‹ Kant et la science moderneChapitre 28 sur 29 · C». IX. — CULTE NÉO-PAIEN DE L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

C». IX. — CULTE NÉO-PAIEN DE L'HUMANITÉ

nias, aujoiinriiui presque oublié, s'est multiplié sous mille formes dans notre société: seulement le crime se cache sous des formes conventionnelles. Tout n'est qu'une affaire de force. Là où les sujets le peuvent, ils secouent le joug de l'obéissance, et là où les gouvernantsle peuvent, ils concentrent toute la force 4Mili'e leurs mains. C'est le succès qui justifie tout. Admirable spectacle que cette fourmilière d'Kxcellences indépendantes ! a lisse poussent « se pressent, se tirent, se poursuivent, s'é- « pouvantent, se mordent, et tout cela pour ti. un morceau de pain », et pour pouvoir le manger comme il faut! Voilà ce qu'on appelle l'idéal de l'humanité (1).

(I) Nous croyons siiperlUi d'entrer plus à fond dans la des- <:ripti()n des plaies sociales, par lesquelles coinineiice déjà à se manifester le « Eritis sirnt ilii ». Il siiflit, pour les rappeler, <le citer les paroles siiivanlcs d'un historien de la civilisation : ( Les sacrifices humains que demandaient autrefois la superstition... les caprices des princes, les gueires de cabinet, — c'est aujourd'hui la moderne civilisation libérale qui les exige ;iussi impérieusement, et sur une plus vaste étendue, et en plus içi'and nombre... autrefois aussi le paupérisme et la prostitution avaient existé sous des formes pliis douces, mais ja-

5. — A qui l'Allemagiio, doit-elle le triste privilège d'avoir produit avec toutes les forées de l'esprit et de la science ce retour universel vers le paganisme? Amis et ennemis nomment aussitôt le penseur de Kœnigsberg, et la, Crilique de la Raison pure. Kant a exercé ici doublement, nouveau Copernic, son influence, d'abord, en réussissant à taire mettre de côlé le Christianisme ; puis, en exaltant l'homme.

Sans doute à cette époque le protestantisme avait déjà « spiritual isé i) le Christianisme, historique, c'est-à-dire que, au point de vue où il paraissait fait pour l'homme et en mesure de s'emparer de l'homme, ill'avait anéanti,

mais avec racuité d'aujourd'hui... L'augmentation frappante du nombre des suicides aujourd'hui comme dans les jours de l'ancienne Rome, — laquelle va de pair avec l'athéisme et la décadence de la religion dans le peuple, est un signe indéniable <lu temps, — de la domination du mal dans la société. Il y a un rapport qu'on ne peut méconnaître entre cet état de choses, et la prostitution intellectuelle des hommes, qui vendent leurs pensées, sous la forme de leur plume, au plus offrant... L'historien de la civilisation est forcé d'avouer que, en réalité, le travailleur moderne,' malgré son affranchissement politique qui, d'ailleurs, n'apaise pas sa faim, joue le rôle de l'esclave du temps passé » (Helhvald, //(s^ de la civilis., 783-5).

cir. ix.^ c.rr.TK NKo-i'AïKN f>i; lihmaniti': '27^7*

eu inriiic loini)S(|U(', sous l'niitrc i)oinf de vuo, il l'avait ivduil à une opinion subjective. Dans hi main des Jiéfornialeurs, le Christianisme ressemblait déjà à une Heur arrachée de sa tige, et qui eflenillée, vivait moribonde dans l'eau de la dépendance vis-à-vis de l'Ktat. A Tépo- ((ue de Kanf, il restait surtout deux formes d(^ « christianisme réformé », (jui, dans leur e.v clusivisme repoussant, ne satisfaisaient ni l'esprit humain, ni (Micon- moins la vérité. C'étaient le subjectivisme, sous la forme du Piétismc, inauguré par Spener, et le subjectivisme sons la forme de Vortlinrloxie chicanière avec ses innombrables petits papes. Au dessns apparut, sorti du goulïre plus profond de l'esprit du siècle révolté par le protestantisme, un nouveau flot de subjectivisme, le frivole et légei" rationalisme. A l'étranger, l'esprit d'opposition contre l'ancienne Église était allé jusqu'à sii dernière conséquence, l'empirisme éhonté, dont le domame est le monde sensible ; sous la forme du matérialisme français et du scepticisme anglais, il avait été importé en Allema-

gne, où il avait bientôt acquis le plus vaste (léveioppemcnt, en raison de son étroite parenté avec leur esprit, clans les milieux protestants.

