II. V. — LA SPÉCULATION MODERNE
monde, elle sort de soi ; dans l'esprit elle rentre en soi (1).
Schopenliauer, qui s'appelle lui-même celui qui a achevé la Critique de la Raison pure, part, dans son explication du monde, de l'idéalisme subjectif ; mais en faisant ressortir « la chose en soi », il forme, pour ainsi dire, transition à un monisme réaliste. 11 maintient sous le nom de représentation, le monde phénoménal de Kant ; il arrache le voile qui couvrait la « chose en soi »^ et déclare que l'unique réalité vraie est la volonté, c'est-
(I) Le point de vue ilc K. Fischer ressort clairement du passage suivant : « La philosophie de la connaissance de soi-mè- « me comprend évidemment la philosophie comme science du « monde. . . Il n'est pas difficile de voir que le monde, comme « objet de notre observation, n'est possible qu'à condition qu'il « existe un être qui en fasse son objet, par suite un être capa- « ble d'intuition, de représentation, bref, un être conscient ; « que cet être lui-même, comme chose individuelle, comme « partie du monde, soit au nombre des objets qui veulent être « saisis par l'intuition et la représentation, et être objectivés ; « // faut donc supposer un moi primordial qui forme le fonds « intime de notre essence. Voilà la grande énigme des choses «. qui exige une solution, le problème des problèmes. Le mon- « de et le moi sont dans le rapport d'objet à sujet, de condi-.
à-dire un monstre cosmique qui se développe par ennui et produit toujours l'ennui. Il croit voir comment la volonté unique, à l'aide des idées qui pénètrent le monde visible ainsi que l'intellect humain, s'individualise et s'objective.
Hartmann même, qui a écrit un livre contre l'idéalisme kantien (1), bâtit sa Pliiloso^ phie de Vlncomcient, sur l'abîme creusé par Kant entre le phénomène et la chose en soi. Le philosophe de Berlin est allé jusqu'à faire du phénomène non une apparence subjective, mais l'apparence objective d'une chose réelle. Cependant il ne sort pas du cercle du criticisme, puisqu'il enseigne que nous ne con-
« lion à condition ( et non du tout à la partie ; ce ne sont pas (' non plus les deux faces d'une opposition qui s'excluent réci- « proquement, comme le réel et l'idéal ). Le monde est notre « objet, notre représentation, il n'est en rien indépendant de « notre représentation, et celle-ci n'est en rien indépendante « de notre moi. C'est nous-mêmes qui sommes le monde » (Hist. de la philos, mod., 2« édit., i, \Z ).
(1) Expos, critique des fondements du réalisme transcendental, 2e édit. de rouvrage intitulé : La chose en soi et sa nature, Berlin, 1875.
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naissons pas les choses, mais seulement les phénomènes, tandis qu'en réalité les choses mêmes sont directement connues, et que les pliénomèncs ne sont que ce jjottr quoi les choses nous apparaissent. En tenant ainsi la chose en soi cachée derrière la toile, il est dans la nécessité d'apprendre au monde stupéfait qu'elle est <.( un Tout-Un » inconscient.
Nous sommes loin d'avoir indiqué tous les passages de Kant où le panthéisme, ou, comme on aime mieux dire aujourd'hui, le monisme a trouvé un point d'appui, ou sur lesquels il a essayé de se grelïer. Le caractère malléable comme la cire, du grand critique permet heureusement les entorses et les déformations les plus incroyables. Rappelons seulement ici que même le monisme matérialiste panthéiste de Haeckel attache une importance capitale à son étroite parenté avec Kant. Rielil dit même (1) : « Il ne faut, dans notre « conviction, chercher le développement de
(1) Le crilicisme philosophique et son importance pour la science positive ( i, 230).
(( la doctrine de Kant que dans la direction « moniste, pour laquelle, d'ailleurs, cette doc- « trine fournit des points de départ et des « ouvertures très nettes ».
Mais en voilà assez. Ce que nous avons dit suffit à nous faire atteindre le but. La fabrication de la vérité n'en continue pas moins avec ardeur ; tout penseur moderne construit son monisme original ; le « Monisme » est cette année à la mode. Les savants qui se réclament de Kant, trouvent cela tout à fait dans Tordre ; ils lisent tout et « croient, pource vu qu'ils entendent des paroles, qu'elles « doivent avoir un sens ».
Par là même nous avons énuméré et étudié les caractères propres^ plutôt théoriques, de la science moderne. Dans les trois chapitres qui précèdent, nous avons vu que la sécularisation, qui a tout envahi aujourd'hui, que la liberté sans limites aussi bien que la tendance de la spéculation moderne, ont leur fondement dans Kant. Dans la suite nous aurons à nous occuper plutôt du point de vue pratique.