P. 324-326 (23-25). Cf. la Note 5 à la fin du volume
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B. Cosmologie rationnelle {Antinomirs de la raiso)} pure).
Nous avons vu que, dans le raisonnement hypothétique, la raison tend à atteindre l'unité absolue de la série des phénomènes. Cette unité est ce que nous appelons monde, et les idées que forme la raison à ce sujet sont les idées cosmologiques. Quelles sont ces idées?
Pour en déterminer le tableau, il suffit, une fois de plus, de remonter aux catégories, dont jamais, dit Kant, l'utilité ne s'est montrée plus manifeste; car la raison ne produit pas de concepts par elle-même; ses idées ne sont que « les catégories étendues jusqu à l'absolu ^ ». Or tout phénomène re(,'oit des quatre groupes de catégories une quadruple détermination :
V) 11 est d'abord, au point de vue de la quantité, une grandeur étendue ou composée [zusammengesetzt) dans l'espace et dans le temps. Or tout tem^^s et tout espace sont limités par l'espace environnant et par le temps antérieur; par suite la raison, en recherchant la série complète des conditions d'une grandeur donnée, s'élèvera à l'idée de la totalité absolue de ï assemblage de tous les phénomènes donnés, c'est-à-dire à l'idée de la grandeur dû monde dans le temps et dans l'espace.
T) Au point de vue de la qualité, tout phénomène est
un état d'une certaine matière qui occupe une région de l'espace et qui, par suite, est divisible. La raison, recherchant la série complète des conditions, s'élève, de ce point de vue, à l'idée de l achèvement absolu de la division d'un tout phénoménal donné, c'est-à-dire à l'idée de
l'élément simple.
3°) Soumis aux catégories de la relation, tout phénomène est effet. La raison s'élève de ce point de vue à l'idée de la série complète des causes, par suite à l'idée d'une cause première .
4»)Au point de vue de la modalité, tout phénomène apparaît dans un commerce de dépendance réciproque avec tous les autres phénomènes La raison, au contraire, conçoit l'idée de la série complète des êtres dépendants, c'est-à-dire l'idée de l'être nécessaire.
Tel est le système des idées cosmologiques. Tant que ces idées ne sont tenues par l'esprit que pour des concepts abstraits d'une totalité des conditions, la Critique n'y fait point opposition. Mais l'illusion [Schein) dialectique consiste précisément à considérer ces idées comme des objets connaissables, à disserter de la grandeur ou de la divisibilité du monde, de la causalité libre ou de l'être nécessaire, tout comme de phénomènes saisis par une intuition. Or, dès qu'elle prétend prolonger au delà des limites de l'expérience la série des conditions de cette expérience, la raison s'engage dans d'inextricables contradictions ; elle engendre des antinomies qu'elle se trouve hors d'état de résoudre, et elle tomberait inévitablement dans le scepticisme, si la Critique ne rendait aux deux
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termes de l'antinomie leur signification et leur valeur véritables ^ .
i^ 1. — Première antinomie.
Thèse
Le monde a un commencement dans le temps et est limité dans V espace.
En effet, si le monde n'a pas de commencement dans le temps, il faut admettre que le moment présent a été précédé par une série infinie de phénomènes, actuellement achevée. Or il est contradictoire qu'une série infinie soit close à un moment donné. — De même, si l'espace est infini, comme l'espace n'est que la synthèse successive de ses parties, il faudra un temps infini pour opérer cette synthèse, et nous retomberons dans la difficulté signalée à propos du temps infini.
ANTlTHiî:SE
Le inonde n*a ni commencement dans le temps ni limite dans /'espace; il est infini dans le temjis comme dans V espace.
En effet, si Ton admet que le monde a eu un commencement, il faut admettre un temps vide avant son apparition ; mais dans un temps vide, rien ne peut naître, puisqu 'aucune partie de ce temps ne contient, plutôt qu'une autre, une raison qui détermine l'existence. Il y a dans le monde des choses qui commencent, mais le monde lui-même ne peut avoir de commencement. — De même un monde fini dans l'espace serait limité par un espace vide, c'està-dire par un pur néant, puisque l'espace n'est rien en dehors des phénomènes. Il y a des limites dans l'espace, mais l'espace luimême est illimité.
