‹ Kant et la science moderneChapitre 10 sur 29 · CM. III. — LA SÉCULARIS. DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

CM. III. — LA SÉCULARIS. DE LA SCIENCE

en soutenait l'existence réelle. Elle ne se confinait pas a priori dans les étroites limites de la perception sensible; que dis-je? à ses yeux, l'intérêt capital, c'était d'approfondir l'être suprasensible ou, pour mieux dire, l'être qui transparait à travers le voile des perceptions suprasensibles. Telle était la science d'autrefois.

Le dogme fondamental de la science moderne, c'est la renonciation absolue à tout suprasensible. Quiconque^ par exemple, soutient qu'on peut démontrer l'existence réelle de Dieu ou la permanence de Pâme humaine après la moit^ est à l'index. Pour faire aujourd'hui sa partie dans la science moderne, il faut d'abord confesser avec une aveugle servilité que, seuls, les phénomènes sensibles, soit par voie d'observation et d'expérience, soit par voie historique et critique, peuvent être l'objet spécial, solide, indiscutable, de la science proprement dite. Tout le domaine suprasensibie, semblable à un grand parc où se promènent les savants, est librement abandonné au bon

plaisir de l'esprit humain. Là, chacun peut dire ce qu'il veut, tant qu'il ne revendique point pour sa conviction le privilège d'une réalité solide et d'une vérité universelle ; là, tout est permis, parce qu'on part de cette affirmation empirique qu'au delà des limites de l'expérience sensible, on ne peut connaître avec précision rien de vrai et de réel.

Cette manière de voir est la base de ce qu'on appelle le « monde moderne , la vie moderne ». Seul, le domaine sensible mérite que l'homme de cœur s'y applique ; le monde d'ici-bas est l'unique bien de l'homme ; le perfectionnement de la puissance humaine est le suprême idéal entre tous ceux que l'homme poursuit; les intérêts qui tombent dans la sphère de la sensibilité sont exclusivement prépondérants, mais la religion, la morale, la vérité ne cessent pas d'être encore au plus haut point respectées, en tant qu'elles sont utiles pour atteindre les fins terrestres.

2. — Ce serait certes faire bien de l'honneur au nouveau « Copernic » de Kœnigsberg

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que de reporter jusqu'à lui, comme au premier auteur, l'universel épanouissement de ces conceptions, tel qu'il s'est produit dans ces cent dernières années. La sécularisation aujourd'hui triomphante a ses racines profondes dans certains éléments de la nature humaine. Déjà dans la Réforme, ainsi que dans la Renaissance de l'ancien paganisme restauré par les humanistes, nous apercevons un détachement toujours croissant des choses d'en haut et une propension de plus en plus décidée vers celles de la terre. Kant trouva tout prêt le courant qui emporta les esprits. Mais, — objectera-t-on peut-être, — ne fut-ce pas justement Kant qui fit obstacle avec la profondeur germanique à la sécularisation qui débordait alors de toutes parts de l'étranger sur l'Allemagne? Ily a là quelque chose de vrai. Ce fut lui qui blâma ce qu'avait de superficiel fempirisme, et qui entreprit d'ouvrir une voie autrement profonde à la tendance de la science expérimentale qui inclinait vers le matérialisme. « L'expérience », dit-il

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dès le début de la Critique de la Raison pure, dans l'Introduction, (c est sans doute • « le premier produit de notre entendement, « alors qu'il élabore les matériaux bruts des « impressions sensibles. Par là même elle « est aussi le premier enseignement et, en se « développant, elle est si féconde en infor- (( mations nouvelles que les générations futu- « res, comme enchaînées dans leur vie les (( unes aux autres, ne manqueront jamais de ft connaissances nouvelles, qui peuvent être (( acquises sur ce terrain. Quoiqu'elle soit loin « d'être le champ unique^ notre entendement « s'y laisse cantonner. Elle nous dit bien ce « qui est, mais nullement que cela doit être « ainsi nécessairement et non autrement. Pour « le même motif, elle ne nous donne point « de véritable universalité, et la raison, qui (S est si avide de cette espèce de connaissan- « ces, trouve en elle plus de stimulant que « de satisfaction )). Il répète encore, et dans les termes les plus catégoriques, que l'expérience a besoin d'explication, qu'elle ne peut

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elle-même rien expliquer, et qu'elle doit plutôt trouver une explication dans quelque chose d'antérieur et de supérieur à elle-même. Aussi bien c'est là l'essentiel de toute son argumentidion contre l'empirisme.

3. — Autant Kant fit ainsi opposition au plat empirisme des émancipateurs d'alors, autant c'est lui précisément qui, en creusant scientifiquement l'empirisme, le réconcilia avec la « profondeur germanique », et lui assura dans la vie comme dans la science l'influence la plus durable. C'est ce qu'U a fait sous trois rapports.

Premièrement, — c'était déjà trop accorder d'importance à l'empirisme que, non content de se borner à faire de la Critique de l'expérience le préambule de la philosophie, de placer avec Kant la tâche suprême de la philosophie transcendentale dans la réponse à celle question : Comment Vexpérience est-elle possible'? La fin, que Kant a toujours en vue, c'est tout simplement de rechercher et de retrouver les conditions de toute expérience dans la

sensibilité ot dans la pensée. Sans cloute, la Crilique de la Raison pure dupasse l'expérience et pénètre dans la sphère de l'apriori ; l'auteur essaie de montrer par l'exemple des mathématiques que notre pensée est réellement en possession de certains éléments a priori ; puis, il met en relief les éléments a priori qui entrent dans tout acte de connaissance et déterminent absolument l'expérience. Mais partout son point de départ est celui-ci : Que dois-je admettre d'avance pour expliquer le fait de l'expérience?

Il connaît bien la riclie série des questions qui conduisent au delà et au dessus de l'expérience. « En commençant», dit-il,» par le « champ de l'expérience, et en s'élevant peu (( à peu jusqu'à ces idées sublimes, la philo- « Sophie montre une dignité qui, si elle poii- « vait seulement soutenir ses prétentions, lais- « serait loin derrière elle la valeur de toute « autre science humaine, puisqu'elle nous pro- « met de donner des bases à nos plus grandes « espérances et nous ouvre des perspectives

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