C'est au milieu de ce pêle-méle confus que Kant parut, et, comme le dieu dû poète, leva sa tète impassible {pliidduni capnt exlulU undis) pour imposer le calme aux éléments soulevés. Bon protestant, il ne voyait de salut que dans le subjectivisme (1). Sans réfléchir qu'on ne jette pas de l'huile sur le feu pour l'éteindre, il entreprit de venir à bout du mal produit par le subjectivisme, en donnantau subjectivisme un fondement plus solide eten le justifiant philosophiquement. C'est, en effet, là au fond toute la Critique de la Raison pure, avec toutes ses conséquences : morale autonome, reli^^ion > rationnelle, etc. Le grand

(1) Menzel remarque à propos, clans son ouvrage sur la Littérature aileaiande ( I, 282), que « Kanl apparut à l'apogée de (( celle émancipa lion et (le cette culture protestante, qui ca- :< ractérise son temps; il était encore un vrai rejeton de la '< Réfiu me >> : il se fait dans ce jugement le porte-parole de l'opiiuon publique.

cil. IX. — CLLTK NÉU-l'AlEN DK L'uU.MAMTÉ t257

penseur croit avoir lail un clief-d'œuvro eu coupant en deux par eu liant Tarière de la Kaison: le bas, la tige, c'est-à-dire la raison pure et lhéori([ue, il en lit le Ibndement de Viif/ici.siiie\ le haut, la cime, c'est-à-dire la liaison pndi(pie, (pii lloltait alors en l'air, il l'oUVit pour asile aux cœurs épris de foi et de senlinient: mais l'une et l'autre partie fut souuiise à l'esprit criti(pie. Divide et inipeni. Le Christianisme fut toléré comme parasite sur le terrain de la liaison pratique.

(1. — l*ar là Kant a frappé de mort le Clnislianisme positif.

Nulle part il ne se pose en ennemi déclaré «!u Christianisme. Au contraire, il assigne à la religion chrétienne le [)remier rang entre les autres « espèces de fol ». H n'y a pas, c'est roi)inion de Kant, « ditférentes religions, mais « diirérentes espèces de foi à la révélation di- « vine et à ses doctrines statutaires, qui ne « peuvent émaner de la liaison, c'est-à-dire « différentes manières de nous représenter « sensiblement la volonté divine, po^ur qu'elle

l'KsCIl. — KANT. — 17.

25S KANT ET LA SClExNCE MODERNE

« indue sur les caraclri'es ; pamii ces formes, « le Clii'isliauismc est, à notre connaissance, « celle qui convient le mieux » (1). (Juant à une révélation, au sens clirélien ilu mot, Kanl la repousse plusieurs lois et de la façon la plus énergique. H distingue « des lois purement morales », qui forment proprement la ix'ligion, et «. des lois statutaires y*, c'est-àdire telles qu'on peut les concevoir pour faciliter raccomplissement du devoir. Tanf^ en elfel, que les hommes ne sont pas assez forts, ils ne peuvent pas encore fonder sur la seule foi rationnelle une société ecclésiastique, et sont portés à admettre que c'est Dieu qui a fondé l'Église. Ainsi naît la croyance historique à la révélation. Ce n'est (pr'au j)oint de vue de l'Eglise, dont il peut y avoir diverses formes également bonnes, qu'il peut y avoir des statiils, c'est-à-dire des ordonnances tenues jiuur divines, lesquelles, pour l'appréciation purement morale de nos actes, sont arbiti'aires

(l)Coiinit de!^ luciillés {Œiincs, X, 288).

