‹ Kant et la science moderneChapitre 16 sur 29 · CM. IV. — LA SCIENCE « LIBRE · texte numérisé non relu

CM. IV. — LA SCIENCE « LIBRE

fait la vérité. De vérité objective, comme quelque chose de solide, de fixe, il n'y en a point ; c'est une grandeur variable. c( Nous ((ne pouvons voir autrement que notre œil ne « nous le permet, parler autrement que dans (( le jargon de nos ancêtres, concevoir autre- « ment que les idées fondamentales de notre « entendement ne nous mettent en état de le « faire » (1). Comment serait-il possible que l'homme, cet automate pensant, se fourvoyât jamais dans des chemins dangereux? Quel intérêt peut-il avoir à la réalité objective, qui doit se régler sur lui ? Tout ce que l'homme pense, est vrai pour lui ; cela suffit. Continue donc à marcher et à penser par toi-même ; fais-toi ta propre conviction à toi-même ; liens toi sur tes propres pieds et ne te laisse pas mener à la lisière. Éprouve tout toi-même ; pour le résultat de ta pensée subjective, tu peux revendiquer le droit intégral de la vérité universellement valable, tu peux diriger

(I) Hisl. du matérialisme, it, p. 205

tes attaques contre tout ce que ta réflexion personnelle ne peut atteindre. — Et voilà encore une fois la pensée fondamenlalc de la Critique de la Raison pure.

En troisième lieu, on nous dira: Qui peut nous démontrer l'existence d'une vérité suprasensible que nous soyons tenus de respecter, puisque notre connaissance même est restreinte aux phénomènes ? Nous ne savons donc rien de précis sur les choses en soi. C'est cette thèse fondamentale de Kant qui a assuré à tous les systèmes, même aux plus contradictoires, la plus entière liberté. On raconte qu'un jour un juge, flanqué de son greffier, avait un procès à accommoder. « Tu as raison», dit le juge à l'un des plaideurs, lorsque celui-ci eut fait valoir ses motifs. Quand le second eut à son tour fait valoir ses motifs opposés^ même oracle du juge : « Tu as raison ». Là dessus le greffier fit remarquer à son supérieur qu'ils ne pouvaient avoir tous les deux raison, puisqu'ils étaient en contradiction absolue : « Et toi aussi, tu as raison », ré-

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pliqua le juge bon enfant. Étendez cette comparaison, et vous aurez l'iiistoire de ce que Kant a rendu possible dans la philosopliie allemande. Matérialistes, spirilualistes, pessimistes, optimistes, alliées, déistes, dualistes, monistes^ dites ce que vous voudrez : vous avez tous raison, tant du moins que vous vous en tenez au dogme moderne fondamental, — qu'il n'y a point de vérité suprasensible, qui puisse gêner les caprices de l'homme.

Aujourd'hui l'on entend la ce liberté » dans un sens bien plus radical qu'à l'époque de Kant. On parlait alors de la liberté de la raison ; on célèbre aujourd'hui la liberté de la science. En tant qu'on entend par science la philosopliie proprement dite, il n'y a point d'absurdité qui ne puisse être dite et écrite, puisque, aussi bien, nous ne pouvons rien savoir des choses en soi. En tant qu'on entend par science les sciences expérimentales, qui s'occupent uniquement des phénomènes accessibles à la perception sensible, on s'arroge le droit de combattre, comme absolument dérai-

soiiiiable l'aspiration de la raison au suprasensible. Kant reçut à l'époque, à la suite de la publication de sa doctrine non orthodoxe, un ordre de cabinet, lui défendant de se permettre de traiter désormais, en chaire ou paiécrit, de matières de religion. Après quoi, la « raison pure incarnée», sujette très fidèle do Sa Majesté le Roi, répondit en déclarant expressément qu'elle ne parlerait plus désormais en public de religion. Le développement de la science moderne a bien dépassé cette « non liberté ». Quant à l'Allemagne, remarque Lange, « il n'y a point de pays, « où l'on se soit <•( si généralement délivré des préjugés (?) « religieux et des prétentions ecclésiastiques, « et où l'on ait revendiqué plus vivement la « liberté personnelle de penser comme un « besoin vital pour tous les savants ; c'est Vi- <L déidisme qui ouvrit la voie » (1).

Quatrièmement enfin, pour établir la liberté de la science, on nous dit: A quoi bon

(1) Hist. du matérial., ii, p. 71.

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des dogmes? à quoi hou une révclalioii? Mais, s'il n'y a point de révélation, c'en est fait aussi de toute autorité eu luadère de foi, de toute influence extérieure sur riiouimc à propos des vérités suprasensibles ; c'en est fait pour la jeunesse de toute éducation qui tient compte du suprasensible et de tout ce qui y ressemble ; tout cela, se sont des limitations injustitiées de la raison souveraine.

Nous retrouvons ici la conception qui se glisse partout comme le résultat même de la Critique de la liaison pure. Si toute connaissance d'une réalité extérieure nous est impossible, il va de soi que nous ne pourrons jamais arriver à la certitude sur l'existence de Dieu. Nous aurons plus tard à montrer comment, à la suite des bouleversements introduits dans les idées par le Copernic de Kœnigsberg, l'Église, le Christianisme, la Religion ont été mises au point de ne pouvoir opposer même le plus mince obstacle à la liberté effrénée de la pensée humaine.

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