P. 125-127 (43- iG
lonté soit libre, trouver la loi qui seule est capable de la déterm iner né cessa irem en t .
Puisque la liberté est transcendante et ne peut être donnée empiriquement, elle ne peut être déterminée par aucune matière sensible, elle ne peut donc être déterminée que par la pure forme de la loi K Or la forme pure et à priori d'une loi est, par définition même, universelle, et nous arrivons ainsi, par voie de déduction, à retrouver la loi fondamentale de toute morahté :
Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle ^.
b. Les concepts de la raison piire pratique.
Du principe, il nous faut à présent descendre aux conséquences. La volonté est par essence finaliste, elle se propose des objets : sous quels concepts devront rentrer ces objets?
Les anciens et tous ceux des modernes qui déduisent le
2. P. 130 (50). CeUe maxime est, aux termes près, identique avec la première de l'Établissement de la métaphysique des mœurs (v. supra). On remarquera que Kant a omis de déduire les deux suivantes, mais il est aisé de suppléer à cette lacune : Puisqu'aucune matière étrangère ne doit déterminer la forme de la loi, le sujet devra trouver dans sa propre liberté, dans sa valeur et dans celle d'aulrui en tant que personnes libres, l'unique fin digne de son activité. — D'autre part, une volonté libre ne peut évidemment recevoir sa loi d'aucune autorité extérieure; le sujet en tant que volonté raisonnable, est donc son propre législateur; et cette législation, ne déterminant que la forme de la moralité, est nécessairement universelle.
KANT
KANT
CRITIOIE DE LA RAISOxX PRATIQUE.
devoir d'une conception du bien devaient nécessairement emprunter cette conception à des données empiriques. Le bien, c'est pour eux l'agréable ou l'utile, ce qui répond à une tendance ou à un besoin de notre nature ; le mal est la douleur ou la contrariété d'un de nos penchants. Mais une morale fondée sur la liberté, c'est-àdire sur un pouvoir de détermination transcendant, ne peut faire dépendre le devoir des suggestions de la sensibilité; c'est, au contraire, du principe que résultera la détermination des concepts : le bien n'est donc autre chose que la conformité, et le mal que l'opposition de la volonté à la loi morale, — conformité, ou opposition formelles, accord ou désaccord d'intention; car la conformité extérieure, matérielle, ne constitue que la légalité, et non point la moralité de l'acte ^.
D'ailleurs une difficulté se présenterait, si l'on prétendait mesurer la valeur du mérite à la quantité de bien réel introduite dans le monde sensible par l'activité morale. Soumis à la loi de causalité, le monde sensible est le domaine de la raison dans son usage théorique ; celleci nous apprend ce qu'es/ le monde sensible, et ne nous dit rien de ce qu'il doit être. Au reste, la raison pratique ne dispose pas, comme l'entendement théorique, d'une intuition propre pour appliquer ses concepts au réel. Tout ce que nous pouvons faire, en pratique, est de nous de-
1. L'allemand, comme le remarque Kanl, offre 4e grand avantage d'exprimer par des termes différents ces deux sens du bien et du mal : Wohl et Vehel, bien et mal physiques, sensibles, plaisir et peine .; Cu^e et Z?(>.se, bien moral et mal moral. P. 168(104).
mander : voudrais-jedetoutema volonté appartenir à une nature où telle action que je me propose deviendrait une loi de cette même nature ? Consentirais-je à faire partie d'un univers où un mensonge commis par moi s'intégrerait dans l'ordre naturel des choses? Il m'est ainsi possible de considérer pratiquement « la nature du monde sensible comme le type d'une nature intelligible », de concevoir une réalisation de la seconde dans la première. Mais il va sans dire que ce rapprochement mental n'a d'autre valeur que celle d'un symbole et d'autre fonction que de rendre pratiquement possible le passage de l'idée de la loi à des résolutions pratiques. En droit, comme en fait, nous ne sommes maîtres que de nos intentions, et nous ne pouvons assujettir la nature aux décrets de notre liberté i.
c. Le sentiment moral : Kant et Rousseau,
Dans ces conditions, on peut se demander si la loi morale, purement transcendante, et la notion toute abstraite de bien et de mal ne resteront pas pour l'agent moral des formules vides, sans efficacité pratique. Ne faudrait-il pas qu'une impulsion sensible vînt à l'appui de l'impératif catégorique ? Mais comment faire intervenii* le sentiment sans altérer le pur caractère d'une loi qui doit être obéie pour elle-même, parce qu'elle est la loi? Et comment déterminer à priori un sentiment qui soit digne de collaborer à l'accomplissement de la loi ?
KANT
Kant n'a pas craint d'opérer cette déduction. « Nous avons ici, dit-il, le premier et peut-être aussi le seul cas, où nous puissions déterminer par des concepts à priori le rapport d'une connaissance... au sentiment déplaisir ou de peine ^ » En effet, nous savons à priori que la loi morale doit déterminer la volonté indépendamment de tout attrait sensible. Elle porte donc préjudice à ce qui en nous est nature, à l'égoïsme [Sclbstsucht), et produit nécessairement par là-même un sentiment de douleur. Mais, d'autre part, la loi est « quelque chose de positif en soi » ; elle ne doit donc pas produire seulement le sentiment négatif de peine, mais un sentiment positif qui en soit la contrepartie. Ce sentiment positif, que nous éprouvons à l'égard de la loi, en tant qu'elle affaiblit ou anéantit les prétentions de notre amour-propre naturel, est le respect [Achtung) de la loi elle-même, et ce sentiment « produit par un principe intellectuel,... est le seul que nous connaissions parfaitement à priori et dont nous puissions apercevoir la nécessité ». Il est vraiment l'effet de la loi morale, bien loin de lui être antérieur et de lui servir de fondement '.
Ce respect est de nature purement intelligible; il est si peu un sentiment de plaisir qu'on ne s'y laisse aller souvent qu'à contre-cœur. Fontenelle disait : « Devant un grand seigneur, je m'incline, mais mon esprit ne s'in-
2. P. 185-187 (131-133). Cf. p. 192 (141) : « Le re^ect pour la loi morale doit être considéré comme un effet positif, mais indirect de cette loi sur le sentiment, en tant qu'il affaiblit l'influence contrariante des penchants )>. Cf. Doctr. de la vertu, p. 225 (i3).
cline pas ». Kant ajoute : « Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnaissais pas à moi-même, mon esprit s'incline, que je le veuille ou non, et si haut que j'élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité^ ». En vain nous cherchons à nous dérober à cette impression ; nous rusons pour déguiser notre devoir sous les dehors de notre intérêt. Nous distinguons si bien même le devoir du plaisir, que l'attrait de certains devoirs en altère fatalement pour nous la pureté. De là ce ingorisnie de la morale kantienne que Schiller raillait plaisamment dans une épigramme célèbre :
Scrupule de conscience : Je rends volontiers service à mes amis. Hélas! Je le fais avec plaisir, et je suis ainsi rongé par Vidée que je ne suis pt as vertueux.
Solution : Tu n^as pas le choix : tu dois chercher à les mépriser, et à faire ainsi avec répugnance ce que le devoir ^impose '-.
Sophisme de poète, d'ailleurs! Car la répugnance n'est pas moins un mobile sensible que le plaisir. Se proposer comme fin de l'activité une action qui coûte, parce qu'elle répugne, c'est encore offrir une matière à la volonté comme principe déterminant. La vertu consiste donc dans l'effort pour accomplir la loi par pur « sentiment moral », par simple respect de la loi, à l'exclusion de tout mobile sensible, quel qu'il soit. Lutte