‹ KantChapitre 63 sur 139 · KAM · texte numérisé non relu

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des mathématiques est donc à priori frappée de stérilité K

Mais le dogmatisme n'est pas toujours affirmatif ; il est parfois négatif, quand il prétend, par exemple, condamner la raison au silence en relevant contre elle les contradictions dans lesquelles elle a pu tomber. Contre une conclusion aussi tyrannique la raison doit se défendre, et c'est là son usage polémique. Elle doit montrer, par exemple, que les antinomies cosmologiques reposent sur un malentendu, et que, s'il est impossible de démontrer l'existence de Dieu, il est tout aussi arbitraire de nier dogmatiquement son existence. En tout cas, il importe, dans ces polémiques, de laisser à la raison une parfaite liberté d'investigation et de critique. « Ne laissez parler à votre adversaire que le langage de la raison, et ne le combattez qu'avec les armes de la raison ». Point d'appels retentissants à la morale soi-disant menacée ou à l'opinion publique. « Laissez faire ces genslà ; s'ils témoignent du talent, une investigation neuve et profonde, en un mot s'ils ne font preuve que de raison, la raison y gagnera toujours. » A quoi bon « appeler la garde »? En matière de dialectique, il n'y a pas de victoires dangereuses. Reconnaissons donc aussi à chacun le droit de soumettre au jugement public les léflexions et les doutes qu'il n'a pu résoudre lui-même, sans le dénoncer comme un « citoyen turbulent et dangereux ». C'est là « un droit primordial de la rai-

son humaine qui ne reconnaît d'autre tribunal que cette même raison universelle où chacun a sa voix; et comme c'est de cette raison que doivent venir toutes les améliorations dont notre état est capable, un tel droit est sacré et ne doit pas subir d'atteinte ))^.

Évitera-t-on même de porter les polémiques philosophiques devant la jeunesse universitaire? Le danger ne serait-il pas^ au contraire, de les lui laisser ignorer et de livrer ses convictions au premier choc des arguments d'un dogmatisme négateur? Il est au contraire d'une sage prévoyance d'initier les étudiants à la vraie méthode critique qui leur montrera la vanité de toute polémique, positive aussi bien que négative, sur tous les problèmes dont la solution est soustraite au contrôle de l'expérience 2.

Quant au scepticis?ne, dans lequel l'esprit humain, las de controverses stériles, cherche parfois à se reposer, ce ne saurait être qu'un lieu de passage, « où la raison peut songer au voyage dogmatique qu'elle vient d'accomplir », mais où elle ne peut élire domicile, car il n'y a de vrai repos que dans la certitude. C'est encore la Critique qui sauve le sceptique de nouveaux tâtonnements; elle trace, à la suite de Hume, une « géographie de la raison humaine ». Mais tandis que Hume s'était contenté de reléguer au delà de l'horizon tous les objets absolus que recherche la raison, la Critique délimite exactement les possessions légitimes dont l'esprit hu-

main peut jouir sans craindre d'inopportunes contestations K

Quelle est donc, en définitive, la discipline que doit suivre la raison pure?

Elle doit tout d'abord s'abstenir de formuler aucune hypothèse transcendante. Une hypothèse n'est légitime que si elle s'appuie sur un fait réel et si elle dispense de recourir à d'autres hypothèses subsidiaires. Or, l'hypothèse d'une cause absolument parfaite, pour expliquer l'ordre et l'harmonie de l'univers, ne répond à aucune de ces conditions; car, outre qu'elle ne peut invoquer aucune expérience, elle contraint le philosophe à formuler de nouvelles hypothèses pour expliquer le mal et le désordre qui se rencontrent aussi dans le monde. Tout au plus les hypothèses transcendantes peuventelles avoir cet avantage pratique de rabattre les prétentions du dogmatisme négatif. Mais ce sont des « armes de plomb » qui ne valent qu'en raison de la faiblesse des adversaires, athées ou matérialistes -.

En second lieu, dans ses démonstrations proprement dites, la raison pure doit se souvenir que ses principes ne sont pas constitutifs, mais régulateurs, qu'ils règlent la connaissance, et non le réel. La possibilité de l'expérience demeure l'unique critérium légitime d'une démonstration philosophique. L'unique preuve du principe de causalité, par exemple, est la nécessité d'une détermination dans le temps pour qu'une expérience se

produise. Et cette démonstration ne s'attarde point à réfuter telle ou telle thèse adverse ou à rechercher une confirmation dans la vérité des conséquences : la preuve critique est, par définition, directe, « ostensive », unique et fondée sur la seule expérience i.

Canon de la raison pure. — Nous pouvons désormais considérer comme achevée la critique de la raison dans son usage théorétique ; nous savons à quelles sévères conditions cet usage est légitime. Mais cet usage est-il le seul? A plusieurs reprises déjà, Kantnous a laissé entrevoir, à côté de l'usage cognitif, un usage pratique de la raison pure.