VM. IX. — cui/il: ni':o-1'Aii:n dk l'hlmaxiti': 250

et coiitiiigeiiles. (( Cuiisidérei" celte foi statii- (i taire comme csseiiUclle i)our Je culte di- « vin et en laiie la condilion sans laquelle « riiomnie ne saurait plaire à Dieu, c'est une (( illusion religieuse». Une faut pas trouver étrange que ces vues, ipii abondent dans les l'^ssais et sur la Religion dans les limites de la liaison », aient mis Kant aux prises avec les théologiens orthodoxes de Kœnigsberg et mémo (pi'il ait été dénoncé en 171H, au Roi de Pjiisse connue cunemi de l'Évangile (1).

(1) Kant Irailc toute la Coiistilnlion de l'Eglise comme un mal provisoirement encore nécessaire, mais qu'il faut travailler à détruire le plus tôt possible. Quant au passage insensible (le l;i toi ecclésiastique à la domination universelle de la Religion, de la raison pure, il le caractérise en disant que c'est l'approche de ])li/s en plus désirée du Hoyauine de Dieu. La fondation de l'Église est l'œuvre des komines. Une Eglise ne peut être viaie qu'autant qu'elle renferme le principe en vei'tu ducpiel elle peut sans cesse se rapprocher de la foi rationnelle, et se dépouiller, avec le temps, de la foi ecclésiastique. Si les « employés » de l'Église perdent cela de vue pour s'appuyer au contrai l'e sur la foi ecclésiastique et les statuts, alors apparaît le faux culte, la domination du clergé. Kant pense que la religion rationnelle seule |ieut servir de rempart à l'État contre l'Église cbréticime : « Là où, dit-il, les statuts de la foi sont i< mis au nombre des lois constitutionnelles, règne un clergé

260 KANT ET LA SCIENCL: MODEHNE

7. — Qui ne verrait pas encore clairement ((Lie Kant, malgré ses protestations, est absolument opposé an Christianisme positif, n'a qu'à se reporter aux transformations symboliques bien connues qu'il fait subira ses doctrines fondamentales. Les anges tombés, c'est pour lui l'image sensible de ce fait incompréhensible, que l'homme, en dépit de la Raison, ]juisse être si peu d'accord avec la morale. La chu le et le péché originel, c'est le fait intelligible, la subordination déraisonnable de la Raison à la sensibilité, de laquelle procèdent les actes mauvais qui apparaissent dans le temps; \q Christ, c'est l'Idée de l'humanité, qui existe de toute éternité, et en vue de laquelle tout est fait ; la mort siir la cruix, c'est la

" (]\ii croit pouvoii" se passer 1res bien de la Raison, et ilc la

« si'ience de rÉcrilure, parce que, seul gardien autorisé et iri-

" terprète de la volonté +le rinvisiblc Législateur, il jjossèdc

'I exclusivement l'autorité pour faire obéir les préceptes de la

« foi, et que armé de celte puissance, il peutbien commander,

(( mais non convaincre. Comme, en dehors de ce clergé, tout

Il le reste e>t peuple (laïque ), en fin de compte l'Église do-

" mine l'État, non par force," il est vrai, mais en agissant* sur

« les caractères « ( (EiiV)-es, x, 218).

cil. I.\. — r.ULTK NÉO-PAIEN DE LIIUMANITÉ 261

n.uiire do la conversion de riiumanité doveniio parfaite, en tant que celte conversion implirjiie douleur ; la Trinilc, d'après Kant, consiste en ce que l'on sert Dieu sous le rapport de trois attributs moraux spécifiquement distincts, la sainteté, la bonté et la justice. La prière, « ce désir et ce parler clair pour soi- (( même, dont presque tous ont honte )),peut, quoique reposant sur une personnification illusoire, être provisoirement conservée, comme un moyen de s'exciter intérieurement.

La Religion de la Raison pnre est pour lui ce qu'il y a de vrai dans le Christianisme^ est pour lui la base large, sur laquelle non seulement catholiques et protestants, mais encore Chrétiens et Juifs peuvent se mettre d'accord. Nous lisons dans Kant ces paroles : ce Catholiques et protestants éclairés peuvent « se considérer réciproquement comme des frè- (( res dans la foi, sans néanmoins se confon- (f dre, les uns et les autres attendant et tra- « vaillant dans ce but, que le temps, grâce K à 1(1 protection du gouvernement, rapproche

(( de plus 011 plus les formalités de la foi de « la (lii>nité de sa fin, j'entends de la Rf'li- € gion elle-même ; pour les Juifs eux-mêmes, « cela est possible, s'il apparaît parmi eux, (( comme aujourd'hui, des idées épurées en «matière de Religion » (I).

