({ae Saladin lui demande quelle foi est la vraie, le Juif de Lessing répond exactement ce qu'enseigne Kant. La religiou et la foi, c'est l'accessoire; le fond du sac, c'esl
« Que chacun (l«''Uvré de préjugés, s'avance D'un pas sûr dans la voie, où ranionr pur s'élance ».
Ces paroles du sage juge renferment d(\jà tout le Christianisme de Kant. « Il n'y a rien)>, dit K. Fischer, <.( en quoi Lessing ait plus devancé (( les théories émancipatrices do son temps « que dans ses théories religieuses; il n'y eu (!. a point où il se soit plus rapproché de la c( philosophie critique ».
Mais c'est eu vain que dans Lessing on chercherait à la religion de la raison pure uu fondement plus profond. Ce fondement, c'est Kant qui l'a fourni. Pour remplacer le Chris-
KAXT ET LA SCIENCE MODEF^NE
tianisme démon(Hisé, Lossingproposo lo» |)ioii nrrir )\ Kant aussi, mais il a soin de donner au « J3ien agir» le support le plus aeeej)table possible. Dans la place vide il met Viiifrrêt (le la rfdson et sou instinct innnancnt, puissance dont l'homme n'a pas de peine à s'accommoder, et qui a néanmoins (fuehfue chose d'imposant. En ceignant d'un nimbe d'idéale perfeclion cet instinct de la liaison qu'il faut satisfaire, il aide des milliers de irens à passer de leurs doutes chréliens au paganisme, qui se donne comme a religion de la liaison pure K Dans le système de KanI, la i-eligion apparaît purifiée et débarrassée de Ions les accideids (mi même leuq)s (pn» comme une chose dont chacun peut, selon h\s besoins de son tempérameni, aussi bien amoindrir cpie renlorcor l'utilité et la nécessité. Kn quoi il ost plus prudent que Lessing, de laisser à la l'eligion Yn}qmvcnrv du Christinnisino. Lessinohait le Chrislianisme posilif; dans nne lellre à Mendeîssohn, il appelle le système orthodoxe « le |)lus atlVeux édifice d'absiirdilés » qui
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eu. L\. ~ CULTE XKO-PAncx DE l'iicmaxité 265
existe. Il ne veut pas entendre parler de moderniser cet é<lifice ; il veut le laisser debout jusqu'à ce qu'il croule de lui-même. Pour lui, la Ileligion de la liaison est le soleil ; le Christianisme est une chandelle de suif, qu'il fjiut laisser se consumer jusffu'à complet épuisement ; la révélation chrétienne n'est, à ses yeux, qu'un manuel scolaire élémentaire hors d'usage, il n'en est pas de même de Kant. 11 parle avec beaucoup de respect de la religion chrétienne ; avec Tair d'un ami il se glisse dans la maison qu'il veut faire sautei*. A la place de Lessing, Kant aurait certainement fait de Nathan non un Juif, mais un prédicateur pi'otestant. C'est surtout parce que Kant se montre si ami du Christianisme, qu'on j)ent s'expliquer que les grands succès du siècle de réuianci|)ation ne peuvent se rattaclier (pi'au nom de Kant. « Les idées naturalistes », dit C. Diedermann, (< qui, sous la forme où (( elles avaient par>sé d'Angleterre et de France (.( en Allemagne, n'avaient dans ce dernier « pays, <à cause de leurs consérpu'uces trop
« crues otde leur opposition au caractère iiléa- « liste du peuple, trouvé que peu (raccueil, (( prirent alors, en rcvHiuit la forme mentifi- « que du critinsme, un développeuKMU immense c( et une intluence invincible, et, après s'è- « tre pénétrées de cette doctrine, acquirent « une Ibrce nouvelle et comme un nouvel éclat. « Comme, d'ailleurs, en matière de reli<ii()n, c( le criticisme encourageait les progrès des c( tendances négatives ou critiques, il satisfit « aussi un ])esoin politique de ce siècle lout <( en faisant illusion, (par son sj/stème même (( de juste milieu ), ii ses adhérents sur les ron- (( séquences directes de ces tend((nces, et les le- « nant dans cet état de demi-savoir et d'indé- (c terminalion qui va si l)ien à l'esprit alle- (( mand. Le mot d'ordre : Li])erté et égalité î (( dont les écliosnous arrivaient si puissants « de l'autiv coté du lîliin, retentit dans la Cri- <^ tique de la Raison pure, qui prêchait Tance tonomie de la Raison Innnaine, en même « temps qu'elle élevait Tidée de liberté à la (( hauteur du pi'incipe de l'existence humai-
