CH. IX. — CULTE NÉO-PAIEN DK L'HUMANITÉ
à d'aulres, commande à la pince de Dieu; qui obéit, obéit par amour de Dieu. C'est dans l'idée de sa dépendance que l'homme trouve le motif de se ranjjer à Tordre; la force deserésigner dans les moments durs de la vie ; l'impulsion pour exercer l'autorité de Dieu ettémoigner la bonté de Dieu, dont il tient la place, à ceux qui dépendent de lui en quelquefaçon.
C'est ainsi que le Christianisme, s'en référant à notre dépendance vis-à-vis de Dieu, nous donne une idée sublime de la divinité. Enfants d'Adam, il nous fait connaître notredestination supérieure, auprès de laquelle toutes les distinctions terrestres paraissent puériles; il rend l'individu, même le plus, abandonné, mais ayant des droits et des devoirs, inviolable et sacré sous certains rapports, en tant que Dieu, avec des devoirs et des droits, lui a donné une destination supérieure à la terre. Et, ce qui est le plus important, tout cela, le Christianisme ne nous l'offre pas comme une belle idée ce pour ser-
« vil* à la solution de la question sociale », mais comme l'expression indubitablement lidèle de la vraie réalité. Voilà la force intérieure, voilà la base inébranlable sur laquelle repose 1%< humanité» chrétienne ; e\[e ne verse pas dans ce triste mépris de l'homme, dans cet abrutissement de l'homme, qui ne peut manquer de se produire dans le paganisme. Le mépris de l'homme a toujours été la former concrète de culte de l'humanité, hors du Christianisme. En théorie, le sage païen révaif un état idéal, et faisait à l'homme, sans volonté et sans mœurs, l'honneur de lui confier h; rôle d'un rouage dans une machine, tandis que, dans la pratique, il subordonnait les hommes (îomme les choses à son égoïsme effréné. Le mot de César: Humanmn paucis vivit genus, est la formule exacte de cette conception du paganisme antique, «c C'est sur l'esclavagiL' . ii. que reposait toute la haute culture de l'an- « tiquité, en particulier delà Grécç. C'est ainsi «c que ces nations de haute civilisation trai- € talent fort durement leurs esclaves, les con-
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« siiléraioiit coiniuc dos rlioses, dos animaux, « ne los croyaient point, ni'jnns apr«?s la mort, Ci égaux à eux-mêmes, et, jusque dans l'au- « tre vie leur assignaient un séjour séparé. « En iirociamant tous les hommes égaux de- *i. vaut Dieu, le Ckrislianisnie arracha la racine <! du mal )) (1). Aujourd'hui encore, en dehors du Christianisme, l'Iiomme n'a d'autre valeur que celle de son pouvoir temporel ou <le son utilité pour l'Etat ou pour son groupe social ou poui' son maître, tandis que, chez les chrétiens, même les entants les plus pauvres et les plus ditrormes sont l'ohjet d'une sollicitude pleine de tendresse.
.">. — Qui nev(jit maintenant, que le culte moderne de Thumanité signilie précisément l'opposé des tendances de l'humanité chré> tienne? On cherche aujourd'hui de nouveau à soustraire l'homme à l'obéissance à Dieu, ai à le rendre si i)rofond(''ment à lui-même ijue, sous ce rapi)ort, on enchérit môme sur
(I) Hdlwalil, Histoire lie la Civilisation , p. 148.
l'ancien paganisme. La tendance de ce mouvement est vivement exprimée par «es vers de Herwegh :
Sus ! que des nalions aux croupissantes eaux, Que des religions, dont s'effiitenl les os, Radieuse, surgisse une humanité neuve!
En apparence, on offre à l'homme, « libé- « ré de toute tutelle », l'absolue indépendance, telle qu'on ne la reconnaît dans les théories chrétiennes qu'à l'Etre divin. Les droits de l'homme ne reposent plus sur les principes éternels et la raison divine, ne sont plus des privilèges conférés à l'homme par Dieu, et qui, marqués du sceau de l'inviolabilité, s'étendent à tout ce qui est indispensable à la dignité de notre existence. Aon, le droit moderne, comme la moderne morale, a pour principe l'humanilé. Ce n'est point parce qu'il se sent obligé vis-à-vis de Dieu, c'est parce qu'il prétend à une liberté sans limites, que l'homme d'aujourd'hui est fier de sa dignité personnelle et de ses droits.
CH. IX. — CLLTK-NÉO l'AIEN DE L'hUMANITÉ Î249
Faut-il s'étonner que, de nos jours, la divinisation de riionime produise les mêmes résultats que dans le paganisme ancien ? L'homme, que l'on se figure comme la source de tout vrai et de tout bien, auquel on attribue une absolue liberté et des droits sans limites, n'est pourtant enfin que l'homme réel, ou plutôt ce n'est pas l'homme réel tel qu'il est sorti de la main de Dieu et qu'il doit être dans le plan de Dieu : c'est l'homme sépare de Dieu et abandonné à lui-même. Qu'est-ce donc que cet homme réel, aiïrauchi de toute tutelle ? qu'est-ce que .« l'homme pur »?