Kuno Fischer, l'éloquent porte-paroles du néo-paganisme déguisé en Christianisme, dit de la doctrine de Kant sur la Religion: « Con- 1 tre toutes les religions, elle s'identifie avec la « substance morale et l'idée du christianisme ; (( elle a, dans le sein de l'Église chrétienne, « une attitude toute négative en face de la doc- « trine catholique, tout affirmative en face de « la substance du protestantisme » (^).

8. — On a souvent revendiqué pour Lessing la gloire d'avoir mis en honneur, dans les milieux cultivés et émancipés de l'Allemagne, le dédain pour la religion positive. Entre Kant et Lessing on ne peut méconnaître un étroit

(I) Connit des facultés {Œuvres, x, 307). ("2) Histoire de la philos, moderne (iv, 499).

CH. IX. — cuLTR xm-i'Air-iN nr. l"iiu.max[tk 2()3

rapport. S'il fallait moiitror aux yoiix dans im portrait vivaut le cliirticii de Kant, il suffirait de prendre le sage Juif Nathan, de Lessing : c'est rincarnatioii de « la Religion de la bon- « ne conduite >^ de Kant. Lorsque Saladin lui demande quelle foi est la vraie, le Juif de Lessing répond exactement ce qu'enseigne Kant. La religion et la foi, c'est l'accessoiiT ; le fond du sac, c'est

« Que chanin délivra de pri'-jngés, s'avance D'un pas sûr dans la voio, où l'amour pur s'r'iailoo a.

Ces paroles du sage juge renfei-ment déjà tout le Christianisme de Kant. « Il n'y a rien )^ dit K. Fischer, «. en quoi Lessing ait plus devanci^ « les théories émancipatrices de son temps « que dans ses. théories religieuses; il n'y ei: (( a' point où il se soit plus rapproché de la « philosophie critique ».

Mais c'est en vain que dans Lessing on chercherait à la religion de la raison pure un fondement plus profond. Ce fondement, c'est Kant (jui l'a fourni. Pour remplacer le Chris-

tianisme démonétisé, Lessing propose le» bien agir y. Kant aussi, mais il a soin de donner an « bien agir » le support le plus acceptable possible. Dans la place vide il met Vinft'ri't de la raison et sou instinct immanent, ))ui5sance dont l'homme n'a pas de peine à s'accommoder, et qui a néanmoins quelque chose d'imposant. En ceignant d'un niuibe d'idéale perfection cet Instinct de la Raison qu'il faut satisfaire, il aide des milliers de gens à passer de leurs doutes chrétiens an paganisme, qui se donne comme ^ religion de la liaison pure ». Dans le système de Kant, la religion apparaît purifiée et débarrassée de tous les accidents en même temps que comme une chose dont chacun peut, selon les besoins de son tempérament, aussi bien amoindrir que renforcer l'utilité et la nécessité. En quoi il est plus prudent que Lessing, de laisser à la religion V apparence du Christianisme. Lessing liait le Chrislianisnie positif; dans une lettre à Mendeissohn, il appelle le système orthodoxe « le plus affreux édifice d'absurdités » qui

cil. IN. — CILTR NKO-PAIKN DK l/lH'M.WITÎ: 265

f'xisle. Il no veut pas entendre parler de modornisor cet ('difico ; il veut le laisser debout jusqu'à ce qu'il croule de lui-même. Pour lui, la Relifrion de la Haison est le soleil ; le Christianisme est une chandelle de suif, qu'il faut laisser se consumer jusqu'à complet «''puiscment ; la révélation chrétienne n'est, à ses yeux, qu'un manuel scolaire élémentaire hors d'usaiic II n'en est pas de même de Kant. 11 parle avec beaucoup de respect de la religion chrétienne ; avec l'air d'un ami il se «îlisse dans la maison qu'il veut faire sautei-. A la place de Lessinu', Kant aurait certainement fait de Nathan non un Juif, mais un prédicateur pi'olestant. C'est surtout parce que Kant se montre si ami du Christianisme, qu'on lient s'expliquer que les grands succès du siècle de l'émancipation ne peuvent se rattacher qu'au nom de Kant. « Les idées naturalistes », (lit C. Ijicdermaun, « qui, sous la forme où .' elles avaient par)Sé d'.Vngleterre et de France " en Allemagne, n'avaient dans ce dernier <( pays, à cause de leui's conséquences troj)

