‹ Kant [microform]Chapitre 122 sur 148 · P. 232-237 (II · texte numérisé non relu

P. 232-237 (II

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efficiente suffit à rendre compte de ces liaisons phénoménales. D'ailleurs la finalité, à supposer qu'elle fût évidente dans ces divers cas, n'y serait encore que relative et extérieure aux choses, car il resterait à déterminer la fin de la végétation, des semences et des traîneaux, et ainsi de suite à l'infini, pour en arriver à cette question suprême : quelle est la fin de la création même? Or nous savons qu'un pareil problème excède les forces de l'entendement, parce qu'il dépasse les bornes d'une expérience possible; c'est dire qu'il échappe aux prises de la « faculté de juger ^ ».

Si donc, en vertu des lois de l'esprit, les relations extérieures des êtres ne peuvent être conçues que sous la forme de la causalité mécanique, il en faut conclure que la finalité ne devra être cherchée que dans le mode de relations intérieures dont les vivants nous offrent le type. Car la vie nous offre l'exemple unique de phénomènes liés entre eux en un système tel que chaque chose y est à la fois (( cause et effet d'elle-même ». Le vivant ne se reproduit-il par lui-même, aussi bien comme espèce que comme individu? Et si chaque organe est un produit du tout, la vie totale n'est-elle pas à son tour la résultante du jeu des organes? Or cette réciprocité de la cause et de l'effet difière absolument de la liaison mécanique des antécédents et des conséquents, et c'est la définir très imparfaitement que d'y voir un « analogue de l'art » ; car Tarliste est encore extérieur à son œuvre, tandis que

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la nature « s'organise elle-même », et cette organisation « n'a rien d'analogue à aucune des causalités que nous connaissons » ; elle obéit à un principe téléologique, exclusivement applicable aux vivants, et dont voici l'énoncé : « Une production organisée de la nature est celle dans laquelle tout est réciproquement fin et moyen ^ » Quelle est la portée de ce principe? La Critique semble ici ne pouvoir échapper à un écueil que pour échouer sur un autre. Ou bien, comme le soutient l'hylozoïsme, la finalité des vivants est un pouvoir inhérent à la matière ; or la critique de la raison pure nous a déjà mis en garde contre l'attribution d'aucune qualité occulte à la matière étendue ; — ou bien la source de la vie doit être recherchée en un principe supérieur à la nature; mais ce passage opéré par le théisme du sensible au supra-sensible a déjà été dénoncé comme impossible et illégitime. Le dilemme est troublant et, à vrai dire, insoluble, si l'on voit dans la notion de finalité un principe constitutif, analogue à celui de causalité, et si l'on prétend, comme en physique, descendre de ce principe, comme d'une règle à priori, au détail des faits. Or, nous savons que le jugement de finalité n'est pas déterminant, mais réfléchissant, c'est-à-dire qu^il exprime simplement une considération (Betrachtung) plus ou moins générale,

1. P. 2'il-248 (21-33). Dans une couric note (p. 247 [31]), où il devance les sociologues modernes, Kant remarque l'analogie du « corps delÉlal >, avec les organismes vivants. W constate que la Révolution française, qui à ce moment même, procédait -k ses premières réformes administratives,' employait volontiers le mot organisaiion.

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extraite empiriquement de l'examen des faits. La causalité mécanique échoue dans l'explication de la vie, et tout se passe, chez les vivants, comme si tous les phénomènes y supportaient une relation réciproque de cause à effet, de fin à moyen. Que cette interprétation soit admise à titre de « fil conducteur » commode pour nous guider à travers le labyrinthe des faits biologiques; qu'elle serve, par exemple, au savant de « principe régidateur » pour déterminer le rôle mal connu d'un organe dans un animal, l'usage, dans ces conditions, en sera légitime et précieux. Mais le savant ne devra, sous aucun prétexte, accorder à l'explication finaliste la valeur objective de l'explication mécanique; il ne la tiendra pas pour une « connaissance ». S'il use des termes : sagesse, bonté de la nature, il ne leur prêtera qu'une signification symbolique, sans portée dogmatique. En outre, tandis que la connaissance des causes naturelles lui confère le pouvoir de produire des effets, il renoncera à tout espoir de créer la vie au nom de la formule finaliste. « Car on ne connaît parfaitement qu'autant qu'on peut créer soi-même d'après des concepts... Mais l'organisation, comme fin intérieure de la nature, dépasse infiniment tout pouvoir artificiel de créer sur le môme modèle i. »

§ 2. — Dialectique du jugement téléologique.

