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CRITIQUE DE LA FACULTE DE JUGER
en matière de goût, desjugements synthétiques à priori ?i La solution est fournie par la « déduction des jugements du goût », déduction facile, car il ne s'agit plus ici, comme en matière de science, de justifier la réalité objective d'un concept. 11 suffit de remarquer que le plaisir esthétique, bien loin d'être suspendu à un élément extérieur, à la matière de l'objet beau, dépend d'une condition purement intérieure, à savoir de l'accord formel de la faculté déjuger avec l'imagination; or, cette condition, « on peut la supposer chez tous les hommes», car elle est, par définition, essentielle à tout esprit. L'unité fondamentale des esprits est pour nous la garantie que tous nos jugements esthétiques sont de nature à obtenir Fassentiment d'autrui-.
De môme enfin que la raison théorétique ou pratique, le jugement du goût est l'objet d'une « dialectique. » La raison, en s'y appliquant, y découvre une « antinomie » apparente qu'il faut résoudre. D'une part, en effet, le goût est affaire individuelle; comme il ne repose pas sur des concepts, il ne peut donner ses preuves; c'est un lieu commun de diie que le goût exclut la discussion. Mais, d'autre part, il n'y a personne qui ne défende ses idées et ne discute celles d'autrui en matière esthétique; le beau semble avoir ses règles et ses concepts.
11 est aisé de lever la contradiction en montrant que la thèse et l'antithèse, comme celles de la raison théorique, se rapportent à des objets différents et qu'elles sont
vraies l'une et l'autre à un certain point de vue. Le mot « concept » y est entendu en deux sens. D'une part, le beau ne correspond au concept d'aucun objet a déterminé », il consiste en un plaisir et échappe à la discussion. Mais, d'autre part, laperception de la beauté nous amène à réfléchir sur l'accord entre l'entendement et l'imagination, et à nous faire de cet accord un concept, d'ailleurs « indéterminable » ; et la certitude où nous sommes que ce rapport existe en tout esprit nous conduit à affirmer l'universalité du jugement du goût, et par suite à le soumettre à la discussion ^.
Mais il y a plus; le jugement du goût, par sa forme finaliste, nous conduit à nous faire un concept de la finalité de la nature. Sans doute la critique de la raison pure a déjà établi, et la seconde partie de l'ouvrage que nous analysons confirmera bientôt, que nous n'avons nul droit d'affirmer que les beautés naturelles, les fleurs, les cristaux, sont Tœuvre d'une intelligence prévoyante; il n'est pas inconcevable pour l'entendement, que le mécanisme, seul reconnu par la science, explique ces merveilles. Mais le concept d'une finalité de la nature peut être maintenu comme une idée supra-sensible et purement subjective, pourvu qu'il soit bien entendu qu'il ne s'agit ici que d'une libre interprétation de la nature envisagée comme l'œuvre d'un esprit semblable au nôtre. De même donc que l'idéalité transcendantale de l'espace et du temps explique que les objets des sens sont déterminés
KANT
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CRITIQUE DE LA FACULTE DH; JUGER
à priori dans l'intuition, de même la finalité ne peut être appliquée à la nature, dans le jugement esthétique, que d'une façon purement idéale ^
De môme encore, il est permis, en un sens idéal, de considérer la beauté comme le symbole de la moralité, puisque le jugement dugoût^ commeTacte moral, « a en vue l'intelligible », et s'élève au-dessus de toute considération de plaisir et d'intérêt. Le libre jeu de l'imagination dans son rapport avec Fentendement est en quelque sorte le « symbole » du libre jeu de la volonté morale '^.
§ L — L'art.