« rrnos otdo leur opposition au caractère idéa-

c< liste (lu peuple, trouvé que peu d'accueil,

c( prirent alors, en revêtant la forme scientifi-

« que fin criticisnie, un développement immense

<i. et une influence invincible, et, après s'é-

« tre pénétrées de cette doctrine, acquirent

« une force nouvelle et comme un nouvel éclat.

(( Comme, d'ailleurs, en matière de religion,

c( le critlcisme encourageait les progrès des

« tendances négatives ou critiques, il satisfit

« aussi un besoin politique de ce siècle tout

((. en faisant illusion, {par son système même

(( de juste milieu ), à ses adhérents sur les ron-

(i séquences directes de ces tendances, et les te-

« nant dans cet état de demi-savoir et d'indé-

iK termination qui va si bien à l'esprit alle-

(c mand. Le mot d'ordre: Liberté et égalité!

te dont les échos nous arrivaient si puissants

« de l'autre côté du Rhin, retentit dans la Cii-

» tique de la Raison pure, qui prêchait X^w-

(( tonomie de la Raison humaine, en même

« temps qu'elle élevait l'idée de liberté à la

ce hauteur du principe de l'existence humai-

i-.II. TX. — r.ULTR NKO-PAIEN DF, L'iU'MAXITK 2()7

H ne .... On rnrnctt'Ti.sorait bien rallitiulo que « ])rit le nilicisiiie en face de l'espril général i< (le son siècle, en particulier du peuple al- « lemand, en même temps que le principe de « sa vaste et puissante intluence, en disant «( que, d'une part, il se fit l'organe des idées «. de progrès, pi'incipalement en religion et « en politique, tandis que, d'autre part, il ra- « mena ce progrès à une étendue déterminée « et le circonscrivit dans des limites, qui cer- « les se trouvaient souvent en complète oppo- « sition avec le principe même, et qu' enfin, ce ce furent ce demi-savoir même et ce double (,( as;'>:''ct de la doctrine, qui lui valurent une ((a ussi grande influence ; car si l'audace des (( principes entraînait l(;s amis du progrès in- « défini, les Irembleurs aussi trouvaient dans « les applications limitées, où étaient res- <( treints ces principes, un refuge assuré pour « leur indécision et leur faiblesse » (I). 0. — Peut-on douter que l'action déchris-

(I) Ln pliilosopliic allemande, Leipzig;, 1842 ( r, 4l!t ).

208 KAXT i:t i.a scikncr moderxiï

tianisatrice de Kant ait son principe vital dans la Critique de la Raison pure?

Celui ({ui met réellement en question, comme le fait la Critique de la Raison pure, la compétence des facultés cognitives de l'homme, et qui conteste à la connaissance humaine son véritahle domaine, met à priori l'homme hors d'état de prendre une connaissance de la réalité extérieure, telle que le Christianisme la suppose. Celui qui ferme hermétiquement à la réalité l'entendement, cette faculté qu'a l'homme de connaître le suprasensil)le, lui interdit ce grand royaume des réalités suprasensibles, (qui forment la base et l'essence du Christianisme) et l'entoure d'une muraille de la Chine (1). Celui qui fausse tous les modes objectifs que nous connaissons ( par exemple, le principe de raison suftlsante, les

