CHAPITRE VII
place de la critique de la faculté de juger dans l'ensemble du système.
On éprouve, en abordant la Critique de la faculté de juger, une surprise et, il faut bien le dire, une déception analogue à celle qu'on ressent contre ces architectes qui, après l'achèvement d'un édifice de grande apparence, s'aperçoivent de l'omission d'un escalier ou d'une servitude importante ; ils ne peuvent la réparer qu'en détruisent la symétrie et la pureté du plan primitif; et quel que soit leur effort pour donner à la dépendance nouvelle le style du corps de logis, l'œil des connaisseurs regrette qu'il soit trop tard pour rebâtir le tout d'après un devis homogène. La Critique de la faculté de juger apparaît ainsi, à première vue, comme un fâcheux appendice ajouté aux deux grands ouvrages critiques. Non pas comme nous l'établirons, qu'elle ne réponde â un desideratum réel, ni surtout que l'auteur n'ait tout mis en œuvre pour donner à sa troisième Critique un air de famille qui en accusât de lui-même la parenté avec les
deux autres. Mais peut-être cet effort même pour remettre en branle à propos de l'esthétique et de la finalité, tout le lourd appareil scolastique de la première Critique : antinomie, déduction, dialectique etc., contribue-t-il à rendre plus évident l'embarras que dut éprouver Kant à incorporer à son système toute une série de problèmes dont il s'avisa sur le tard et qui ne s'encadraient point aisément dans le Système de la raison pure.
Ce dernier point échappe au doute et l'on peut déterminer, à quelques mois près, à quel moment Kant s'aperçut qu'une lacune restait à combler entre la philosophie de la nature et celle de la liberté. A vrai dire, les idées de beauté et de finalité s'étaient déjà imposées à sa réflexion. Dès 1755, dans la préface de la Théorie du ciel, il ne reconnaissait à la causalité mécanique d'autre pouvoir que de déterminer la genèse et les lois les plus générales de l'univers ; dans la variété du détail de la nature vivante, il apercevait l'action d'une « force organisatrice. » Dans la Critique de la raison pure ', il avait critiqué les trois formules du principe de finalité chères aux métaphysiciens de l'école : principes d'homogénéité, de spécification et de continuité, et leur avait bien reconnu une origine transcendantale. Mais, ajoutait-il, ces principes ne sont que des maximes régulatrices de la connaissance ; elles ne correspondent à aucune expérience dans la nature; elles donnent simplement une orientation, une unité à la connaissance; elles détermi-
1. Appendice à la dialect. transcend. : De l'usage régulateur des idées de la raison pure, t. II, p. 490-508 (B. 426-442, II, 228-250).
nent, non des objets, mais des fins à poursuivre en vue d'assurer au savoir le caractère le plus systématique. C'est^ avec plus de précision, le même point de vue que défendait Kant contre Forster dans l'article du Mercure allemand de 1788 : Sur l'usage des principes téléologiques en philosophie ^ Les causes de la vie organique, prétendait le naturaliste, sont mécaniques et connaissables Elles ne sont ni l'un ni l'autre, réplique notre philosophe ; le mécanisme ne suffit pas à rendre compte des phénomènes vitaux, et, d'autre part, la Critique s'oppose à toute application au monde sensible du concept de finalité qui n'a de sens qu'au point de vue de l'expérience interne. L'existence de fins dans la nature échappe d'ailleurs à la négation comme à l'affirmation; il n'y a d'autre finalité connaissable que la finalité interne.
Ainsi, de 1755 à 1781, les idées téléologiques de Kant ont perdu tout caractère dogmatique, et, de 1781 à 1788, elles gardent inaltérée l'empreinte du criticisme, A tout prendre, d'ailleurs, ces conceptions, et pour cause, occupent dans le système une place assez restreinte.
Quant à la théorie du beau, il n'est pas improbable que Kant avait songé d'abord à lui réserver une place dans la Critique. Le 7 juin 1771, sept ans après avoir écrit les Observations sur le sentiment du beau et du subliine, il écrit à M. Herz, qu'il médite un ouvrage sur les limites de la sensibilité et de la raison, dont le plan « comprend la nature de la théorie du goût, la métaphy-