B) IDÉES DIRECTRICES ET CONCLUSIONS
Une idée fait le centre ou le fond de la Critique et entraîne après elle toutes les conclusions qui constituent et définissent le kantisme : c'est Taftirmation que la connaissance résulte de l'application à une matière venue du dehors des fortmes ou des lois impliquées dans la constitution intellectuelle de l'homme. Cette thèse essentielle implique, à son tour, cette conséquence immédiate, qui n'en est à vrai dire qu'une autre face : si la forme de toute connaissance est déterminée par la constitution de l'homme, elle n'exprime donc pas la réalité telle qu'elle est en elle-même, mais seulement telle qu'elle peut et doit être conçue par l'intelligence humaine. Apriorisme et relativisme, voilà les deux thèses liées qui sont au centre du kantisme. Tout le reste s'ensuit, à savoir notamment l'idée de la vraie nature et des vraies conditions de la science, aussi bien que le jugement à porter sur les prétentions de la métaphysique et sur son véritable office.
L'apriorisme kantien. — Bien des philosophes avaient, avant Kant, affirmé l'existence de données a priori de la raison ; aucun n'en avait tenté
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la démonstration avec cette force et cette netteté. Kant prouve de diverses façons inégalement convaincantes Torigine rationnelle de certams principes. C'est tantôt en signalant dans les notions quMls affirment des caractères de nécessité et d'universalité dont Texpérience ne rendrait pas compte, en ce sens qu elle ne nous autoriserait pas à les leur attribuer. Mais n'est-ce pas indûment par une illusion de notre imag-inalion, comme le prétend Hume, que nous énonçons certaines vérités sous la forme de jugements universels et nécessaires? Kant ajoute, à la vérité, que l'exactitude incontestable des sciences garantit aux principes qui les fondent la nécessité et l'universalité véritables, qui ne sont donc pas des illusions de l'imagination. Mais peut-être des esprits se rencontreraient qui contesteraient aux sciences, même aux mathématiques, leur caractère de certitude. Il faut donc procéder à la preuve d'une manière plus profonde et plus directe, en montrant, par exemple, que, bien loin que Texpérience puisse donner naissance aux principes rationnels, elle n'existerait pas ellemême sans ces principes. (R. P., h 157.)
C'est précisément l'erreur de Hume de supposer, à l'origine de toute idée, l'expérience toute faite, comme un donné, ayant sa réalité propre et une nature définie, de telle façon qu'on en pourrait tirer après coup ceci ou cela. Au vrai, Terreur est triple D'abord Hume suppose qu'avant tout acte de pensée proprement dite, des objets définis pourraient être donnés dont les perceptions s'associeraient en liaisons nécessaires ; et c'est là sa première erreur. Il ne voit pas d'autre part qu'il n'y a pas
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de raison pour que de telles liaisons nécessaires seforment, silesfaits, à lesprendreen eux-mêmes, ne sont pas soumis àdes lois : il faut donc commencer par supposer réelle et objective cette liaison nécessaire dont on veut faire une illusion de l'imagination, et c'est là, assurément, une deuxième erreur ou, plutôt, une contradiction. Enfin, ce qu'expliquerait l'associationnisme de Hume, c'est la succession régulière et nécessaire dans l'esprit de certaines représentations s'appelant l'une l'autre ; mais se représenter nécessairement tel fait après tel autre et affirmer qu'objectivement ces deux faits sont liés sont deux choses très différentes, et de ne ravoir pas vu c'est la troisième et la plus grave erreur de Hume. D'un mot, il a confondu la sensation et la pensée, et c'est en les distinguant que Kant a donné de l'apriorisme la démonstration la plus profonde dont il soit susceptible. C'est par une même opération qu'il établit le caractère apriorique des catégories et la possibilité de les appliquer aux objets. Cette démonstration est l'objet de cette difficile Déduction ti^amcendantale que Kant a si profondément remaniée, pour la forme, d'une édition à l'autre de la Critique, La première rédaction nous semble encore la plus nette.