(1) « Kant osa », dit Scliopcnliaucr, « déduire de sa doctriiic! " rindémontrabilité de Ions les dogmes qu'on avait jusqu'alors « si souvent démontrés ^Dieu, l'âme immorlcllcj. La théologie (' spéculative et la psychologie rationnelle qui lui est étroile- « ment unie, recurent de lui le coup mortel. Depuis lors elles " ont disparu de la philosophie allemande pI il ne faut pan

cil. i\. — CULTE ni:u-I'AIi;n im-: l'iiumaniti': 269

idées (II' temps el d'espace ),- et en fait de pures empreintes subjectives ; celui qui, sujjjeclivant ainsi tout le fait de la connaissance, rêvant des jugements synthétiques à priori clierdie à prouver que c'est l'homme qui crée tous les objets de la connaissance ; celui qui, en conséquence, trouve le [)rincipe dernier de la connaissance humaine non dans un état de choses objectivement réel, mais dans une activité subjective, celui-là doit regarder comme indigne de l'homme qu'il se subordonne à la vérité connue, de la manière que demande le Christianisme. Celui qui fait de l'homme le Créateur de l'univers phénoménal, ne laisse pas de place au Créateur snpramondain. (^elni (pii enseigne que tout ce (piiest derrière les phénomènes sensibles, Qit le Royaume de rx inconnu, celui-là refuse de l'ien savoir de.s grandes œuvres de Dieu pour notre salut et

i' .s'»/ laisser ])reii(lre, si rà e( là le mot est conservé puisque I' la chose est abandonnée, ou si im malheureux professeur de « |ihilosoi)liie tremble devant sou maître et envoie promener " la vérité » (Le monde en tant i[nc volonté et représentation, I, M'I).

27U KANT ET LA SCIENCL: MODEUNE

notre félicité; et pourtant c'est la connaissance et l'imitation de ces œuvres qui constituent le Christianisme pratique.

C'est ainsi que la Critique de la Raison pule terme tout accès au Christianisme. Mais ce n'est pas tout encore.

10. — Avec la même lisière le grand critique conduit les fidèles ouailles vers Vidule de ce paganisme extrême, qui se dresse au milieu de nous, et dans lequel chacun git dans la poussière aux pieds de l'homme, fétiche du moi personnel.

Kant n'a pas été seul à travailler à celte œuvre. Le culte hypocrite de l'humanilé révoltée contre Dieu est un produit de la lléforme. Strauss fait « à la civilisation laïque et philosophique de l'incroyant XVlllc siècle » riionneur d'avoir pleinement et complètement transformé l'humanité (1).

Si Kant n'est pas le premier, du moins il est le plus remanpiable entre tous les pertur-

(1) L'ancienne el lu nouvelle loi, p. 85.

• II. i\. — CL'F.Ti-: NÉu-i'AïKN DE l'iilmaniti'; 271

halciiis (|ui ont le plus activi'iiiciit poussé ù rajtullu'use de l'homme. Dans le chaos de oppositions et des contradictions qui déchil'aient son siècle, il voulut trouver un point lixe, d'où il put dériver Tordre et l'unité. Au lieu de recourir à Dieu, centre de toute existence, il chercha le salut dans ï homme. 11 en appela au sentiment de la dignité personnelle, au désir égoïste, qui s'élève dans le cœur de tout homme, de pouvoir, dire : Je me dois à iiiui-mrme sous tous les rapports. C'est là qu'il crut avoir trouvé le remède, et c'est pourquoi il fait de l'homme la source du droit, de la morale, de la vérité. Pour lui, l'homme est la puissance absolument libre ; tout bien doit procéder de l'homme par le moyen de l'éducation. J.-J. Rousseau ayant présenté dans l'Emile (I70"2) cette même théorie de l'éducation à l'Europe savante, le petit homme sec de Kœnigsberg fut saisi d'enthousiasme. Le portrait de Rousseau était le seul ornement de son cabinet de travail, et il ne perdait aucune occasion de manifester sa préférence pour

272 KANT ET LA SCIENCK MOUKUNE ^

Rousseau et son intérêt i)Our l'iiuninie de l;i nature.

C'est dans Kanl que nous trouvons le culte de l'iiunianilé sous sa forme scientifiquement systématique. Dans sa théorie dcIaUcliiçion il rapporte à l'immanité les attributs que le fidèle chrétien reconnaît au Cln-ist; pour Kant, le Christ est le symbole de l'humanilé, le prototype éminemment raisonnable de l'humanité. Dans 6H Doctrine du droit et de l'Etat, il nous représente l'homme comme un être absolument indépendant, qui (considéré comme partie </<.' /'is/c// ) s'impose volontairemenl quelques limites comme devoirs de droit (1 ).