en. rx. — CULTE néo-paten de l'humanité 207
ne On caractériserait bien l'attitude que
prit le criticisme en face de l'esprit général de son siècle, en particulier du peuple allemand, en même .temps que le principe de sa vaste et puissante influence, en disant que, d'une i)art, il se fit l'organe des idées de progrès, principalement en religion et en politique, tandis que, d'autre part, il ra- UK^na ce progrès <à une étendue déterminée et le circonscrivit dans des limites, qui certes se trouvaient souvent en complète opposition avec le principe même, et qu' enfin, ce furent ce demi-savoir même et ce double aspect de la doctrine, qui lui valurent une a ussi grande inlluence ; car si Taudace des principes entraînait les amis du progrès indéfini, les trembleurs aussi trouvaient dans les applications limitées, où étaient restreints ces principes, un refuge assuré pour leur indécision et leur faiblesse )^ (1). 0. — Peut-on douter qne l'action déchris-
(t) La philosophie allemanfle, Leipzig, 1812 ( i, 411) ).
KAXT ET L\ sr.lEXCR MODERNE
tianisatrico dcKaiil ait son principe vital dans la Crilicpie de la Raison pnre?
Celui qui met ré^llemont eu ([uestion, comme le fait la Gi'iUipie de la Raison pure, lacompétence des facultés cognitives de Thomme, et qui conteste à la connaissance humaine son véritable domaine, met à prioi'i riiomme hors d'état de prendre une connaissance de la réalité extérieure, telle que le Christianisme la suppose. Celui qui ferme hermétiquement à la réalité rentendement, cette faculté qu'a l'homme de connailre le supraseusihie, lui interdit ce i^raud royaume des réalilés suprasensihles, ((pii forment la hase et l'essence du Christianisme) et l'entoure d'une muraille de la Chine (I). Celui qui fausse tous les mod(^s objectifs (pie nous connaissons ( par exemple, le j)rinci|)(^ de raison suflisanfc, les
(1) « Kant osa », dit Scliopniihaucr, « dôdiiinî do sa dordiiic (( l'indiMiioutraliililô de Ions les do^'mos qu'on avait jusqu'alors « si souvent déinoutrés (\)io[\, Càuie iuiuiortellej. La llirolooic H spéeulative et la psvcholotïie rationnelle i|ui lui ost ôtroite- « nuMit unie, reeurent de lui le eou|> mortel. Depuis lors elles « ont disparu de la pliilosopliio allemande e/ '7 nr ftiiif ]itis
cil. IX. — CULTE NÉÛ-1»AIEN DE L'ULMANITÉ 269
idées de temps et d'espace ), et en fait de pures empreintes subjectives ; celui qui, subjectivant ainsi tout le fait de la connaissance, rêvant des jugements synthétiques à priori cherche à i)rouver (]ue c'est l'homme qui crée tous les objets de la connaissance ; celui qui, en consé(iuence, trouve le [)riiicii)e dernier de la coimaissaiice humaine non dans un état de choses objectivement réel, mais dans une activité subjective, celui-là doit regarder comme iniligne de riiomme (pi'il se snhordonne à la vérité cijiiniie, de la manière que demande le Chrislianisme. Celui (jui fait de l'homme le Créateur de l'univers phénoménal, ne laisse pas de place au Créateur supramondain. Celui ({iii eiistMgue (pie tout ce (}uiest derrière les phénomènes sensibles, e^t le Royaume de rX inconnu, celui-là refuse de rien savoir i\{^<> grandes (euvres de Dieu pour notre salut et
K< s'y laisser j)rc mire, si rù et là le mot est conservé jniis(jNe « li( chose est almnilonnée, ou si \m niallieurcux jtroiesseur do « philoso|»liie tremble devant son maître et envoie promener « la vérité » (Le momie en tant que vidontô i.-t représentalion, i, ÔU'J).
