LA SPÉCULATION MODERNE
1. — Le caractère propre de la science moderne, c'est de n'accorder de valeur qu'au monde sensible, le seul avec lequel on doive compter dans la vie réelle : elle est empiriste. C'est encore, ainsi qu'on l'a vu dans le cliai)itrc précédent, de laisser le monde suprasensible à l'entière disposition du bon plaisir humain ; elle est libre pemeuse. Joignez à cela, comme second caractère distinctif, que, aiguillonnée par un indomptable penchant pour
les constructions métaphysiques, elle spécule avec une ardeur sans pareille, c'est-à-dire élevé sa pensée bien au dessus du monde de l'expérience sensible. Sous ce dernier rapport comme sous les deux premiers, c'est encore Kant qui a donné à la science sa physionomie. Il est le grand inspirateur de la spéculation moderne.
Si nous voulons rendre en quelques traits le caractère propre dont est marqué celte spéculation, nous dirons : elle présente une variété infiniment riche ; elle fait aux opinions matérialistes du joîirle plus amical accueil, et, ce qui est le plus important, elle incline irrésistiblement au panthéisme. Dans chacun de ces trois points apparaît sans contestation l'influence directrice de Kant.
2. — Le grand œuvre de la Critique, c'est le renoncement à la recherche des choses réelles, et l'assignation de la connaissance en ellemême, au lieu de la réalité, comme objet aux méditations de l'homme. Kant croit que son ouvrage n'a rien à craindre des changements
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(.roi)inion, dos améliorations inléricurcsou des systèmes autrement construits ; qu'il <i repose, «au contraire, sur une base absolument soli- «de, qu'il esta jamais fixé, et nécessaire, mè- « me pour les âges futurs, aux plus hautes fins ft de l'humanité » (l).Mais comme il fut vite et radicalement puni de son mensonge ! Comme « Critiques » proprement dites à leur manière apparurent successivement la Doctrine de la science de Fichte, le Système de l'Idéalisme transcendental de Schelling, la Phénoménologie et la Logique de Hegel, la Métaphysique de Herbart, bref, toute une armée de théories de la connaissance et de la pensée. Petits-fils et arrière-petits-fils avaient tous la même prétention à la domination universelle et se croyaient aussi nécessaires que l'aïeul de Kœnigsberg. Dans un livre de l'Ancien Testament, on lit que le nombre des fous est infini. Par analogie, Fichte dit de son époque que le nombre des philosophes d'opinion différente est infini. Que dirait-il donc aujourd'hui?
(1) Kant, CEuvres, t. xi, p. 155.
Où cliercherous-nous la cause de ces divergences sans limites ?
Assurément, l'exemple qu'avait donné Kant à ses successeurs, de rompre entièrement avec la philosophie traditionnelle, devait être des plus contagieux. L'entreprise de Kant était neuve. Avant lui déjà des philosophes avaient essayé d'ouvrir des voies nouvelles, mais tous s'étaient présentés comme pour améliorer des systèmes antérieurs, avaient cherché à se rattacher au passé. Il 'en fut tout autrement de Kant. Nous avons déjà vu qu'il donne luimême sa philosophie comme entièrement nouvelle. L'entière « nouveauté » est reconnue de tous, amis et ennemis. Lorsque la doctrine de Kant eut pénétrée dans les esprits, elle dut exciter dans les masses le vif désir de produire à leur tour quelque chose de nouveau. C'est pourquoi l'on peut dire avec Lange : « C'est l'apparition de Kant qui ouvrit « chez nous en métaphysique la période de « Sturm nnd Drang; l'homme que Schiller « comparait à un roi constructeur, produisit
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« une dynastie intellectuelle d'imitateurs am- « bilieux » (1).
En outre, le système de Kant renferme en soi le germe de la discorde. C'est la contradiction entre l'idéalisme et la ruine du réalisme. Cette opposition frappante est indubitablement au cœur même de la Critique de la Raison pure. Dans la connaissance, tout doit être posé par le sujet connaissant : voilà l'idéalisme de Kant. Puis il doit aussi exister une chose en soi qui suscite le développement de la connaissance : voilà le réalisme de Kant,
Ce manque d'harmonie a divisé les pen-^ seurs subséquents en deux groupes irréconciliables. Les idéalistes s'attachent à l'origine purement subjective de toutes les connaissances et, mettant de côté sous une forme quelconque « la chose en soi » que Kant avait laissé subsister, ils s'efforcent de donner à leur système toute la perfection possible. Par con-
(1) Ou période d'assaut; allusion i la période agitée et orageuse de la littérature allemande (1707-1781) ; Hist. du mat. , ubi supra.
tre, les réalistes s'accrochent aux affirmations où Kant soutient de la manière la moins discutable la réalité extérieure (transcendante) de « la chose en soi » et mettent tous leurs soins à établir l'accord entre cette réalité et la face idéaliste de la théorie kantienne de la connaissance. Pour les idéalistes, la perception n'est qu'un leurre ; pour les réalistes, elle est l'appréhension d'un phénomène réel. L'idéalisme fut inauguré par Fichte au point de vue' subjectif ; dans cet idéalisme subjectif de Fichte, Schelling introduisit un élément objectif, et Hegel le transforma en idéalisme absolu. Dans le camp réaliste se dresse Herhart. Il travaille à purger les concepts de toute contradiction. Afin d'atteindre ce but, il croit nécessaire d'admettre dans la « chose en soi » des (( réalités », véritable jeu de marionnettes, qui se combattent, se pénètrent^ s'arrêtent, se défendent, se repoussent, etc.
