T. — ANALYSE DE LA LOI MORALE
Qu'est-ce que la moralité? Sur quel principe repose-telle? Pour résoudre ce problème, nous ne pouvons, comme dans la critique de la raison spéculative, remonter de la science à ses conditions. Ce n'est pas la science des mœurs qui constitue la moralité; elle lui est postérieure. Le jugement pratique de l'homme de bien se passe du savoir. C'est ce jugement immédiat, primitif de la « raison morale commune » que nous devons prendre pour point de départ, pour en dégager un concept philosophique de la moralité.
La raison commune recherche des fins très diverses : la santé, la richesse, la considération, etc. ; elle les appelle des biens. Mais il n'est pas nécessaire de la presser beaucoup pour l'amener à reconnaître que ces avantages ne sont point des formes du bien par elles-mêmes, mais par l'usage que nous en faisons, par la destination à laquelle les consacre la volonté. La volonté est donc, en définitive, le principe de tout bien, comme de tout mal : « rien n'est bon que la volonté ». Elle est bonne, non pas en tant qu'elle se met au service des fins de lïnstinct ou de la sensibilité, qu'elle recherche le bien-être ou la félicité ; l'instinct et les penchants y pourvoient d'eux-
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mêmes, et la volonté qui se subordonnerait à ces fins n'aurait que la valeur relative d'un moyen. La seule volonté bonne est la volonté bonne en elle-même, celle qui n'a d'autre loi que le devoir. Enfin le devoir lui-même ne consiste pas dans la conformité extérieure de la conduite et de la loi; être probe en affaires par souci de l'estime publique, éviter le suicide par horreur de la mort, c'est obéir, en somme, à la loi naturelle de la moindre résistance : le devoir est l'action accomplie par pur respect de la loi. Affranchi de toute considération particulière de plaisir ou d'intérêt, supérieur à toutes les contingences de la vie quotidienne, il s'impose avec la même rigueur, en toute circonstance, à toute volonté raisonnable. D'où cette première formule de la moraité : (( Jf (lois toit jours agir de telle sorte que je puisse vouloir que i)ta maxime devienne une loi universelle. » Telle est la forme vraiment philosophique à laquelle peuvent se ramener tous les impératifs de la conscience
commune^.
Mais si le sens moral, présent chez tout homme, fournit au philosophe la définition, la ratio cognoscendi de la loi morale, il n'en constitue pas le fondement réel, la ratio essendi. S'il est légitime, pour fortifier les mœurs de redescendre de la métaphysique morale aux maximes « populaires » de la conduite humaine, la démarche inverse est, en droit, stérile, et l'on ne peut tirer aucune philosophie digne de ce nom du « mélange répugnant
1. Ètahliss. de la métaph. des mœurs, t. IV, p. 10-25 (trad. Tissot, dans le volume intitulé: Principes inélapJnjsiqiies de la morale, 185'i, p. ll-3i).
[ekelhaft) d'observations glanées çà et là et de principes à demi subtils » auquel se complaît une soi-disant « philosophie populaire ». Laissons donc celle-ci invoquer « tantôt la destination particulière de l'homme..., tantôt la perfection, tantôt la félicité, ici le sentiment moral, là la crainte de Dieu » ^ Une loi morale universelle doit trouver son fondement hors de l'expérience, extérieure ou interne, hors de la psychologie et de l'anthropologie auxquelles se réfèrent si volontiers les moralistes de l'école anglaise et Rousseau lui-même. Une morale valable pour toutes les volontés raisonnables doit déterminer, en dehors de toute fm particulière, de tout contenu expérimental, la pure forme de la loi : elle ne peut être que métaphysique.
Toutes les choses de la nature agissent d'après des lois. Il n'y a que l'être raisonnable qui ait la faculté « d'agir d'après la représentation des lois, c'est-à-dire d'après des principes ». Cette faculté est la volonté, qui n'est autre que la raison agissante, « la raison pratique » 2. La loi morale ne s'impose pas à la volonté comme la pesanteur agit sur les corps; elle n'est pas une contrainte, mais un ordre, un impératif.
Sans doute, une volonté absolument bonne, une volonté divine ne connaîtrait pas d'impératif, parce qu'elle serait nécessairement d'accord avec la loi. Mais, outre la représentation des principes moraux, la volonté humaine est sollicitée par un grand nombre de mobiles,
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plus ou moins impérieux. Ces mobiles, empruntés à rexpérience, constituent un impératif conditionnel : (( Tu veux gagner la confiance d'autrui? Dis la vérité ». La véracité, sous cette forme, n'a que la valeur d'un 7noyen ; çMq n'est l'objet que d'un conseil de prudence, d'un impératif hypothétique. « Dis la vérité en toute circonstance », affirme l'impératif de la moralité, avec la certitude apodictique d'un axiome mathématique; il commande sans condition, il est catégorique. En termes critiques, nous dirons encore avec plus de précision : Qui veut la fin, veut les moyens ; l'idée d'une fin voulue enferme celle des moyens : les impératifs de la prudence ou du bonheur sont donc des jugements analytiques. Au contraire, l'impératif catégorique, liant à priori la volonté au devoir indépendamment de tout concept empirique, est un jugement synthétique à priori. Et le problème de la critique de la raison pratique, analogue à celui de la critique de la raison pure, se ramène à ces termes : comment sont possibles à priori des jugements pratiques ^?
La question revient à se demander : Comment pouvons-nous vouloir que la maxime de notre action soit une loi universelle? Et si l'on entend par nature « la généralité de la loi suivant laquelle des elléts se produisent », le problème peut se poser sous cette forme nouvelle : comment pouvons-nous vouloir que la maxime de notre action devienne une loi de la nature?