Cette solution permet d'échapper sans efforts à l'antinomie, inévitable pour tout autre système, du mécanisme et de la finalité. A première vue, l'introduction dans la

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nature, ou simplement clans le monde vivant, de l'explication finaliste est radicalement incompatible avec le principe du déterminisme universel. Mais la contradiction n'existe qu'autant que les deux principes de cause et de finalité sont affirmés l'un et l'autre au même point de vue. Or ce point de vue ne saurait être celui des choses en soi, car ni le mécanisme ni la finalité n'ont de sens hors du monde phénoménal. L'antinomie disparait, à ce premier point de vue, par l'absurdité môme des deux thèses. Mais la contradiction ne subsiste-t-elle pas à un second point de vue, si la thèse et l'antithèse s'entendent également du monde des sens? Non, car, à vrai dire, l'antithèse ne nie pas ce qu'affirme la thèse. Le mécanisme ne prétend pas que tous les phénomènes sensibles s'expliquent par la seule loi de causalité, mais que seuls sont connaissables, au sens rigoureux du terme, les phénomènes qui comportent une explication mécanique. Réciproquement, le finalisme ne nie pas que les phénomènes biologiques ne puissent, en dernière analyse, procéder de causes mécaniques ; il constate simplement l'impuissance de l'entendement humain à découvrir cette origine ; il conçoit alors l'explication plus satisfaisante d'une action réciproque defm à moyen, sans d'ailleurs prêter à celle-ci la valeur d'une connaissance, et sans y voir autre chose qu'une méthode de découverte, appropriée aux facultés de l'esprit humain. L'antinomie n'est donc qu'apparente, parce qu'à vrai dire les deux explications n'entrent jamais en concurrence : l'explication causale, conforme aux exigences rigoureuses de

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notre entendement, doit être poussée aussi loin que le comportent nos moyens d'enquête ; là oii elle échoue, le « jugement réfléchissant » recouvre son « autonomie » et poursuit la recherche à la lumière de l'idée de fin K Or cette démarche n'est pas arbitraire; elle répond, comme la recherche de la causalité, à une disposition naturelle et invincible de notre esprit. Quel a été, en effet, le point de départ de toute la Critique, sinon la distinction des deux éléments irréductibles de la connaissance, l'intuition et le concept, et des deux facultés qui leur correspondent, la sensibilité et l'entendement? Qu'il puisse exister d'ailleurs des êtres doués d'un entendement intuitif, pour lesquels les concepts seraient en même temps des objets et le possible identique ou réel, c'est ce que la Critique ne conteste pas. Elle constate simplement que l'esprit humain ne jouit pas de pareil privilège. Pour connaître, il ne lui suffit pas de considérer les concepts; il lui faut « subsumer » les intuitions sous ces concepts, aller du concept à l'intuition, du général au particulier, des parties au tout 2, et c'est cet

1. p. 250-261 (49-57) et 271-277 (68-78). Cf. p. 286-288 (93-9(.).

2. Ces trois expressions : aller du concept à l'intuition, du général au parUculier, des parties au tout, sont bien synonymes chez Kant qui semble les avoir condensées dans cette définition : « Notre entendement va des parties, comme des principes universellement conçus, aux diverses formes possibles qui peuvent y être subsumées comme conséquences. » [P. 295 (91).] Et sans doute il ne faut pas entendre par là que les parties soient l)lus générales que le tout, si ce nest en un sens transcendantal : le tout, c'est-à-dire l'objet d'expérience, est le résultat d'une synthèse opérée à priori par l'entendement, au moyen de ses formes générales, dans le divers de l'intuition, qui est elle-même générale par sa forme.

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acte du jugement « déterminant » qui constitue proprement la connaissance, au sens humain de ce terme. En un mot, l'entendement humain est discursif.

Or un tel entendement peut bien expliquer « un tout réel de la nature comme un effet du concours des forces motrices de ses parties » >, et cette explication mécanique est tout ce que la physique se propose de réaliser. Elle a une valeur vraiment objective, elle permet de prévoir et de créer. Mais, si elle atteint le réel, latteint-elle tout entier? Nous avons vu plus haut que la physique kantienne ne détermine à priori que les lois les plus générales de la nature ; mais l'infinie variété des choses lui échappe. « Parle général de /w/re entendement, le particulier n'est pas déterminé. En combien de manières des choses diverses, qui pourtant s'accordent en un caractère commun, peuvent-elles se présenter à notre perception? C'est ce qui reste indéterminé, contingent [Ziifîillig) »^. Et cependant, il doit exister entre les lois générales et le détail de la nature une concordance [Zusammenstimmimfj) intime et secrète. Cet accord, qui échappe à notre entendement, en vertu de sa nature discursive, apparaîtrait sans doute à un entendement intuitif; et, bien que nous ne puissions nous représenter un mode de pensée si différent du nôtre, nous pouvons cependant, (( d'une manière négative », concevoir un entendement qui, allant du tout aux parties, n'aperçoive plus dans le détail des choses un accident, une contingence,