"2/0 KANT ET LA SCIENCL: MuIJIlI^NI.:
iiuliv l'élicité; ot pourtaiil c'est la coiiiiaissaiice et riiiiitatioii de ces œuvres (jui constituent le Clirisfianisme pratique.
C'est ainsi (]ue la Critique de la liaison pui*e terme tout accès au Christianisme. Mais ce n'est pas tout encore.
10. — Avec la même lisirre le i^rand crili- (lue conduit les lidèles ouailles vers Vidole de ce paganisme extrême, (jui se dresse au milieu de nous, et dans le(piel chacun gil dans la poussière aux pieds de Thomme, fétiche du moi ])ersonnel.
Kant n'a pas été seul à travailler à celte œuvre. Le culte hypocrite de l'humanilê révoltée contre Dieu est nn produit de la llélbrme. Strauss lait « à la civilisation laïque et philosophi(pie de l'incroyant X\lll<' siècle » riioimeur d'avoir pleinement et conq)lètement transformé l'humanité (1).
Si KanI n'est pas le premier, t\u moins il est le plus remanpiahle entre tous ks pertur-
(I) L'uncicmic et lu nouvelle loi, p. 85.
CH. IX. — CULTE NÉO-PAIEN DE L'nUMANrFÉ 271
haleurs (pii ont le plus activement poussé à l'apothéose de Thomme. Dans le chaos de oppositions et des contradictions qui déchiraient son siècle, il voulut trouver un point tixe, d'où il put dériver Tordre et l'unité. Au lieu de recourir à Dieu, centre de toute existence, il chercha le salut dans \lwmna\ Il en appela au sentiment de la dignité personnelle, au désir égoïste, qui s'élève dans le cœur de loul homme, de pouvoir dire : Je me dois à moi-même sous tous les rapports. C'est là qu'il crut avoir trouvé le remède, et c'est pourquoi il fait de l'homme la source du droit, de la morale, de la vérité. Pour lui, l'homme est la puissance ahsolument lihre ; tout bien doit procéder deriiomme par le moyen de l'éducation. J.-J. Kousseau ayant présenté dans l'Emile (17(^2) cette même théorie de l'éducation à TKurope savante, le petit homme sec de Kœnigsberg fut saisi d'enthousiasme. Le portrait de liousseau était le seul ornement de son cabinet de travail, et il ne perdait aucune occasion de manifester sa préférence pour
KANT ET LA SCIENCL: AJUUEHNE
liousscau et sou intérêt pour Hiouuur de la nature.
C'est dans Kanl ([ue nous Irouvons le culle de l'iiuuiauilê sous sa ibnni; scienliliquenient systématique. Dans sa lliéorie de lallelii»ion il rapporte à rinnnauité lesatlril)uls cpu' le fidèle chrélien recoiuiait au Christ: jiour Kant, \r Christ est le svndjole de rhuinanilr, le prototype éniineniinenl raisonnable de Thunianité. Dans sa Ductritte dn droit cl de rÉi(d, il nous représente l'hounne connue un être absolument indépendant, ([ui (considéré comme partie ^A,' /'AVr^/) s'impose volonlairenienl (piehpies limites comme devoirs de drjil (1).
(Ij La jurispriidi'iii'c iiiudniif j^ardc des liact's rvidt'iilo» d«; riiitliieiico di; Kant. L'iiiiiroriiic »l(; ruiiclicniinin.' «pie |mmI(.' le Uicii (ranjoiinriiiii, a été ((miim; dans raUdi(M- de KtiMii^^sberi; Kant l'aisînit entrer riionnne comme sonverain altsidnmenl indépendant dans la vie sociale, ne dérive pas le droit, avec les de'voirs de droit correspondants exi;;ibles. de la nature et de la morale ; il n'admet d'antre source |)iemière et orii-ineile dn droit (jue l'État. Il délinit le droit « l'ensemlde des conditicms, u d'après lesipieiles le libre arbitre di; l'nn entre en lapport i< avec le libre arbitre de l'autre d'après une loi générale de (< liberté >» ( Introd. à la science du droit x, :»,'!). La loi snprè-