(I) La jiiris|iriidi'iice moderiiL' içardi- îles ti'accs évidente* ilc riiilliience de Kaiil. L'iiniforiiiL; de foiiclioiiiiairc que porte le Dieu d'aujoiiiul'hiu, a été coupé dans râtelier de Kœniiisberi; Kaut faisant entrer l'iioinnie comme souverain absolument indépendant dans la vie sociale, uc dérive pas le droit, avec les devoirs de droit corresiiondauts exigibles, dé la nature et de la morale ; il n'admet d'antre source première et originelle du droit que l'État. Il déJinit le droit « l'eusemblc des conditions. « d'après lesquelles le libre arbitre de l'un entre en ra|)poit (' avec le libre arbitre de rautre d'après une loi générale île (' liberté «) ' Introd. à la science du droit X, '•)'•]). La loi suprè-

CH. IX. — CULTE NKO-PAIEN DE l'IIUMAXITÉ 273

En morale, il ramène la loi fonJamentalc à la formule : Agis de « manière à Iraiter toujours « l'humanité, aussi bien dans ta personne que « dans celle de tout autre, comme une fin « et jamais comme un moyen » (Fondements de la Métaphysique des mœurs, "2^ section, Œiu'rcs, VIII, p. 57). L'accomplissement du devoir n'est qu'un hommage rendu à son propre moi. « L'humanité dans sa personne est « l'objet de l'estime que l'homme peut exiger « de tout autre homme ».

Si nous cherchons le fondement dernier que

me du droit est celle-ci : v Agis an dehors de manière que le 9 libre usage de ton libre arbitre puisse coexister avec la libcr- « té de chacun d'après une loi ». Le droit et la loi étant complètement isolés du terrain moral, le devoir de droit est un devoir tout pxléricur : il consiste seulement en ce que celui qui ne respecte pas librement le droit, peut y «Ire contraint. Les devoirs de droit sont desdevoirs de contrainte, rien de plus. Souverains avec leurs droits absolus, les hommes, considérés à l'élat de société natui'cUe, ne sont pas encore dans ['étal de droit: ce n'est que par la justice publique que le droit se manifeste. En face de rindivitîu se dresse le droit de l'État et la rfliewr «/wo/hc (/e -SCS /o/.s. D'après Kant, la loi de l'État ne peut jamais être injuste. L'État, comme volonté générale, est pour lui absolument souverain. La puissance législatrice n'appartient qu'à la volonté du peuple réuni.

PESCH. — KANT. — 18.

Kaht assigne au culte de rhumanité, nous le trouvons dans la Critique de la Raison pure; C'est là, en efTet, qu'il donne a l'honime, pour ainsi dire en principe, une existence tout active et indépendante, en faisant de la Raison l'auteur de toute vérité, la créatrice du monde phénoménal et le juge en dernier ressort de toute connaissance. C'est l'homme qui se fait son monde, car ce qu'il connaît, n'est que le produit de sa faculté de connaître.

L'ancienne école juridique, à laquelle surtout nous pensons ici, a amené dans le sens pratique des juristes, surtout tels que Savigny, une réaction bien fondée : c'est l'école historique. On rejeta les théories philosophiques et on partit du droit historique comme base. Mais dans l'école historique elle-même se retrouve clairement l'influence puissante de liant. L'existence d'un droit naturel proprement dit est plusieurs fois niée ; toute législation est dérivée de la volonté du peuple (parle moyen du droit coutumier) ou de la puissance législatrice de l'État. Si l'on demande en vertu de quel principe entre deux individus sans lien d'Étal, il ne peut pas être question d'un rapport de droit proprement dit, uniquement fondé sur le droit naturel, voici ce qu'on nous répond : Il manque au concept de droit l'exigibilité nécessaire, et ce n'est que grâce îi celle exigibilité qu'on comprend la puissance extérieiue, c'est-à-dire physique, par opposition à la puissance intérieure ou titre de droit (titre lég.'il), avec emploi de la force. Mais qui ne voit combien celte conccp-