Lorsque l'homme se tient à la i)lace que lui assigne son existence dépendante, lorsqu'il laisse régner en lui l'esprit de Dieu, il est le plus noble, le plus glorieux, le- plus aimable des êtres: vassal de Dieu, il est le roi de la création. Séparé de Dieu, il déchoit en luimême, il devient cet « animal, le plus sale, le « plus cruel, et en même temps le plus orgueilleux de tous », qu'ont dépeint tous ceux
'iôO KANT I:T la science MODERNE .
qui connaissent riiunianité (1). Le ciilte niu- «lerne de l'humanité est en idée séduisant €omme toute llatterie, mais ce n'est que le masque éclatant de régoisme qui, dès le début de l'histoire, déchire et détruit tout ce qu'il y a de noble. La misère et la confusion, dont le flot grandissant couvre de plus en plus aujourd'hui le monde civilisé, viennent de ce que la science moderne, avec cette longue f|ueue de comète qu'on appelle « l'éducation populaire)), a séparé l'homme de Dieu, et fait de l'homme, abandonné à lui-même, le princijie, à la place de Dieu, <le l'ordre et de la vérité.
i. — Montesquieu dit quelque part : « De « l'idée qu'il n'y a pas de Dieu, vient l'idée de <( notre propre indépendance, et de l'idée de c< notre indépendance, celle de la révolte ». C'est maintenant, ou jamais, qu'éclate à nos yeux la vérité de ces paroles. Nous vivons en pleine
(I) Peindre l'homme sous des couleurs trop sombres, c'est folie et injustice. Mais on ne saurait trop souvent rappeler à notre siècle, ipii a revêtu l'homme des attributs divins, commeiit
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révolte générale. VA comment pourrait-il en élre autrement? Là où chacun ne connaît que les prétentions île son moi radicalement illimité, chacun ne volt dans ce (jui l'entrave, <|ue la limite de sa propre souveraineté, et on ne la supporte que lorsque l'on ne peut faire autrement. Le sens profond de toutes les tendances libérales de l'humanité, c'est, ainsi que le remarque' bien un historien moderne de la civilisation : Ote-toi delà, que je m'y mette. L'homme moderne émancipé va juste-
ilcs Ijonimos qui vivaient en pif in milieu social, ont dépeint riioniinc. Inutile d'invoquer le témoignage de saint Augustin <.'t de Salvien. Au soir de sa vie, GœHie rédigeait cette note : «Je " n'ai aucune conliancc dans le monde; j'ai appris à être mé-
. <( fiant ; les hommes sont bien trop niais, trop bas, trop mé- « thodiquement absurdes; il faut avoir vécu aussi longtemps « que moi, pour a|)prcndrc à les mépriser complètement)). Napoléon I"" disait un jour : « Les hommes sont des porcs, qui Il se nourrissent d'or, et auxquels je jette de l'or pour les mc-
. « per à ma guise y,. Frédéric II avait confié à Sulzer la direction de l'instruction publique en Silésie. Il se fit adresser un rapport sur Tétat d^s écoles. Sulzer lui ditquc tout allait fort bien, depuis qu'on avait adopté le principe de Rousseau que homme' est naliiiellement bon : k Ah ! répondit le Roi, tnoii
. « cher Sulzer,' fnm ne connaisHe'^ pas assez cette maudite Xnrace à laqueUc nous appartenons » ! D'accord avec cette
ment aussi loin que s'élend sa puissance : il se met lui-même au dessus de tout. S'il k' faut, par dessus le sang et les larmes de millions d'iiommes, il passe à l'ordre du jour, pour satisfaire les caprices de ses passions ou de son p(nivoir égoïste. Voilà ce qui arrive pendant la guerre, pendant la paix. « Spéculation et vertige », dit Otto Glagau, au début de son solide ouvrage sur le bouleversemonl de la Bourse et de la Banque de Berlin (Leipzig, 1876), « telles sont les deux puissances, « sous la domination desquelles l'homme cice vilisé gémit, soupire, se consume et dépé- « rit ». Le dynamiteur de Bremerhaven, Tho-
idée, le Roi était dans son gouvernement rautociate le plus déterminé, quoiqu'il se soit toujours proclamé publiquement le (tremier serviteur de l'État. Nons ne nions pas que ces paroles et autres semblables ne soient marquées d'un certain exclusivisime misauthropique, mais elles ne témoignent que trop d'une vérité bien eoniuie de tous ceux «pii n'iguorent pas la nature humaine. Démocrite dit que l'homme naît malade. Qu'est-ce <jue l'homme'/ s'écrie ini autie penseur païen? L'image de la faiblesse, la proie d'un moment, le ballon du hasard, Fimage de la mobilité, un mélange d'envie et de peine ; le reste, bave el bile. C'est cette vérité qui a été exprimée en ees termes : « Le monde se divise en coquins et en fous ».