Il y a cette différence, dit Kant, entre sentir et penser, que sentir c'est simplement se trouver affecté d'une certaine façon, tandis que penser c'est rapporter sa sensation à un objet. Qui éclaircirait cette idée d'objet aurait, par là même, mis en évidence l'originalité de l'action de l'entendement. L'idée d'un objet, à la prendre au moins dans le sens commun, c'est l'idée de quelque chose à quoi <: NTEcoR. — Kant. 4
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correspond notre connaissance et dont notre connaissance est la représentation en nous. Cet objet est donc conçu comme nous étant extérieur, étrang-er, et, en ce sens, il n'est rien poumons, il est X. Toutefois, si indéterminé ({u'il soit en lui-même, il est déterminé dans sa fonction. L'objet, c'est ce qui fait que nos sensations ne se produisent pas capricieusement, mais qu'elles sont nécessairement telles en telles conditions, et autres en d'autres. Par suite encore, nos sensations, en tant qu'elles se rapportent au même objet, sont liées d'une manière nécessaire ; elles forment un tout dont les parties s'appellent, dont l'une annonce l'autre. De sorte que linalement, l'objet en soi nous étant inaccessible, l'objet pour nous n'est rien de plus que cette liaison nécessaire de certaines de nos représentations, susceptibles d'être pensées comme un tout. Ce qui définit un objet particulier, c'est la loi ou la règle de cette liaison. Par exemple, nous avons ridée d'un triangle comme d'un objet, c'est-à-dire <îomme d'autre chose que d'une impression subjective et accidentelle, quand nous avons conscience de la règle selon laquelle il peut être construit par l'assemblage de trois lignes. Par là nous avons la notion de quelque chose qui peut être fait ou pensé à volonté et indéfiniment, i[ui a sa loi d'existence et sa nature propre, indépendamment du fait (jue nous nous le représentons à tel moment. C'est pourquoi nous disons que cela est. C'est la fonction de l'entendement que de déterminer ces liaisons nécessaires et lixes qui constituent les choses; comme c'est l'objet de son acte essentiel, le jugement, de les objectiver, de les énoncer comme des lois ayant un
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autnî sens et une autre valeur qu'une aveugle succession de sensations.
Il suit de là naturellement (jue les objets ne nous sont pas donnés. Ils sont construits par notre intelligence et posés pour ainsi din^ devant nous et comme en opposition avec nous. Ils sont construits par une suite de synthèses que Kant se contente d'indiquer un peu sommairement. Ces synthèses sont constituées selon des lois dont Kant établit l'origine interne non seulement en montrant, comme nous l'avons déjà rappelé, qu'elles président uniformément à tous les actes de l'entendement, mais encore en faisant voir que de telles lois a priori sont requises par les conditions fondamentales de la connaissance et surtout par cette condition première qu'il nomme Vaperception transcendantale : il nomme ainsi la conscience a priori de l'identité du moi.
