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CRITIQUE DE LA RAISON PURE SPÉCULATnTE. 137
mieux approprié à la raison commune » ; aussi méritet-il « d'être toujours rappelé avec respect ». On le rencontre d'ordinaire, dans l'histoire de la philosophie, sous le nom d'argument des causes finales. Kant l'examine en particulier sous la forme que lui a donnée Reimarus dans ses populaires Dissertations sur les principales vérités de la religion naturelle, publiées en 1754 ^. Nous avons vu plus haut qu'à cette même époque, dans son Histoire naturelle du ciel^ Kant superposait encore une théorie cause-finaliste à sa conception mécanique de l'univers. Mais, en 1781, cet argument vénérable ne lui parait plus à l'épreuve de la critique.
Résumons, en efîet, l'argument : dans la nature, nous n'apercevons pas seulement des relations causales, mais un accord régulier dans l'ensemble des phénomènes ; chez les vivants, nous trouvons une réciprocité harmonique de causes. Cet accord et cette réciprocité ne peuvent s'expliquer par la matière même dont les choses sont faites. Il faut donc admettre, en dehors des choses, une intelligence'ordonnatrice qui alibrementimposé un ordre à l'aveugle nature. Et comme toutes les parties de l'univers sont elles-mêmes agencées entre elles comme les pièces d'une œuvre d'art, il en résulte que cette intelligence est une, qu'elle réside en un être simple, principe universel de tout ordre et de toute harmonie.
Que vaut cet argument? Kant remarque tout d'abord
1. Cet ouvrage eut six éditions au 18' siècle. Quant au terme de physico-théologique, Kant l'emprunte à la Physico-théologie, de l'Anglais Durliam (1713J.
que rassimilation de la nature aux œuvres de l'art humain procède d'une analogie dont la Critique, si elle voulait « chicaner » la raison naturelle, n'aurait pas de peine à montrer l'illégitimité. Mais cette analogie ne comporte pas même les conclusions qu'on en attend, car elle conduirait tout au plus à concevoir Dieu comme l'architecte, et non comme le créateur du monde. C'est ainsi que le Nouç d'Anaxagore organisait le chaos, éternel comme lui. D'autre part, notre connaissance limitée du monde ne devrait s'élever qu'au concept d'une puissance organisatrice, très grande sans doute, mais encore limitée et indéterminée. Nous ne pouvons donc, par ce moyen, nous faire le concept d'un être tout-puissant, tout-connaissant, en un mot absolument déterminé, conformément à l'idée que la raison se fait de Dieu. Que si l'on franchit ce pas, si l'on affirme que l'ordonnateur de ce monde contingent est l'ens realissimum, l'être parfait, on rejoint du coup l'argument cosmologique a contingentia mundi, et qui n'est, comme on sait, qu'une preuve ontologique déguisée. Les « physico-théologiens » ont donc grand tort de mépriser l'argument ontologique « comme une toile d'araignée tissée par des esprits obscurs et subtils », car ils sont les premiers à se laisser prendre au piège i.