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C'est le pays de la vérité (nom flatteur), entouré d'un vaste et orageux océan, empire propre de l'illusion, où maint brouillard, maint banc de glace qui fondra bientôt, présentent l'image mensongère de pays nouveaux et attirent sans cesse, par de trompeuses espérances, le navigateur vagabond en quête de terres nouvelles, l'engageant dans des aventures auxquelles il ne peut renoncer et dont il n'atteindra jamais le terme ^. »
En ce langage poétique, qui ne lui est guère familier, Kant nous fait pressentir les difficultés de la troisième et dernière question que la Critique de la Raison pure s'est proposé de résoudre : A quelles conditions une métaphysique sera-t-elle possible?
Car ce n'est point la métaphysique en général que Kant s'est proposé de ruiner. Entre les deux éditions de la Raison pure^ il écrit les Prolégomènes à toute métaphysique qui aura le droit de se présenter comme science, et l'on peut dire que la critique tout entière n'est, à ses yeux, que la préface d'une double métaphysique absolument nouvelle : la métaphysique de la nature^ qui détermine les conditions à priori de toute connaissance expérimentale; et \d,métaphysiciue des mœurs, ou recherche des conditions à priori de l'acte moral.
Mais il est très vrai que Kant a voulu, sans réserve ni ambiguïté, ruiner la métaphysique dogmatique qui, depuis Platon jusqu'à Leibniz, a rempli les écoles de stériles controverses. La prétention de cette métaphysique
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KAXT.
CRITIQLK DE LA RAISON PURE SPECULATIVE.
est de saisir des objets au-delà de toute expérience possible. Elle ne se contente pas de voir dans les idées de choses en soi des concepts limitatifs, dont la fonction toute négative est d'assigner au savoir humain les frontières de son domaine. C'est l'infmi, c'est la substance en soi, c'est la réalité inconditionnée qu'elle se fait forte d'atteindre. Aussi a-t-elle admis l'existence en nous de la seule faculté qui pourrait s'élever à la contemplation d'objets absolus : une intuition intellectuelle. Or, nous l'avons constaté déjà à plusieurs reprises, la Critique ne reconnaît pas cette faculté à l'esprit humain. Tandis, en effet, que la géométrie démontre, par ses succès mêmes, la réalité de l'intuition sensible, c'est un fait que la métaphysique n'a jamais pu mettre l'accord entre les esprits ni se constituer comme science apodictique. Il lui manque donc la condition fondamentale qui eût assuré cet accord et cette certitude : l'aperception immédiate d'objets intelligibles.
Un autre fait cependant est non moins évident et général; c'est l'existence même de la métaphysique comme tendance invincible de l'esprit humain. L'objet métaphysique n'est sans doute qu'une illusion (Schein), mais une illusion « naturelle et inévitable* ». Le philosophe ne peut se dispenser d'analyser et de justifier dans une certaine mesure l'une des erreurs les plus chères à l'esprit humain. Ce sera l'objet de la Dialectique transcendantale.
L'origine de l'illusion métaphysique est dans la Raison. Cette faculté [Verminft) est essentiellement distincte de l'entendement [Verstand), Ce dernier ramène les phénomènes à l'unité au moyen de certaines règles; la raison, elle, ramène les règles de l'entendement à l'unité au moyen de certains principes. Elle est donc la faculté des principes^ comme l'entendement est la faculté des règles; c'est à elle que la pensée doit sa plus haute unité.
La raison, comme l'entendement, est susceptible d'un double usage, l'un logique, l'autre transcendantal. L'usage logique n'est autre que le raisonnement; il consiste à rattacher un jugement à sa condition, quelles que soient la valeur et l'origine de cette condition, et, — comme la raison ne se contente jamais d'une explication prochaine, — à rechercher la condition de la condition, et ainsi de suite à l'infini, sans que nous puissions jamais atteindre l'inconditionné.
L'usage transcendantal, au contraire, exige un arrêt dans la régression de raison en raison ; il tend à suspendre le conditionné à un inconditionné; il embrasse la série entière des conditions qui, évidemment, doit être inconditionnée.
Or ce procédé de la raison est, à n'en pas douter, synthétique; l'analyse peut bien rattacher la condition à une autre condition, mais non pas à l'inconditionné; il n'y a donc plus ici, comme en logique, passage du même au même, mais tj.£ira6aa-tç si; oXXo yEvcç. D'autre part un jugement relatif à l'inconditionné ne peut être qu'un
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jugement à priori. Or l'Analytique nous a démontré qu'un jug-ement synthétique à priori n'était possible qu'autant qu'il s'appliquait à une expérience. Il n'est donc pas possible d'embrasser, dans un jugement objectif, la synthèse totale des conditions.