Toutefois l'accord est loin d'exister toujours entre les choses et le jugement esthétique. Le mécanisme de la nature, qui satisfait toujours l'entendement, ne contente pas l'imagination dans tous ses détails. Cette imperfection de la causalité naturelle ne pourra être réparée, dans une
2. P. 219-223 (333-339). Ailleurs, p. 157 (236) et suiv., Kant reconnaît que les artistes sont souvent « vains, entêtés, livrés à des passions pernicieuses » ; mais il distingue l'intérêt attaché à la beauté artistique de l'intérêt qui s'attache à la beauté naturelle. Le premier est indirect et n'aperçoit la beauté qu'à travers un symbole artificiel; le second est « immédiat ». Or ce dernierest analogue à v( l'intérêt» du de voir. {Cf. supra, p. 21 1-12). Départ et d'autre, un sentiment de plaisir apparaît sans avoir été recherché en luimôme. En outre l'intérêt que nous éprouvons à trouver notre goût réalisé dans la nature est analogue à celui qu'excite en nous l'accord du réel avec la loi morale. « On a donc raison de supposer au moins de bonnes dispositions morales chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement. »
certaine mesure, que par une causalité libre. L'art est précisément la libre production de la beauté. Un être raisonnable seul est vraiment artiste. Le rayon de cire de Fabeille est simplement œuvre d'instinct ; il manque à l'abeille, pour être artiste, « une volonté qui ait la raison pour principe de ses actions ^ ».
Nous avons vu que la nature est belle quand on croit y découvrir une finalité, c'est-à-dire quand « elle fait l'efiet de l'art ». A son tour, l'art doit paraître un produit de la nature, c'est-à-dire que les lois de l'art sont celles de l'esthétique naturelle. L'œuvre d'art ne doit viser ni à produire une simple sensation, qui rendrait le plaisir purement subjectif, ni un concept, qui transformerait l'impression d'art en une connaissance ; elle doit simplement avoir en vue une certaine /orwze dujugement, déterminée par l'accord harmonieux de l'imagination et de l'entendement. Gomme dans la nature encore, la finalité de l'œuvre d'art doit se dissimuler. L'artiste a sans doute un dessein; il peut rechercher la gloire et la richesse; mais son œuvre ne plaira qu'autant qu'elle ne portera aucune trace de cette préoccupation. Comme la nature enfin, il obéit à des règles, mais aucun effort ne doit révéler cette contrainte ; le véritable artiste n'est pas l'apprenti péniblement asservi aux « formes d'école », mais le maître qui crée avec la spontanéité de la nature même '.
Ce pouvoir créateur, distinct du goiit proprement dit, est le cénie, faculté merveilleuse et, à vrai dire, indéfi-
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nissable. Le goût, rentendement, rimagination s'y combinent dans une proportion que la Critique ne saurait définir. Distinct de Thabileté, qui s'acquiert par exercice, sa qualité essentielle est F originalité, qu'aucun enseignement, aucune pratique ne sauraient procurer. Il échappe à toute règle ; bien plus, c'est lui qui donne des règles au goût; ses productions sont « exemplaires » et servent de point de comparaison au jugement des amateurs. Il est ainsi absolument distinct, non seulement de « l'esprit d'imitation » qui en est le contre-pied, mais du pouvoir d'invention scientifique lui-même. Car la découverte scientifique est susceptible d'explication; elle a sa méthode et peut être imitée par d'autres, de sorte qu'un Newton ne diffère qu'en degré de ses plus obscurs continuateurs. Le génie artistique, au contraire, ne peut donner la clef de ses propres créations; il est incommunicable et « spécifiquement distinct » de tout autre don naturel de l'esprit i.
On peut diviser les beaux arts d'après le mode d'expression employé pour communiquer une impression à autrui.
Les arts de la parole {redcnde Kunsl) comprennent l'éloquence et la poésie. Les arts figuratifs, sculpture, architecture et peinture, cherchent à exprimer certaines idées dans une intuition sensible. On peut y rattacher l'art des jardins et tous les arts décoratifs. Enfin l'art de produire un beau jeu de sensations [Kunst des schonen