‹ Kean, ou, Désordre et génieChapitre 49 sur 56 · KEAN, ELENA · texte numérisé non relu

KEAN, ELENA

Eh bien?

Il a été trouvé.

Par qui?

Par le comte.

Grand Dieu!

KEAN

Il le connaît, n'est-ce pas?

ELENA

Sans doute,

KEAN

£h bien...

ELENA

£h bien?

KEAN 190

KEAN

Vous me donniez le conseil de fuir, je suis prêt. Fuirai-je seul ?

ELENA

Oh! vous êtes insensé, monsieur Rean... Non, non, c'est chose impossible ; non ! notre amour fut un instant d'égarement, d'erreur, de folie, auquel il ne faut plus songer, et que nous devons oublier nous-mêmes, afin que les autres l'oublient.

L'oublier ? Oh ! vous n'y songez pas, Elena ! mais, quand je m'exilerais, quand je cesserais de vous voir, n'aurais-je pas votre image éternellement sur mon cœur ou devant mes yeux? n'ai-je pas votre portrait, votre portrait chéri?

ELE>'A

Je viens vous le redemander, Rean.

KEAN

Vous venez me redemander votre portrait! votre portrait, donné hier, vous venez ae le redemander aujourd'hui !

ELENA

3Iais songez que la raison l'exige. Rean, vous m'aimez, je le crois, je le sais; mais pensez-vous qu'éloigné de moi, cet amour résistera à l'absence? Non; avec votre talent, et célèbre comme vous l'êtes, les occasions viendront d'elles-mêmes audevant de vous ; vous aimerez une autre femme, et mon portrait, mou porirait, qui est en ce moment un souvenir d'amour, ne sera plus alors qu'un trophée de victoire.

KEAN

Ah! le voilà, madame! Un pareil soupçon ne laisse aucun moyen de refus ; en amour, qui doute accuse.

ELENA

Rean !

KEAN

Le voilà ; je ne l'ai pas gardé longtemps et personne ne l'a vu, madame; de sorte que, si vous en avez promis un autre, vous pouvez vous dispenser de le faire faire, et douner celuilà à la place.

ELENA

Promis à qui?

Que sais-je? en échange de quelque éventail, peut-être.

ELBNA.

0 KeanI Rean! après ce que j'ai fait pour vous, après ce que je vous ai sacrifié...

KBAR.

Et que m'avez-vous tant sacrifié, madame, si ce n'est votre 0!-gueil, vous ? C'est vrai, madame la comtesse de Rrefeld est descendue jusqu'à aimer un comédien ; vous avez raison, cet amour était un moment d'erreur, d'égarement, de folie ; mais tranquillisez-vous, madame, l'erreur fut pour moi seul; moi seul fus égaré, moi seul ai été fou; oh! oui, fou, et bien fou de croire au dévouement d'une femme! fou de risquer pour elle mon avenir, ma liberté, ma vie, et cela sur un soupçon de jalousie, tandis que j'étais si ardemment aimé! Oh! j'avais tort, sang-Dieu! j'avais tort! Et voilà donc pourquoi! c'était pour entendre ces choses sortir de votre bouche que je vous attendais depuis hier avec tant de mortelles impatiences ! voilà pourquoi mon cœur battait à me briser la poitrine, à chaque coup que l'on frappait à cette porte ! Oh ! je les connaissais pourtant bien, ces sortes d'amours ; je savais de quelle profondeur et de quelle durée elles sont, et, vaniteux que je suis, je m'y suis laissé prendre !... Voilà votre portrait, madame.

ELENA

Oh! Rean, ne m'en veuillez point d'avoir plus de raison çue vous.

KEAN

Plus de raison que moi? Oh! je vous en défie, madame, et vous venez de faire une cure merveilleuse. J'avais le transport, le délire, quelque chose comme une fièvre cérébrale; vous m'avez appliqué de la glace sur la tête et sur le cœur, je suis guéri. Mais une plus longue absence augmenterait probablement les soupçons du comte, en admettant que cet éventail lui en ait donné ; puis, d'un moment à l'autre, le con«;table peut venir pour m'arréter...

ELENA

Ah ! Rean, Rean. j'aime mieux votre colère que votre ironie. Me quitterez-vous ainsi? est-ce ainsi que vous me direz adieu ?

KEAN 201

KEàR.

Madame la comtesse de Kœfeld permettra-t-elle au comédien Keau de lui baiser la main ?.,.

(Il s'incline pour baiser la main de la Comtesse.) LE COMTE, dans l'antichambre.

Je vous dis que j'entrerai, monsieur!...

SAL0M0:X, de même.

Et je vous dis que vous n'entrerez pas, moi|

BLENA.

Le comte ! le comte !

KEAn.

Votre mari?... Oh! mais c'est donc une fatalité qui l'amène!

Cachez-vous, Elena, cachez-vous! (Elle va an cabinet d'Anna.)

Non, point là; ici, ici! La du moins, personne ne vous verra; les fenêtres donnent sur la Tamise.

ELENA

Un dernier mot, une dernière prière...

Laquelle? Dites, dites.

BLEIfA.

Mon mari vient vous demander raison, sans doute,

KEAN

Soyez tranquille, madame, le comte me sera sacré. Hier, peut-être eussé-je donné des années de ma vie pour une rencontre avec lui; mais, aujourd'hui, soyez tranquille, je ne lui eu veux plus.

LE COMTE

Je vous dis qu'il faut que je le voie!

KEAN, allant ouvrir la porte.

Qu'est-ce à dire, Salomon ? et jjourquoi ne laissez-vous pas entrer M. le comte de Rœfeld?

(Le Comte entre. Kean referme la porte, et met la clef dan^ sa poche.)

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