S 2. — Deuxième antinomie.
Thèse
Toute substance compostée est composée de parties simples et il n^existe rien qui ne soit sit?iple ou compost' de parties simples.
Antithèse
Nul co?tiposé ne consiste en parties simples et il n'existe rien de simple dans le monde.
Qu'est-ce, en effet, que la composition, sinon une relation» accidentelle », un accident des substances qui pourront subsister si on les dissocie. On peut donc, par la pensée, supprimer toute composition. Supposez maintenant que les substances composées ne le soient pas de parties simples, en supprimant par la pensée toute composition, il ne restera rien du tout. La substance composée disparaît donc si l'on n'admet pas qu'en elle la composition a un terme et qu'elle est c3mposée de parties simples. Et comme tout ce qui n'est pas simple est composé, il faut admettre que, dans la nature, tout est simple ou composé de parties simples.
Toute substance, en effet, existe nécessairement dans l'espace ainsi que chacune de ses parties; ces parties sont nécessairement divisibles comme l'espace qu'elles occupent, elles ne sont donc pas simples. Quant à distinguer avec Leibniz le point physique du point mathématique qui ne serait que la limite d'un espace, c'est un subterfuge dont la critique montre la vanité. Car, s'il est réel, le point physique doit être soumis, comme toute réalité perceptible, à la condition commune à tout phénomène d'être perçu dans l'intuition de l'espace.
g 3. __ Troisième antinomie.
Thèse.
La causalité conforme aux lois de la nature n'est pas la seule d'où, puissent être dérivés tous les phénomènes du monde. Il est nécessaire d'admettre aussi pour les expliquer une causalité libre.
Supposez, en effet, que tout dans le monde arrive suivant des lois nécessaires; il en résulte qu'un phénomène ne peut jamais être considéré comme pleinement déterminé, car sa condition antérieure en suppose une autre avant elle, et ainsi de suite à l'infini.
Antithèse
Il n'y a pas de liberté et tout dans le monde arrive uniquement suivant des lois naturelles.
Supposez qu'il y ait une causalité libre, capable de commencer par elle-même toute une série d'actions dérivées; vous introduisez ainsi l'incohérence dans la nature et brisez l'unité de l'expérience qui exige que tous les phénomènes soient liés entre eux,
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Nous n'arrivons donc pas à la détermination totale qu' exige la loi naturelle. Il faut donc, pour satisfaire à cette loi, que la série des causes soit achevée, finie, qu'elle commence à une cause qui n'ait besoin d'aucune détermination antérieure, à une causalité libre.
sans hiatus possible, par une relation d'antécédents et de conséquents. Il faut donc s'en tenir à la nécessité naturelle et exclure une liberté qui introduit le désordre dans le monde et dans la connaissance.
S 1. — Quatrième antinomie.
TnKSE.
Il existe dans le monde, soit comme sa partie, soit comme sa cause, un être nécessaire.
S'il n'y avait, en effet, dans le monde rien d'absolument nécessaire, le changement lui-même ne s'expliquerait pas, car tout changement est la résultante nécessaire de certaines conditions et suppose ainsi une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu qui seul est nécessaire. Et cet être nécessaire doit être dans le monde, sinon il ne pourrait déterminer le contingent qui n'a de sens que par rapport à lui.
ANTITHf:SE
// n'existe nulle part, ni dans le monde, ni hors du monde, un être nécessaire, cause de ce monde.
S'il y a dans le monde un être nécessaire qui en fasse partie, il brise la chaîne rigoureusement déterminée des phénomènes; si c'est la série entière qui est l'être nécessaire, il est inconcevable qu'une somme de parties contingentes soit nécessaire; si enfin l'être nécessaire est hors du monde, du moment où cet être commence d'agir, il admet en lui un commencement; il est donc dans le temps, dans le monde, contrairement à l'hypothèse (1).