Mais, nous l'avons vu, l'illusion métaphysique est inévitable; la tendance invincible de la raison est de concevoir, avant de l'avoir achevée, la synthèse la plus haute des conditions. De là ce besoin de réaliser, hors de toute intuition possible, l'inconditionné sous forme d'un être, d'un objet déterminé; de là ces concepts de la raison pure, auxquels ne peut correspondre aucun objet sensible. Platon appelait idées ces êtres intelligibles, tels que la vertu, l'homme parfait, que l'expérience ne réalise pas, mais que la raison ne peut s'empêcher de concevoir comme le maximum de la perfection et de la réalité. Sans doute il avait eu tort de substantialiser ces êtres; mais il avait eu bien soin de leur assigner un domaine inaccessible à l'intuition sensible. C'est pourquoi Kant retient le terme platonicien à'idée pour désigner les concepts de la raison pure i.
Quels sont ces concepts? Dans son double usage, la raison n'est toujours qu'une seule et même faculté. Tout usage logique tend à être complété par l'usage transcendantal. De même donc que la table des fonctions logiques du jugement a fourni celle des catégories, de même la liste des modes divere du raisonnement permettra de dresser celle des concepts transcendantaux.
Or il y a trois espèces de syllogisme, dont chacune tend, par une série de prosyllogismes, à l'inconditionné.
l*" Le syllogisme catégorique, dont la majeure est une affirmation simple, tend à un sujet qui ne soit plus prédicat. Une première idée est donc celle du sujet absolu, qui se pose comme substance inconditionnée : c'est l'idée de Vâme,
I"" Le syllogisme hypothétique, dont la majeure est dubitative, tend à une supposition qui ne suppose plus rien avant elle ; de là l'idée de la totalité absolue des conditions des phénomènes, ou idée du inonde.
3° Le syllogisme disjonctif, dont la majeure est de la forme : l'homme est mortel ou immortel, tend à un agrégat complet des membres de la division ; de là l'idée de l'unité absolue de la condition de tous les objets de la pensée en général, ou idée de Dieu.
La critique des idées d'àme, de monde, de Dieu, tel sera donc le triple objet de la dialectique, dont la division se calquera directement sur celle de la métaphysique classique en psychologie, cosmologie et théologie rationnelles ^
A. Psychologie rationnelle (Pamlogismes de la raison pure).
La psychologie rationnelle a la prétention de connaître la nature absolue de l'àme en se passant de toute expé-
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rience interne ou externe. De ce simple jugement : je pense, elle veut, par voie de déduction, tirer la science entière de l'être pensant. Si une telle démarche est possible, si du fait de la pensée on peut déduire la nature substantielle du moi , la critique tout entière est ruinée ; car, une fois le premier pas fait en dehors du monde sensible, comment empêcher la raison de s'aventurer plus avant dans le champ des noumènes^?
Mais il suffit, pour éviter cette « pierre d'achoppement », de dénoncer le vice radical, la paralogisme inhérent au raisonnement fondamental de la psychologie rationnelle.
Ce raisonnement peut se ramener au syllogisme suivant :
« Ce qui ne peut être pensé que comme sujet, n'existe aussi que « comme sujet et par suite est une substance ;
« Or un être pensant, considéré simplement comme tel, ne peut « être pensé que comme sujet;
« Donc il n'existe aussi que comme sujet, c'est-à-dire comme « substance. »
Le vice de ce raisonnement consiste à prendre Ticlée de sujet dans les prémisses en deux sens entièrement différents. Dans la majeure, il est question du sujet en général, aussi bien au point de vue du concept que de l'intuition, de ce qui ne peut être donné que comme sujet, non seulement pour moi, mais pour tout esprit; dans la mineure, il n'est question du sujet qu'autant qu'il se
1. P. 315-316 (II, 12). N. B. Toutes les références ultérieures, sauf avis contraire, renvoient au t. II de la traduction Barni de la Raison pure.
considère comme tel, qu'il se saisit comme sujet logique de toutes ses représentations ^
Le principe de cette critique se ramène, en somme, à cette idée générale de la critique que, pour connaître un objet, la pensée en général ne suffit pas; il faut une intuition à laquelle s'applique cette pensée. Or, quand je dis : je pense, j'énonce simplement la condition générale à laquelle se subordonnent tous mes concepts. Il faut, pour que je me connaisse moi-même, qu'une intuition intérieure, un état de conscience fournisse une matière à cette forme générale et vide de la pensée. Ce n'est donc point par l'analyse de la pensée en général que je pourrai attribuer au moi des prédicats tels que la substantialité, la simplicité, l'identité, la personnalité. Cette attribution suppose une synthèse, qui demeure, à défaut d'une intuition, dénuée de valeur et même de signification.
Il en résulte que la métaphysique déductive est impuissante à nous fournir la démonstration de la spiritualité ou de TimmortaUté de l'âme. Par bonheur, ces preuves spéculatives, qui ne reposent que « sur la pointe d'un cheveu », n'ont jamais acquis la moindre influence sur la « raison commune » de l'humanité. La raison pratique, au contraire, en se mettant d'emblée dans l'ordre des fins, qui est aussi un ordre de la nature, se trouvera fondée à étendre l'espérance humaine au delà des limites de l'expérience et de la vie -.