Toute connaissance en tant que liaison du divers implique la conscience de l'identité du moi. Les objets ne sont objets, ou synthèses, ([u'autant que les éléments en sont rai)portés à un sujet qui se connaît comme le même en tant (ju'il perçoit l'élément a et l'élément 6. Et, pareillement, il n'y a un monde ou un système d'objets ([u'autant que ces divers objets sont rapportés et opposés à un sujet qui se sente le même en tant <ju'il perçoit l'objet a et qu'il perçoit l'objet b. Cette conscience de l'identité du moi ne peut pas être la conscience empirique, à savoir la conscience que j'ai de moimême à chaque instant comme déterminé de telle ou telle façon. Car, en ce sens, je ne me sens pas comme identique, mais comme perpétuellement
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autre. C'est précisément en tant que j'unis dans une môme conscience supérieure, non empiriquement déterminée, mes divers états de conscience déterminés que je puis me connaître comme un. La conscience de l'identité que requiert la connaissance objective doit donc être indépendante du sentiment de mes états à chaque moment : elle ne doit pas résulter de ma situation et de l'état de mes org-anes; elle doit précéder tout état déterminé : elle doit être a priori. Or la conscience a priori de ridentité n'est possible (ju autant que l'esprit perçoit, en même temps (ju'il agit pour former les synthèses qui constitueront les objets, l'unité de son action toujours conforme aux mêmes règ-les. S'il n'y a pas de règles a />/•/(>/•/ inhérentes à l'esprit et se retrouvant les mêmes en toutes ses opérations conslructives, l'esprit ne peut se connaître comme un, et par là, le principe suprême de toute synthèse cog-nitive disparaissant, toute connaissance disparaîtrait du même coup. Il y a donc des règ"les ou formes a priori de l'action de l'entendement, et ce sont naturellement celles dont on constate la présence en tous ses jugements. (R. P., ii, 414-433.) Il resterait à voir maintenant comment ces catégories s'appli([uent aux données de la sensation et par quels degrés nous allons del'aperception transcendantale, qui nous constitue comme esprits, à la conception de tels objets déterminés dans l'espace et dans le temps. C'est là que l'imagination joue son rôle, subtilement et confusément défini par Kant qui lui assigne pour fonction l'élaboration des schêmes transcendantaux. Les catégories déterminent les modes nécessaires et constants de l'orga-
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nisation des sensations en objets. Elles ne se réalisent donc qu'en des actes deconstructtion dont elles sont les lois. D'autre part, tout acte de l'esprit s'accomplit dans le temps et suppose une sorte de mouvement mental, un passage diversement figuré d'un moment à l'autre de l'action. Toute catégorie qui s'applique suppose donc un mouvement de l'esprit s'emparant du divers et s'y prenant d'une certaine façon pour le lier. C'est ce geste mental, déployé dans le temps et diflérent du résultat toujours particulier et presque toujours spatial, quijest le schème de la catégorie ; elle la représente symboliquement et abstraitement dans le temps. Le schème nest plus le concept pur, en lui-même insaisissable à noire pensée qui a besoin d'intuitions pour s'exercer, et il ?i'est pas encore une image ([ui serait spatiale et toujours particulière. C'est la figuration, dans l'intuition déjà sensible du temps, de l'acte par lequel la catégorie peut s'appliquer aux choses (jui lui seront présentées. Par lui, peut-on dire, ces catégories deviennent en quelque façon objet de représentation. C'est ainsi que la quantité a pour schème le nombre, la numération, l'action de compter; la causalité est représentée comme la succession régulière des phénomènes dans le temps, la substance est figurée dans la permanence^ aie C'est sous cette forme à demi concrète que les catégories se laissent saisir et laissent voir leurs rapports aux faits donnés dans l'expérience. Ainsi elles peuvent être réduites en principes pour l'analyse et l'explication réfléchie par la science de l'expérience spontanément constihiée. (R. Pm I, 198-208.)
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Le relativisme et l'idéalisme kantiens. —
Il résulte de cette théorie de la connaissance que les objets donnés dans Texpérience sont des produitsde l'activité intellectuelle. Ils sont donc les phénomènes des choses, non les choses mêmes ; ils en sont les apparences, et ces apparences sont relatives à la constitution de Fesprit humain.
a) Relativité de toute connaismnce. — Les matériaux en sont pris dans nos impressions sensibles, dont il n'y a pas lieu de penser qu'elles ressemblent aux choses qui les produisent. En tous cas, ordonnées dans le temps et l'espace, qui sont les formes a priori de la sensibilité et ne sauraient avoir de réalité objective ; org'îuiisées en objets selon les caté^'-ories de l'entendement, qui marquent simplement les conditions auxquelles ces données [)Ourront devenir intelligibles, ces impressions constituent un monde approprié à noire nature et à nos besoins intellectuels et représentant à notre façon la réalité ([ui en est l'occasion. Quanta cette réalité^ nous ne pouvons l'atteindre en sa nature propre. Toute connaissance impliquant une intuition, et la seuledontnous soyons capables, l'intuition sensible» ne nous donnant comme matière du savoir que nos [propres impressions, comment saurions-nous ce que sont les choses en elles-mêmes? Il ne faut même j)as songer, à défaut d'une connaissance déflnie de telle ou telle de ces choses, à concevoir ce qu'elles peuvent être en général comme objets transcendants. On ne peut concevoir un objet qu'au moyen des catégories; mais ces catégories, quelque caractère transcendant qu'elles tendent à revêtir à cause de leur extrême généralité, ne
deviennent saisissables et maniables à notre entendement que dans leur détermination empirique. Quel sens aurait pour nous la causalité hors de la succession, ou la substance sans la permanence? (R. P., I, 30C», 308.)
