‹ KantChapitre 57 sur 139 · RANT · texte numérisé non relu

RANT

réalité. Par suite le « substratum qui contient tous les prédicats possibles est l'idée d'un « tout de la réalité » [omnitudo realitatis)^ l'être par excellence [ens realissimum, das allerreaUte Wesen), en un mot, l'être parfait.

Mais le mouvement naturel de la raison nous entraine plus loin. L'idéal de la raison pure étant le prototype par rapport auquel nous concevons tous les attributs des choses, nous sommes amenés à le concevoir comme Vêtre o)nginaire, l'être des êtres, par suite comme un objet un et simple; principe de détermination des choses données, il nous apparaît lui aussi comme donné, comme la réalité suprême; et comme il contient dans sa perfection tous les prédicats, nous le tenons pour entièrement déterminé lui-même, nous voyons en lui un individu, une personne *.

Que vaut tout ce processus dialectique? L'Analytique transcendantale nous en a montré par avance la vanité. Faute d'intuition intellectuelle à laquelle elle puisse s'appliquer, l'idée de Dieu considéré comme objet est une pure fiction {Erdichtung), par laquelle nous conférons à nos idées diverses la plus haute unité. Et cependant, une invincible tendance a de tout temps porté l'esprit humain « à chercher son repos dans la régression du conditionné donné vers l'inconditionné ». Du monde sensible tel que l'expérience nous le fait connaître, il s'élève d'abord, suivant la loi de causalité, à l'idée d'une cause suprême du monde. Puis, par un effort nouveau d'abstraction, il prend pour point de départ une exis-

tence quelconque. Enfin, il fait abstraction de toute expérience et s'élève de simples concepts à priori à l'existence de l'être nécessaire. Argument phijsico-théologique, argument cosmologiqiie, argument ontologique, tels sont donc les trois types de preuves auxquels peuvent se ramener les efforts de la raison spéculative dans la recherche de l'inconditionné. L'esprit humain s'est ainsi élevé, par un progrès naturel, de la preuve concrète à la preuve abstraite. Il importe, au terme de la Critique, de ruiner ces preuves, qui sont comme la clef de voûte avec laquelle doit s'écrouler tout l'édifice de la philosophie spéculative. Il suffira, pour mener à bonne fin cette tâche redoutable, de montrer que l'illusion transcendantale cachée dans l'argument ontologique est la même qui vicie les deux autres preuves. C'est donc par la preuve ontologique qu'il convient de commencer cet examen ^.

S 1. — L'Argument ontologique.

La critique de cet argument ne difiere pas sensiblement de celle que nous avons rencontrée dans la dissertation sur l'Unique fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu. Mais, tandis qu'en 1763 Kant admet encore une forme d'argument analytique qui consiste à remonter du possible au nécessaire qui en est la condition, en 1781 il dénonce l'impuissance absolue du processus analytique à atteindre l'existence.

Le propre de l'argument ontologique ou « cartésien », ainsi que Kant se plaît à l'appeler, est de déduire more geometrico l'existence de Dieu de la simple définition de l'être parfait : l'être parfait est celui qui possède toutes les perfections ; or l'existence est une perfection ; il serait donc contradictoire que l'être parfait n'existât pas. Son concept implique l'existence comme la définition du triangle enferme l'égalité des trois angles à deux droits. Le vice interne de cet argument est de considérer l'existence comme un attribut logique que l'analyse peut tirer d'un concept. Sans doute, étant donné un triangle, il serait contradictoire de nier que ses angles sont égaux à deux droits, mais il n'y a nulle contradiction à supprimer cette propriété en supprimant le triangle lui-même. lien est de même du concept d'être parfait : dire « Dieu est tout -puissant » est un jugement nécessaire, parce que la toute-puissance est découverte par analyse dans l'idée de l'être parfait. Mais si je dis : Dieu n'est pas, tous les prédicats sont supprimés avec le sujet, et il n'y a aucune contradiction dans cette pensée. Il faudrait donc établir d'abord qu'il est nécessaire que le sujet Dieu soit posé.

Mais, objectera-t-on peut-être, n'est-ce pas précisément le caractère exceptionnel du concept d'être parfait que de ne pouvoir être supprimé? Le concept de 1' « être absolument réel » ne doit-il pas être posé nécessairement?

Sans doute, répond Kant, il n'y a pas contradiction à concevoir l'être réel comme existant. Mais c'est là une possibilité purement logique dont on ne peut rien con-

dure quant à l'existence réelle. L'existence n'est pas un prédicat qu'il suffise d'ajouter au concept pour en établir l'existence. Il n'y a aucune différence, au point de vue des attributs, entre cent thalers imaginaires et cent thalers réels. De même l'idée de Dieu existant n'est pas plus riche en attributs que l'idée de Dieu non existant. Seule la synthèse de l'expérience peut déterminer si le possible est réel, si cent thalers sont dans mon tiroir ou dans ma pensée. Or le critérium de l'expérience, l'intuition nous manque absolument pour déterminer si le concept de Dieu est réel ; et l'illusion transcendentale qui nous porte à prendre le possible pour le réel est aussi vaine que celle d'un marchand qui croirait augmenter son avoir en ajoutant quelques zéros à son livre de caisse ^

S 2. — L'Argument cosmologique.

L'argument cosmologique n'est autre que la preuve a contingentia mundi de Leibniz et de Wolfï. Il a, sur le précédent, le grand avantage, d'aller de l'être au possible, ab actit ad posse, de prendre un point d'appui solide dans l'expérience ^. Aussi emporte-t-il avec lui « la plus grande persuasion, tant pour la raison spéculative que pour la raison commune ».

Il peut s'énoncer ainsi : Si quelque chose existe, il doit exister aussi un être absolument nécessaire; or j'existe

Page 1