« J'appelle pratique, dit-il, tout ce qui est possible par la liberté » 2, et dans cette simple définition il ne faut voir rien de moins que la distinction radicale de V ordre de la nature et de V ordre moral. Les lois nécessaires de la nature, objet propre de la science, expriment simplement ce qui est; les lois morales expriment ce qui doit être; et si elles se proposent à la raison, nonpas comme une simple impulsion de la nature, mais comme un ordre absolu dicté à notre volonté, si cet ordre se trouve souvent en contradiction avec les mobiles de notre sensibilité, il en faudra conclure de toute nécessité qu'à un point de vue tout difi'érent de celui de la nature et de la science nous sommes libres et que la raison, par une voie inattendue, arrive à déterminer des objets transcendants.

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A côté du problème : Que jnds-je savoir? résolu par la critique de la raison théorétique, se dresse donc un problème absolument différent : Que dois-je faire? auquel une autre Critique devra répondre. En outre, un invincible besoin nous porte à poser cette troisième question : Que puis-je espérer? Ce dernier problème est à la fois d'ordre spéculatif et d'ordre pratique. Mais la Critique de la raison pure, nous a découragés à jamais d'en trouver une solution dogmatique. Au contraire, la solution du second problème nous mènera à la solution du troisième. Dieu nous apparaîtra, de par la loi morale, comme l'être suprême capable de réaliser la perfection que la loi morale nous commande d'atteindre, et l'immortalité pourra être admise comme la condition de l'accomplissement intégral des fins morales de Thomme. La critique de la moralité établira plus clairement la nécessité pratique de ces postulats; tout ce qui importe, au point où nous sommes arrivés, est de retenir qu'à la question : que puis-je espérer? la science doit s'interdire de répondre et que la solution ne saurait présenter d'autre caractère que celui d'une croyance [Giaicbe] d'une certitude morale. La science est certaine, mais elle n'atteint que le phénomène; la foi morale atteint l'absolu, mais elle est dénuée de valeur objective ^

Architnctonique de la raison pure . — Cette distinction, corollaire suprême de la Critique, nous permet enfin de

1. P. 594-619, 517-528 (357-389). Il ne faut pas même, dit Kant, dire : il est, mais je suis moralement certain qu'il y a un Dieu; la foi pratique est purement subjective. Cf. p. 617; B, 530-537 (386).

dresser le plan d'un « système complet delà raison pure » . Car il est évident que l'ensemble de nos connaissances, sous la discipline de la raison, doit former un système.

La philosophie, qu'on peut définir « la législation de la raison humaine », peut être étudiée soit au point de vue empirique, d'après les données de l'expérience, soit abstraction faite de tout contenu expérimental ; on a, dans ce dernier cas, \di philosophie pure, seule vraiment rationnelle et systématique.

Quelle que soit la méthode adoptée, la philosophie a un double objet, la nature et la liberté ;àe, la deux divisions : la philosophie de la nature, qui étudie les lois de ce qui est, et la philosophie morale, qui détermine les lois de ce qui doit être. Chacune de ces deux divisions comprend deux parties, ou plutôt deux moments : une propédeutique, qui étudie la faculté même de la raison par rapport à toute connaissance à priori : c'est la critique proprement dite; puis la connaissance même qui résulte de l'exercice de la raison pure : c'est le système de la raison pure, désigné ordinairement sous le nom de métaphysique. Tout le système de la raison pure est ainsi représenté par le tableau suivant :

; Critique de la raison ( Métaphysique de la

„,., ,. ' pure théorétique. \ nature 1).

Philosophie pure < ^ V,. , , . ).,.,, .

^ '^ \ Critique de la raisonC Métaphysique des

\ pure pratique. ( mœurs.

1. Comme il vient d'achever la critique de la raison pure théorétique, Kant donne en outre les subdivisions de la métaphysique de la nature: ontologie, physiologie rationnelle (comprenant la physique et làpsychologie rationnelles), cosmologie rationnelle, théologie rationnelle. Cf. p. 619-G33; B, 538-541 (380-405).

Histoire de la raison pure. — Enfin un système parfait de la raison pure devrait comprendre une histoire des théories de la raison qui mettrait en relief l'originalité absolue du criticisme. Kant se contente de signaler ce desideratum et d'indiquer brièvement les directions vainement suivies par ses prédécesseurs. Les uns se sont placés au point de vue de Y objet de la connaissance rationnelle et se sont divisés, avec Épicure et Platon, en sensualistes et intellectualistes; d'autres ont recherché Y origine de cette connaissance; les empiristes, avec Locke, la trouvent dans les sens, les noologistes, à la suite de Leibniz, dans l'entendement lui-même ; enfin le point de vue de la méthode n'a pas mis davantage d'accord entre les esprits : WolfF reste attaché au dogmatisme. Hume aboutit au scepticisme '.

De ces trois antagonismes, le dernier est le plus grave, car il compromet à la fois la science et la métaphysique. C'était aussi le plus vivant, au milieu du dix-huitième siècle, celui, on se le rappelle, qui avait le plus violemment troublé la quiétude dogmatique du disciple de Wolff et de Nev^'ton. Cette quiétude, Kant l'a désormais reconquise, non pas en se rendormant dans le dogmatisme, mais en trouvant une position nouvelle qu'il croit inexpugnable, car elle est également défendue sur ses deux faces : d'un côté l'expérience assure à la science un rampart inaccessible , et de l'autre les croyances métaphysiques se réfugient sous l'abri tutélaire de la loi du devoir.

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