Le sujet lui-même n'échappe pas à cette loi de n'être donné dans la connaissance que comme phénomène. En un sens, sans doute, le sujet est immédiatement présent à lui-même dans Taperception transcendantale. Mais dans cette aperception nous avons seulement conscience que nous existons. Or la conscience est bien loin d'être une connaissance d(î soi-même. De même que pour connaître un objet il ne faut pas seulement le concept formel, d'après les catégories, d'un objet en général^ mais aussi desintuitions sensiblesdont, en s'y appHquant, les catégories feront des objets déterminés ; de même, ici, il faut des intuitions pour donner un corps et une forme déterminés à ce moi qui dans l'aperception se pose comme action synthétique et n'a ainsi de lui-même que la notion trop vague d'un sujet en général. Or les intuitions, quelles qu'elles soient, dont se constituera la représentation du moi, ne peuvent être données (pie conformément aux lois a priori de toute intuition; cette représentation est donc un phénomène, c'està-dire une apparence conditionnée en sa forme par les lois internes de la connaissance. (R. P. i, 183-84.) Quant aux intuitions par lesquelles nous nous représentons ainsi à nous-mêmes, elles résultent de ce que nous sommes affectés par nous-mêmes, aussi bien que par les choses. La matière de nos intuitions nous vient du dehors, mais il y a dans
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leur ordre, dans leur org-anisation en objets par une série d'actes ordonnés dans le temps, quelque chose qui est déterminé du dedans et d'après quoi nous pouvons nous représenter comme sujets, comme activité synthétique. Or cette organisation des intuitions, dans laijuelle nous nous apercevons, se fait conformément aux catégories. Le moi, comme phénomène, nest donc pas moins que les choses relatif aux catégories : non qu'il en reçoive la forme, à la manière d'un objet, mais parce qu'il les snbit comme ses lois et en reçoit l'ordre de ses actes. (R. P., i., 179-182.)
h) Le prétendu idéalisme de Knnt. — Cette affirmation, que la connaissance n'atteint jamais Tètre véritable ni en nous, ni hors de nous, a fait accuser Kant d'idéalisme. C'est une accusation contre laquelle il s'est défendu assez vivement, sinon sans confusion, soit dans les Prolégomènes^ soit dans la deuxième édition delà 6>/^î//?/e; encore que lui-même, ce qui invitait à s'y méprendre, eût spontanément donné à sa doctrine le nom d'idéalisme Iranscendantal.
L'idéalisme, dit-il en sa défense, est la doctrine selon laquelle rien n'existerait en dehors des êtres pensants. Mais où donc a-t-il énoncé une assertion de ce genre ? 11 est vrai qu'il nie l'objectivité de l'étendue par hiquelle on a coutume de définir la substance matérielle. Mais si Locke et tant d'autres, pour avoir dit (juc la couleur, le son, la saveur ne sont ((ue nos propres aflections, n'ont pas été pour cela des idéalistes et n'ont pas paru nier l'existence des objets qu'ils dépouillaient ainsi de quelques-unes de leurs qualités, en quoi Kant
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serait-il plus idéaliste en dépouillant ces mômes objets des qualités que Locke leur avait laissées ? Ces objets subsistent ; mais nous n'avons pas le moyen d'en déterminer la nature. (Pr., G1-G3.) L'idéalisme de Kant consiste simplement à réduire tout le donné à des représentations et à déclarer que l'objet en soi n'est pour nous qu'une idée et non la matière d'une intuition.