CH. IX — CULTE NÉO-PAIEN DE L'iIUM.VNITÉ 275

Restreindre le domaine du connaissable à rexpérience sensible, c'est en conséquence prendre comme règle de vie: Contente-toi du sensible ; niels-toi à Ion aise dans ce beau monde, où l'homme est ce qu'il y a de plus élevé; que ce qu'on ne sait pas, ne l'échauffé pas. Celui pour qui connaître et savoir ne sont

lion du droit et cette opposition exagérée du droit et de la morale est dans le plus étroit rapport avec la définition de Kant '. Lui aussi n'envisage pas le droit comme une obligation intérieure, mais comme une contrainte extérieure ( Cf. Meyer, les Principes de la moralité et du droit, dans les Slimmen ans Maria Laach, 1" série, t. xi, Fribourg, 1868, p. 132).

Lorsque Kant parle de Voriijiiie de l'Etat et du gouvernement, l'cmincnt critique sort un peu de son rôle. Il est réjouissant de voir comment l'homme, qui passe le niveau impitoyable de sa critique sur tout ce qu'il y a de plus solide, de mieux établi, fait ici par crainte de la Police, une exception et soutient la tlicsc de «l'esprit borné des sujets ». Le sujet ne 'hit pas perdre son temps à épiloguer sur celte origine (comme si c'était un droit dont on puisse douter sous le rapport de l'obéissance due à cette puissance), dit Kant (Théorie du droit, ix, 164j. Il parle des « discussions s.ibliles qui mettent lÊtat en danger ». Le « citoyen » est donc pour le professeur de Kœnigsbcrg, la seule chose au dessus du Philosophe. Kant, absolument comme Hobbes et Rousseau, admet un «contrat libre » comme base de la société civile. Le contrat social n'est pas pour lui un fait historique, mais une conception qui sort de fondement au droit public.

autre chose que construire et ajuster, élève le 7noi au dessus de toute vérité solide donnée; il lui met en main la vérité comme un jouet, pour l'amuser afin qu'avec la cire il pétrisse la science à son gré : plus les systèmes sont vaiiés et contradictoires, plus brillante apparaît la majesté du moi. Celui qui enseigne que notre connaissance ne doit pas se régler sur les choses, mais bien les choses sur nous, enseigne en conséquence que la moralité n'a pas de règle objective et que l'homme est à lui-même sa loi ; en conséquence

Pareillement, quant à l'importance de la Religion pourl'Élaf, Kant a devancé les idées modernes. La Religion joue seulement le rôle d'un moyen utile. Lange, parlant de Voltaire comme puLliciste, dit : « U va évidemment chez lui le germe « vague et confus de l'opinion de Kant, quand il revient à la « thèse qu'expriment si vivement les paroles bien connues : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. Voltaire est « d'avis que si Iîa\ic, qui croit possible un État athée, avait à * gouverner cinquante ou soixante paysans, il ferait aussitôt « prêcher la doctrine de la réniunéralion divine » (Hist. du matérial., i, 304). Telle est, aux yeux de Kant, l'unique importance de la religion pour TÉlat ; tout, tant en privé qu'en public, doit se grouper autour de la nature raisonnable, de la dignité de rhonimc, de la valeur de la personne.

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encore, que la foi et la religion ne doivent pas se régler sur la vérité religieuse, mais que c'est la vérité religieuse qui doit se régler sur les sentiments de foi et de religion. L'homme est ainsi puissance souveraine dans le monde delà science, de la morale, de la politique, de la religion. Le veau d'or du paganisme moderne est tout prêt.

Le résultat de nos études se réduit à quelques mots. Pour bien comprendre une époque, il faut saisir les idées qui la dominent, étudier sa science, sa philosophie. Nous avons vu que toute la science, qui mène le temps présent, si elle n'a pas toujours cherché expressément sa base profonde dans Emmanuel Kant, l'y a néanmoins trouvée, et que tout l'édifice du Kantisme repose sur la Critique de la Raison pure. Si cette Critique tombe, tout le système philosophique de Kant s'écroule, et, si ce système s'écroule, tombe aussi la base la plus essentielle de la science moderne.

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