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Examinons, pour plus de clarté, quelques cas particuliers.
Puis-je vouloir, par égoïsme, que la légitimité du suicide devienne une loi universelle de la nature? Non, car la destination naturelle de l'amour que nous avons pour nous-méme est de tendre à prolonger la vie, si cette tendance pouvait aboutir à la négation de la vie ; la nature serait en contradiction avec elle-même.
Puis-je vouloir universellement, tout en respectant autrui, ne rien faire pour son avantage? Non, car des cas peuvent se produire où nous avons nous-même besoin des autres, et celte maxime mettrait encore l'égoïsme, c'est-à-dire la nature, en contradiction avec luimême.
Le vice commun des deux maximes prises comme exemple est d'arrêter la volonté à des fins particulières et relatives de l'égoïsme, qui ne peuvent déterminer que des impératifs hypothétiques. Seule une fin absolue peut rendre possible un impératif catégorique.
Où trouver cette fin absolue? Il suffit de remarquer que toutes les fins particulières sont relatives à la volonté elle-même. Une fin suppose un être qui la pose comme telle, une volonté, une raison pratique. Principe de toutes les fins relatives, la volonté est donc nécessairement la seule fin absolue ; et si l'on appelle personne l'être raisonnable capable de se prendre luimême comme fin, nous pourrons formuler en ces termes la seconde maxime de la moralité : « Agis de telle sorte que tu fasses toujours servir F humanité, soit dans taper-
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KANT
sonne, soit dans celle cV autrui, comme une fin Jamais comme un moyen. »
A la lumière de cette maxime, les deux cas moraux examinés ci-dessus s'éclairent d'un jour nouveau : le suicide est illicite, car le suicidé se sert de sa personne comme d'un moyen d'affranchissement; — laisser autrui dans le besoin, d'autre part, c'est négliger en lui une fin respectable en soi i.
iMais une dernière question se pose. De quel pouvoir la volonté reçoit-elle l'ordre absolu de respecter sa propre dignité et celle de toute personne humaine? Si cet impératif vient d'une autorité étrangère, il n'aura d'autre valeur que celle de cette autorité même; il sera accompli par crainte ou par persuasion, selon que ce pouvoir sera redouté ou aimé. Or un impératif vraiment catégorique veut être obéi parce qu'il est la loi ; il réclame le respect pour lui-même, et non pour la source d'où il émane. C'est donc en elle-même, dans la raison qui lui est commune avec tous les êtres capables de moralité, que la personne trouvera la loi de sa propre activité, comme elle y a trouvé déjà Fobjet unique digne de tout respect. En d'autres termes, la loi véritable de la moralité est une loi autonome, tandis que toutes les maximes fondées sur l'intérêt ou sur une autorité extérieure sont hétérono^ mes, depuis la morale des Stoïciens ou de WolfT, qui propose à la volonté un idéal abstrait de perfection, jusqu'à celle de Crusius ou des théologiens.qui invoquent
simplement un commandement divin. De là le troisième principe de la morale kantienne : Considère ridée de la volonté de tout être raisonnable comme Vidée d'une volonté dictant des lois universelles^.
Cette autonomie d'une volonté raisonnable, qui se donne à elle-même sa loi, suppose elle-même une condition suprême : la liberté. Est seule législatrice une volonté capable de s'affranchir de la loi naturelle, suivant laquelle tout phénomène trouve sa cause hors de luimême. Mais la critique de la raison spéculative nous a appris qu'une telle liberté est exclue de la nature sensible ; elle n'est l'objet d'aucun concept de l'entendement, elle n'est pas connaissable [erkennbar) au sens rigoureux du terme. Et cependant, cette liberté est réelle, puisqu'elle est la condition sine qua non d'un fait bien réel : l'existence des jugements de la conscience morale. La loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté, comme la liberté est la ratio essendi de la moralité. Schiller traduisait Kant lorsqu'il disait : <( Du kannst, demi der sollst », « tu peux, car tu dois ».
Quel est ce devoir? C'est ce que nous venons de déterminer à l'aide de V Établissement de la Métaphysique des mœurs. Comment ca pouvoir est-il possible? C'est le problème propre que la Critique de la raison pratique doit résoudre^.