Idéaliste ou non, cette doctrine s'écarte singulièrement de celles qu'ont professées Descartes ou Berkeley. L'idéalisme problématique du premier consiste à mettre en doute la réalité de l'objet externe, dont on n'arrive à affirmer plus tard l'existence qu'avec beaucoup de peine, la seule réalité immédiatement certaine étant celle du sujet. Mais Kant n'a jamais soulevé de doute sur la réalité de l'objet que toute la Critique suppose. Même selon la Criti(iue, il n'y a de moi qu'à la condition d'un objet qui s'en distingue et qui, par son unité, permette la conscience de l'unité du sujet qui se le représente. Le moi ne se connaît (ju'autant qu'il pense ; il ne pense qu'autant qu'il se donne un objet, et il n'est un qu'autant que le lui permet l'unité de l'objet dont il est la pensée. (R. P., i, 285- 289.) Il est vrai que l'objet dont il est ici question est un objet donné à la représentation et intérieur à la connaissance. Mais, n'y eut-il rien de plus, ce que Kant ne prétend pas, on ne serait pas contraint pour cela d'adopter Vidéalisme dogmatique ou mystique de Berkeley qui réduit le monde à un système d'images subjectives [)lus ou moinsdépendantes de l'existence du sujet individuel. Car ces images ont leurs lois, leur vérité : ce qui les érige
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en objets, indépendants du sujet qui les pense, c'est la nécessité de leurs liaisons et par suite aussi la nécessilt^ qu'à tel moment ce soit telle représentation qui soit donnée et non telle autre. Voilà ce que Kant appelle son réalisme empirique, autre face de \ idéal ismetramcendantal, ou critique, ou formel. La même théorie apriorique de la connaissance, qui la réduit à des représentations, pose les représentations elles-mêmes comme objectives par opposition aux caprices de la pcMisée individuelle en les soumettant à des lois qui permettent de distinguer le rêve de la réalité, ce qui est illusion, ou vision d'un seul, de ce qui est expérience véritable, observable pour tous. (Pr., 04-70.)
Au total donc, Kant. loin detre idéaliste, est deux fois réaliste, par riiTtirmation de l'existence de Tobjet extérieui' ou transcendant, et par Taffirmation de l'objectivité des représentations auxquelles il donne lieu en nous.
c) Vidée du noumène. — Cet objet transcendant, dont Kant se défend d'avoir jamais voulu mettre en doute la réalité, il le nomme le noumène, par opposition au phénomène, entendant par là ce qui est seulement objet de pensée et ne peut être exhibé en une intuition sensible. Cette idée du noumène, qui tient une g-rande place dans la philosophie kantienne, en constitue aussi l'une des princi[)ales diflicultés. Selon l'esprit ou même la lettre de la Critique, on ne devrait |)as pouvoir en déterminer la nature, ni davantage en prouver l'existence. (Pr., 134.) Et pourtant Kant l'aftirme, ou même il le détermine.
D'abord il en postule l'existence dans l'énoncé
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même du i)roblème critique : et ce postulat que la Griti(pie aurait du, semble-t-il, résorber en se développant, subsiste intangible, tandis que toutes les autres idées essentielles de la métaphysi(|ue sont examinées avec sévérité. Kant fait mieux : il indique à l'occasion par quel genre de preuves on pourrait établir la valeur de cette idée. Il faut une cause aux phénomènes pris dans leur ensemble et elle doit être hors d'eux (R. P., u, i:J8) ; il fautbienque quelque chose corresponde à la réceptivité qui nous définit comme sensibilité : notre passivité en ce sens suppose une activité qui nous impressionne. (R. P., II, 102.)