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mais une détermination réductible aux lois générales de la nature. Pour un tel esprit, mécanisme et finalité coïncideraient. Sans doute nous ne pouvons nous élever à cette intuition simultanée du tout et des parties; mais nous nous en rapprochons dans une certaine mesure, tout idéale d'ailleurs, en considérant la représentation ( Vorstellung) du tout « comme le principe de la possibilité de la forme de ce tout et de la liaison des parties qui le constituent. » Faute de pouvoir aller du tout aux parties, nous allons de Vidée de ce tout aux parties. Or un tout, c'est-à-dire un effet dont la représentation même est la cause déterminante, s'appelle une fin. On conçoit donc comment nous sommes amenés, dans les cas d'organisation complexe que la causalité ne suffit pas à expliquer, à concevoir l'idée même de l'organisme comme le principe de cette organisation et à supposer dans la nature vivante l'intervention d'une puissance capable de se déterminer d'après des fins, d'une cause intelligente ^ Il y a plus, et la finalité ne doit pas être simplement admise dans l'explication de la nature pour combler les lacunes du mécanisme ; il faut voir dans le mécanisme l'instrument d'une finalité supérieure et universelle. On peut, en effet, considérer tout le monde matérfetxomme le phénomène d'une chose en soi, d'un substratum que l'entendement ne saurait connaître, et qui ne saurait être l'objet que d'une intuition intelligible. Cette intuition nous manque; mais elle appartiendrait nécessaire-

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ment à cet entendement intuitif que les exigences de notre esprit viennent de nous amener à concevoir. Pour cet entendement, les liaisons des choses en soi, substratum des liaisons phénoménales, seraient toutes des lois de finalité, puisqu'il apercevrait en toutes choses le tout avant les parties. Ainsi « on pourrait concevoir un principe supra-sensible, réel, quoique inaccessible à notre intelligence, d'où dériverait la nature dont nous faisons nous-mêmes partie, en sorte que nous considérerions d'après des lois mécaniques ce qui, dans la nature, est nécessaire comme olijet des sens, mais aussi d'après les lois téléologiques, en la considérant comme objet de la raison, la concordance et l'unité des lois particulières et des formes,... et même l'ensemble de la nature en tant que système; nous la jugerions ainsi suivant deux espèces de principes, sans détruire l'explication mécanique par l'explication finaliste, comme si elles étaient contradictoires » i. En d'autres termes, l'explication téléologique explique d'une façon tout idéale les fins générales de la nature et les types vivants dont le mécanisme ne saurait rendre compte, et celui-ci détermine les moyens particuliers d'action que la nature emploie pour réaliser ces fins et ces types . Il n'est pas nécessaire, en effet, de faire intervenir la finalité dans le menu détail des phénomènes : « Là où l'on conçoit des fins comme principes de lapossibilité de certaines choses, il faut aussi admettre des moyens dont la loi d'action n'ait besoin pour elle-même de rien qui

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suppose une fin, et puisse, par conséquent, être mécanique, tout en étant subordonnée à des effets intentionnels K » C'est ainsi que les mouvements particuliers d'une montre s'expliquent par des lois mécaniques, tandis que l'existence même de la montre suppose un vouloir organisateur. Il convient donc de pousser aussi loin que l'expérience le permet l'explication mécanique- et de n'accorder qu'à elle seule la valeur d'une connaissance . Mais, sans reconnaître au principe de finalité autre chose qu'une « valeur subjective », il convient de le superposer au principe de causalité, comme l'expression d'une harmonie idéale des noumènes, dont l'incomplète harmonie des phénomènes serait une traduction sensible. Et c'est à ce litre que l'on peut concevoir, sans confondre arbitrairement les domaines distincts du phénomène et du noumène, « une grande et même universelle liaison des lois mécaniques avec les lois téléologiques » ^.

S 3. — De l'usage du principe de finalité.