1. P. 3i4-369 (48-74). Les deux premières anllmonies sont dites mathématiques, parce que l'inconditionné cherché y est homogène au conditionné (l'infiniment grand ou l'intiniment petit sont encore des grandeurs). Les deux dernières anlimonies sont dites dynamif/ues, parce que l'inconditionné et le conditionné y sont hétérogènes l'un à l'autre. Entre l'acte libre et le phénomène soumis à la causalité, le nécessaire et le contingent il n'y a plus jjassage du même au mOme.
Tel est, dans son ensemble, (c le jeu dialectique des idées cosmologiques », jeu dont Tesprit humain peut s'amuser un instant, mais où il ne tarde pas à découvrir un intérêt tragique. Car, sous les « sèches formules » qu'il vient de critiquer, Kant n'oublie pas qu'il a résumé les plus hauts problèmes de la métaphysique : Le monde a-t-il un commencement et une limite? Y a-t-il quelque part, y a-t-il surtout dans le moi pensant, une unité simple et impérissable? Suis-je libre? Y a-t-il une cause suprême du mondée On comprend, dès lors, que, de tout temps, les esprits se soient portés avec passion vers l'une ou l'autre des affirmations antithétiques; car thèses et antithèses présentent, à des titres divers, un intérêt puissant. Les thèses, soutenues d'ordinaire par les métaphysiciens dogmatiques, offrent surtout un intérêt pratique, car les idées fondamentales de la morale et de la religion, idées d'âme, de liberté, de divinité, semblent liées à leur démonstration. Elles offrent encore à la raison cet intérêt spéculatif do. lui fournir un point d'arrêt pour y suspendre toute la série du conditionné. Mais l'intérêt spéculatif donne surtout l'avantage aux antithèses; celles-ci satisfont pleinement rentendement, qu'elles maintiennent sur le domaine expérimental; aussi l'empirisme se les est-il volontiers appropriées. En revanche, l'intérêt pratique des antithèses est nul; de l'expérience et de la science la morale n'a rien à tirera Mais l'intérêt contraire des deux thèses adverses ne
peut qu'en accuser Topposition. Quelle sera l'attitude de la Critique en présence de ce conflit intérieur de la raison? Le scepticisme? Sans doute la contradiction des idées a toujours été le meilleur argument des pyrrhoniens. Mais la Critique, qui part de la science comme d'un fait, ne peut, au terme de son enquête, admettre un désaccord intime de l'esprit avec lui-même. Les antimonies ne sauraient être la conclusion dernière de la critique : elles lui posent un problème qu'il s'agit de résoudre.
§ 5. — Solution dos antinomies.
Or, si Ton examine les antimonies « en sceptique », sans se préoccuper de leur contenu et en leur appliquant simplement les règles de la connaissance objective, on s'aperçoit bientôt que les idées créées par la raison dans la poursuite de l'inconditionné sont ou trop grandes ou trop petites pour l'entendement. Prenons pour exemple la troisième antinomie : Tout est-il enchaîné dans le monde suivant des lois nécessaires, ou bien y a-t-il place quelque part pour la liberté? Dans le premier cas, la série antécédente des causes étant infinie, le monde ainsi conçu est trop vaste pour notre concept de la synthèse des événements. Dans le second, il est trop petit, car l'entendement réclame l'explication de la causalité libre elle-même. On pourrait soumettre à la même épreuve les trois autres antinomies : partout l'entendement, qui va du conditionné à une condition analogue, reste en
deçà de la synthèse totale réclamée par la raison, et, d'autre part, cherche à dépasser tous les termes finis auxquels on lui proposerait de s'arrêtera
C'est donc, en définitive, à la disproportion de l'entendement et de la raison qu'il faut attribuer la contradiction inhérente aux idées cosmologiques. Et, dans ce conflit, le bon droit est évidemment du côté de l'entendement. Celui-ci exerce son rôle propre quand il s'élève indéfiniment, degré par degré, du conditionné à la condition, sans toutefois se risquer hors de l'espace et du temps, au delà des limites de l'intuition sensible. La raison, au contraire, prétend achever d'emblée la synthèse des conditions, et, à cet efî'et, elle concrétise la totalité des conditions en une idée, elle en fait un objet transcendantal, elle conçoit, en un mot, un mode d'existence intelligible absolument différent du mode d'existence sensible connu par l'entendement.