Quant à la nature du noumène, on nous dit d'abord que nous n'en pouvons rien savoir. Le concept en est tout négatif: c'est l'idée d'une réalité qui ne peut pas être l'objet d'une intuition sensible. Pour la transformer en concept positif, il faudrait au moins comprendre de quelle intuition à nous impossible il pourrait être l'objet et dans <|uelles conditions; mais c'est ce dont nous n'avons aucune idée. (R. P., i, 318-310.) Mais, comme d'une idée vide il n'y aurait rien à faire. Kant ne peut s'empêcher de Uii donner un contenu. Ce qui devrait être seulement pour nous Vautre que le connu ne laisse pas de prendre, comme on l'a fort bien remanpié, des déterminations diverses et un sens nouveau, selon la fonction de la raison à laquelle Kant le rapporte. Du point de vue delà sensibilité, il est ce qui rafTecte, la cause de nos impressions; du point de vue de l'entendement, il est robjet transcendant, le fondement de l'unité nécessaire des phénomènes ; et du point de vue de la raison
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il se diversifie sous les trois formes de l'unité absolue, selon qu'on le rapporte à l'unité du sujet qui pense, et il est ïâme, ou à l'unité de l'objet qui est pensé comme répandu dans l'espace et dans le temps, et il est le inonde^ ou enfin à la synthèse absolue de toute réalité, et il est Dieu. Ces idées ont donc un contenu positif, par lequel d'abord elles se disting*uent les unes des autres et par lequel ensuite elles remplissent leur fonction. D'autant plus que si Kant, déclarant la raison scientifique impuissante, réserve à un autre élément de notre nature la fonctiond'affirmer laréalitédeTàme etde Dieu, il tient cette réalité pour assurée. 11 a donc quelque idée de ce que sont de tels êtres et de la façon dont ils se distinguent; mais comment peuton les concevoir, si formellement que ce soit, sans leur appliquer les catégories ? Et comment appliquer \es catégories hors de l'intuition du temps? Voilà des questions auxquelles certains textes de Kant (Pp., 164-171) permettraient peut-être de répondre tant bien que mal; mais c'est là, il fallait bien l'indiquer au passage, l'un des deux ou trois points scabreux et fragiles de l'admirable construction kantienne.
La théorie de Texpérience et les principes de la science. — De cette double thèse, que toute notre connaissance est d(Herminée par des formes ou des lois a priori, et qu'elle ne porte que sur des phénomènes, résulte à son tour cette double conclusion que la science est possible, mais non la métai)hysique.
a) Possibilité d'une sdnire expérimentale. — La fonction de la science est de déterminer les lois
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des phénomènes donnés dans l'expérience. Ces phénomènes et leurs relations sont accessibles à notre observation. Mais on ])eut se demander avec quelle certitude nous pouvons ériger en lois, c'està-dire en jugements universels et nécessaires, les relations données par l'analyse des phénomènes. Il s'agit de savoir, dans le langage de Kant, si nous pouvons transformer nos Jugements de perception en jugements d'expérience. Dire cjuc tel corps, s'étant échauffé, s'est dilaté, c'est énoncer un jug'ement de perception : on se. contente de constater un fait. Dire que la chaleur dilate les corps, c'est prononcer un jugement d'expérience, au sens où l'expérience est censée constituer un enseignement, un avertissement valable pour l'avenir. De quel droit passons-nous de l'un de ces jugements à l'autre? La seule observation ne peut nous y autoriser. Un fait ne répond jamais que de luimême et ne saurait rien garantir pour l'avenir. Mais si nous savions piéalablement à toute expérience et d'une connaissance sûre, qu'il y a de l'ordre dans la nature, et si nous connaissions les * conditions fondamentales de cet ordre, toutes les fois que dans les données de l'observation nous reconnaîtrions quelque chose de ces conditions,, nous serions fondés à ériger en lois les relations ou les caractères observés. Or, précisément Kant a établi que nous connaissons a priori les conditions générales de l'ordre de la nature. II prouve également que la connaissance en est absolument certaine. Nul objet n'existant pour nous, comme donnée d'expérience, qu'autant qu'il est construit par une synthèse transccndantale de l'imagination, et Caxtecor. — Kant.