Il faut, d'ailleurs, « procéder avec prudence » dans l'application du principe de finalité aux sciences de la nature. Ce principe nous fait côtoyer deux mondes, unis, sans doute, par les plus étroits rapports, puisque le monde intelligible est, au demeurant, le « substrat » du sensible, mais inégalement accessibles à nos moyens de

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conoaitre. Le risque est donc grand de franchir indûment la frontière mitoyenne et de prendre pour une connaissance [Erkenntniss) ce qui n'est qu'une interprétation (Betrachtimg) de l'intelligible. Aussi Kant a-t-il cru bon de déterminer, dans une longue Méthodologie, l'usage qu'il convient de faire du jugement téléologique. Tout d'abord, l'explication mécanique doit être employée seule partout où elle est possible et prolongée aussi avant que Tobjet le comporte. C'est ainsi que la physique exclut toute considération de finalité. Il n'en est pas de même de la biologie. Le mécanisme suffît bien à rendre compte de certains phénomènes du monde vivant; on peut même concevoir que, d'une matière primitivement organisée, un développement mécanique ait fait naître toutes les espèces vivantes. Et de fait « la concordance de tant d'espèces d'animaux en un schème commun » semble autoriser cette hypothèse. « Il est permis à X archéologue de la nature de rechercher dans les vestiges encore subsistants des plus anciennes révolutions de cette nature,... d'après le mécanisme qu'il y connaît ou qu'il y soupçonne, l'origine de cette grande famille de créatures... Il peut faire sortir du sein de la terre, elle-même issue des choses comme un grand animal, d'abord des créatures dont la forme n'exprime encore que peu de finalité, mais qui en produisent d'autres à leur tour mieux adaptées au lieu de leur naissance et à leurs rapports réciproques^, jusqu'au moment où cette

1. Ne semblc-t-il pas ici que Kant ait pressenti la double théorie darwinienne de l'adaptation au milieu et de la concurrence vitale?

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matrice se roidit, s'ossifie, borne ses enfantements à des espèces désormais immuables dans leur variété, quand cette puissance de féconde formationse trouve épuisée » ^ Mais le fait originel de la vie môme oppose à l'explication mécaniste une invincible résistance. « Il faut en définitive attribuer à cette mère universelle une organisation qui ait pour fin toutes ces créatures; sinon, la finalité des produits des règnes animal et végétal reste inexplicable. On n'a donc fait que reculer l'explication », et il, faut, au bout du compte, admettre, à l'origine de la vie, l'organisation de la ^ matière par une volonté intelligente -.

L'hypothèse d'une matière primitive organisée, d'où dériveraient toutes les espèces en vertu de la causalité naturelle, a l'avantage de réduire au minimun l'intervention de la finalité et de réserver, jusque dans la biologie, une large part au mécanisme. De même, en ce qui concerne l'origine, non plus des espèces, mais des individus, doit-on rejeter ï occasionnalisme qui admet, à propos de chaque fécondation, un acte spécial du créateur. Le ;?;'/'5mô^7^67?^e admet au contraire un acte créateur initial et unique ; mais il tombe dans d'étranges conséquences quand il admet que tous les êtres sont préformés dans les premiers germes etnaissent en vertu d'un développement mécanique; car il faudrait, dans cette hypothèse, admettre que les monstres naturels soient l'œuvre d'une sage finalité. Il satisfait, au contraire, à la fois l'expé-

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rience et la raison s'il admet, avec les partisans de repigenèse, que l'individu est simplement préformé en tant qu'espèce et qu'il est bien le produit de l'accouplement; c'est-à-dire que le type est prédéterminé par celui du mâle et de la femelle (et c'est là la part de la finalité), mais que l'individu n'existe que du jour et en vertu delà fécondation (et c'est là la part du mécanisme) K

Au-dessus des espèces vivantes, la nature, dans son ensemble, nous apparaît comme un système organique, dont le mécanisme ne peut rendre compte. Il convient donc d'interroger le principe de finalité et de poser le problème d'une fin de la nature. Les objets et les êtres particuliers de la nature nous semblent bien liés par un rapport de finalité ; le sol porte les végétaux, la plante nourrit l'animal, l'herbivore nourrit le Carnivore. Mais cette finalité est tout extérieure, puisqu'aucun de ces termes ne trouve sa fin en lui-même et que chacun d'eux devient moyen par rapport à une fin supérieure. La nature dans son ensemble, doit donc avoir pour fin un être qui soit une fin en soi et ne doive à aucun prix se subordonner comme moyen à une fin étrangère. L'homme seul, dans la nature, est investi de cette haute dignité; seul il peut être « considéré » comme la fin de la nature. Est-ce à dire qu'avec Rousseau on puisse attribuer à la nature cette fonction de réaliser le bonheur de l'homme? En ce cas, la nature manquerait à sa destination, car, loin d'avoir traité l'homme « en favori », elle