Il en résulte que le raisonnement cosmologique est vicié par un véritable sophisme. Sous le même mot . conditionne » , la raison et' l'entendement entendent deux modes d'existence, existence intelligible et existence sensible, qui n'ont, - du moins dans les hmites du savoir humain, - rien de commun. Le seul moyen de résoudre les antinomies est donc de « renvoyer dos à à dos les parties » en leur montrant « qu'elles se querellent pour rien », pour une vaine et une insaisissable « illusion transcendantale ~ ».
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KAXT.
C'est ainsi que les deux premières antinomies, les antinomies mathématiques, se résolvent de la même façon. La thèse et l'antithèse y sont également fausses, car Tune et l'autre considèrent également le même monde et la même matière comme des choses en soi, et non pas simplement comme des collections de phénomènes. Or le monde et la matière, comme choses en soi, sont de pures idées. Le monde ne saurait, en efïet, être saisi en aucune intuition possible, car nos intuitions sont successives dans le temps et ne sauraient embrasser la totalité du monde comme chose en soi. De même le simple ne peut être l'objet d'aucune intuition puisqu'il est toujours donné dans un espace divisible. On ne peut donc dire du monde comme chose en soi ni s'il est fmi ou infini, ni s'il est composé de parties simples ou divisibles à l'infinie
En sera-t-il de même des deux dernières antinomies, des antinomies dynamiques? Il ne s'agit plus ici de rapports entre des grandeurs nécessairement homogènes; nous savons, par exemple, que le rapport de cause à effet n'est pas un rapport analytique, mais un passage du même à l'autre. Il se peut donc que l'inconditionné et le conditionné soient d'ordres différents, et l'on peut dès lors concevoir que les thèses et les antithèses n'aient pas en vue le même objet et soient vraies à deux points de vue différents. Il suffirait de rapporter les thèses aux choses en soi et les antithèses au monde phénoménal.
Ainsi se résout d'abord la troisième antinomie. Les
deux thèses semblent bien s'exclure, à première vue. Ou bien le monde est nécessairement déterminé dans toutes ses parties, et l'on se demande où est la place de la liberté et ce qu'il advient de Tordre moral; ou bien la liberté est réelle, mais alors que devient Tordre naturel? Mais le conflit se dissipe si l'on distingue Tordre phénoménal de l'ordre intelligible, si l'on admet que certames actions humaines qui, pour nos sens, s'incorporent dans la chaîne inflexible de la causalité physique, procèdent en même temps d'une causalité libre située dans le monde des choses en soi. Or l'Analytique nous a déjà prépares à admettre ce point de vue. N'avons-nous pas vu, en efl*et, cm'au delà du phénomène, seul connaissable comme objet on peut concevoir la chose en soi, le 7ioumme? bien plus, que le phénomène ne peut être que la representation phénoménale d'une chose qui en est le fondement {Grund) ^ en dehors des phénomènes? « Rien n'empêche donc d'attribuer à cet objet transcendantal, outre sa propriété d'apparaître comme phénomène, une causalité non phénoménale dont l'effet ( Wirhmg) se rencontrerait cependant dans le phénomène^. » Comme phénomène, l'homme resterait soumis à la loi de l'enchaînement nécessaire, et, comme noumène, hors de la condition du temps, il pourrait commencer de lui-même une action En tant qu'anneau de la chaîne phénoménale, il agit suivant son caracth^e empirique; en tant qu'être moral, il détermine librement ses actions d'après son caractère