Quelques uns veulent, — et sérieusement, ce semble, — voir dans cet éparpillement toujours croissant des idées un titre d'honneur
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pour la ponséc allemande on travail: ainsi Giiill. (le llumboUU, quand, faisant remonter cet état tie choses à Kant, il dit : « Ce qui ca- « ractérise la haute liberté de l'esprit de Kant « c'est que, ne cessant jamais d'agir avec « un(^ parfaite indépendance et dans ses pro- « près voies, il a pu ftdre naître des phi « losophies. S'il a, plus que tout autre avant « lui, isolé la philosophie dans les profondeurs « du cœur humain, nul autre aussi n'en a (( tiré des applications si multiples, si fécon- « des)>(1). D'autres par contre voient dans cet éparpillement dissolvant la mort de la science; pour eux, ce chaos croissant est précisément la preuve manifeste que le développement du subjectivisme individuel, qui a fait son apparition dans le protestantisme et a été consolidé philosophiquement par Kant, ne mène pas à la vérité. De ces deux manières de voir, laquelle est la bonne? laissons sans crainte au lecteur le soin de décider. La vérité réunit,
(1) Correspondance, p. 46.
l'erreur divise. Là où est la vie de la science;, la vérité, — là règne l'unité; mais là oi!i domine la multiplicité des opinions adverses, il n'y a inévitablement que beaucoup d'erreurs, et point du tout, ou (au mieux aller) peu de vérité.
Finalement, le « zèle allemand » du criticisme au tic rongeur, lequel allait montant tout autour de l'activité pensante, laissant périr la sphère du connu et du connaissable, semble avoir produit le dégoût. Les penseurs allemands reviennent plus ou moins à l'explication de la réalité et sentent la nécessité de faire ressortir d'une ou d'autre manière leur étroite parenté avec les opinions matérialistes du jour. Ici encore apparaissent des éléments empruntés à Kant.
3. — Contre le matérialisme, le philosophe de Kœnigsberg manifestait ouvertement une vive antipathie. Au fond cependant il est plus près de son esprit que ne s'en sont doutés beaucoup de ses adhérents.
On a souvent essayé, — et surtout dans ces
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derniers temps, — d'inspirer plus d'estime pour certaines thèses matérialistes, en cherchant à prouver qu'elles se rencontrent dans Kant. C'est ce qui a eu lieu pour la prétendue explication matérialiste de la formation du monde par la vapeur, pour l'identification de l'àmc et du corps, et récemiient, pour cette thèse de Vogt, Darwin, llœckel, que l'homme s'est élevé de l'état élémentaire d'animal par un développement intérieur à l'état actuel (i). Il n'y a point de doute que beaucoup d'affirmations concordantes avec le matérialisme ne puissent être découvertes dans Kant. Notre critique est même allé non seulement jusqu'à énoncer cette opinion, que l'homme a été originairement un quadrupède, mais encore à admettre que c'est une question importante que celle de savoir s'il ne pourrait venir une époque, « où un orang-outang ou bien un chimpanzé transformerait les appareils qui
(1) Citons ici surtout le livre de Frédéric Schulze : Kant et Darwin, léna, 1875.
« lui servent à marcher, à sentir les objets, « à parler, en un organisme humain, dont « l'intérieur renfermerait un organe pour l'usa- « ge de l'entendement, et irait se développant « et se perfectionnant peu à peu dans la so- « ciété» (1). Mais on se tromperait sûrement, si l'on voulait, en raison de ces vues, donner Kant comme un matérialiste. Entre le Kantisme et la thèse fondamentale du matérialisme, qui cherche l'explication dernière des choses dans une matière mue mécaniquement, il y a une opposition irréductible. Il résulterait néanmoins de ces courtes indications que le matérialisme est facile à faire entrer dans le cadre du Kantisme, ainsi que Ta fait Lange dans son Histoire du matérialisme, d'une manière qu'on ne saurait méconnaître.
Si donc nous voulons exprimer le rapport de Kant avec le matérialisme, nous dirons: Premièrement, malgré toutes les apparences d'hostilité, non seulement il a laissé le matérialisme en repos, mais encore, au cours de
(1) Histoire du matérialisme, i, 208.
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son développement, il Ini a prêté une assistance capitale, en lui fournissant, par l'élabol'ation du criticisnie, un plus sur asile scientili(iue. « Sans cette doctrine, le matérialisme c( qui autrement en serait réduit à exprimer tt do vieilles idées sous des formes nouvelles, a ne serait qu'un bélierdans la bataille» (1). Le même Lange signale comme un service rendu par Kant a l'établissement d'un lien soft iide entre la conception matérialiste de la « nature et une métaphysique idéaliste, qui « considère la nature entière comme une simft pie collection de phénomènes, envisagés et en un moi, inconnu dans sa substance ».
En second lieu, par sa Critique même de la Raison pure, Kant a conduit à la conception matérialiste. En elTet, c'est cette Critique même, qui a résolu tout suprasensible en concepts vides et en idéal, partant en pures chimères. C'est Kant qu'on croit entendre, lorsque Feuerbach dit : « Seul l'objet des sens
(1) Histoire du matérialisme, i, 203.