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lui adonné « la peste, la famine, l'inondation, le froid, etc.. »; bien plus, elle l'accable de maux qu'il se forge lui-môme, la guerre et la tyrannie. L'homme n'est « qu'un anneau dans la chaîne delà nature »; ce n'est donc pas dans sa vie sensible qu'on peut trouver la fin de la création, mais dans sa qualité d'être moral. Libre, l'homme peut s'affranchir de la nature dans la détermination de ses fins et faire de la nature même l'instrument de sa volonté. Et si l'on appelle culture « la production de l'aptitude d'un être raisonnable à se proposer des fins libres », on peut considérer comme « fin dernière » de la nature le développement de la liberté de la raison humaine au sein du mécanisme et de l'irrationnel. C'est en vue de cette fin que la nature même semble prendre soin de rapprocher les hommes en sociétés, qu'elle leur donne le goût naturel du luxe, de l'art, de la science, en un mot de tout ce qui « diminue la tyrannie des penchants naturels ^ ».

Mais suffit-il d'avoir découvert un ordre de finalité dans la nature et une destination à cet ordre ? Ne faut-il pas encore remonter à la cause suprême de cet ordre, à Dieu? Or la critique de la raison pure nous a déjà mis en garde contre le sophisme de l'argument physico-théologique, qui conclut de la beauté et de l'harmonie de l'univers à l'existence d'un législateur souverainement puissant, sage et bon. Outre que l'imperfection manifeste de certains êtres affaiblit ici le témoignage de l'ex-

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périence, comment remonter, sans abus, de la vue d'un petit nombre de perfections épaisses et limitées, au concept d'une perfection unique et souveraine? « Pour que cela fût théoriquementpossible, il faudrait posséder Fomniscience, afin de pouvoir saisir dans leur ensemble les fins de la nature et être capable en outre de concevoir tous les autres plans possibles en comparaison desquels le plan actuel devrait être jugé le meilleur'. » Ce n'est donc pas de la nature, où toute fin est finie et conditionnelle, c'est du seul principe qui nous soit donné dans l'expérience comme une fin en soi, de la liberté humaine, qu'il convient de s'élever à l'idée d'un législateur suprême, non plus seulement des choses, mais de l'accord entre les choses et les volontés. Du moment où l'homme s'oblige à poursuivre comme fin suprême le souverain bien, c'est-à-dire l'accord de la vertu et du bonheur, il est tenu de croire à la possibilité de cet accord; et puisque cet accord ne dépend pas de sa volonté, il doit en attendre la réalisation d'une volonté supérieure à la nature. Il conçoit ainsi en Dieu le législateur qui assujettit la nature même aux fins morales de l'homme et assure à la bonne volonté l'avènement d'un « règne des fins ». Au reste, cette preuve de l'existence de Dieu ne constitue pas une connaissance; elle n'a qu'une valeur subjective. Elle exprime seulement une exigence pratique, invincible d'ailleurs, de notre nature morale ; elle crée en nous une certitude active, une croyance morale 2.

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Ainsi la Critique de la faculté de juger se termine comme celle de la connaissance et celle de l'action, par une affirmation morale de l'existence de Dieu. On pouvait craindre que la dernière en date, conçue tardivement et péniblement mise au jour, ne parut, auprès de ses ainées, une sorte de bâtard mal venu et de mine étrangère. Il n'en est rien. Pas plus qu'entre la Critique de la raison pure et celle de la raison pratique il n'y a solution de continuité entre celle de la faculté de juger et les deux précédentes. Elles s'harmonisent par l'unité de leur méthode et l'identité de leurs résultats. Kant a fortement marqué lui-même cette parenté ^ La Critique de la raison pure a fondé l'idéalisme transcendantal, c'est-à-dire qu'elle a renfermé dans les limites du monde phénoménal les objets dont notre entendement discursif peut se faire une connaissance vraiment objective. Mais, en même temps, elle a reconnu la nécessité pour la raison de concevoir un principe transcendant, un fondement intelligible du monde sensible; elle a établi la légitimité de ce principe à titre d'idée régulatrice et, d'ailleurs, toute subjective, de la connaissance. De même, la Critique de la raison pratique a dû admettre, au-dessus de la conscience morale empirique, une causalité inconditionnelle, c'est-à-dire la

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