SCÈNE VII KEAN, LE COMTE DE ROEFELD, SALOMON
SALOMON
Maître^ vous m'aviez dit...
KEAN
Que je ne voulais recevoir personne, c'est vrai ; mais j'étais loin de m'attendra à l'honneur que me fait M. le comte.
(Il fait signe à Salomon de sortir.) LE COMTE.
Au contraire, monsieur, j'aurais cru que vous n'aviez clos votre porte que parce que vous comptiez sur ma visite.
Et d'où m'aurait pu venir cette présomption, monsieur le comte?
LE COMTE
De ce que j'avais dit hier dans votre loge, à propos de nous autres Allemands, que, lorsque nous nous croyions offensés, nous nous battions avec tout le monde : or, je suis offensé, monsieur, et je viens pour me battre. La cause, vous la connaissez, mais il est important qu'elle reste entre nous; aussi vous voyez que, contrairement aux habitudes, je ne vous ai point écrit, je ne vous ai envoyé personne, et je suis venu à vous, seul et confiant comme un homme d'honneur. En passant devant la première caserne que nous trouverons sur le chemin d'Hyde park, nous prierons deux officiers de nous servir de témoins. Quant au motif de notre rencontre, ce sera tout ce que vous voudrez : une querelle à propos de la mort de lord Castlereagh ou de l'élection de M. O'Connell.
KEAN
Jlais vous comprenez, monsieur le comte, que ce motif, suffisant pour tout autre, ne l'est pas pour moi : il ne peut y avoir rencontre que lorsqu'il y a otFense, et je ne crois pas avoir été assez malheureux...
LE COMTE
C'est bien, monsieur, c'est bien ! je comprends cette délicatesse-, mais c«tte délicatesse est presque une nouvelle insulte. Si vous ne vous battez pas lorsque vous avez offensé, vous battez-vous lorsqu'on vous offense ?
KEAN
C'est selon, monsieur... Si l'on m'offense sans motif, j'attribue à la folie l'insulte qu'on me fait, et je plains celui qui m'insulte.
KEAN 203
Monsieur Rean, dois-je croire que votre réputation de cou* rage est usurpée ?
EEAN.
Non, monsieur le comte, car j'ai fait mes preuves.
LB COMTE
Prenez garde, je dirai partout que voua êtes un lâche.
KEÀN.
On ne vous croira pas.
LE COMTE
Je dirai que j'ai levé la main...
KEAN
Et voTiS ajouterez que je l'ai arrêtée pour épargner à l'un de nouû un chagrin mortel.
LE COMTE
C'esi bien; vous ne voulez pas vous battre, je ne puis pas vous forcer; mais il faut que ma colère se répande, songez-y bien, et, si ce n'est sur vous, ce sera sur votre complice.
EEAN, le retenant.
Je vous jure, monsieur le comte, que vous êtes dans l'erreur la plus profonde, je vous jure que vous n'avez aucun motif de soupçonner ni moi ni personne.
LE COMTE
Ah ! je voulais que tout cela se passât dans le silence, et vous me forcez au bruit; votre sang suffisait à ma haine, et je ne demandais pas autre chose ; mais vous avez peur de ma vengeance et vous la renvoyez à une femme, c'est bien.
Monsieur le comte, il y a quelque chose de plus lâche qu'un homme qui refuse de se battre, c'est un homme qui s'attaque à une femme qui ne peut pas lui répondre.
LE COMTE
Toute vengeance est permise du moment , qu'elle atteint le coupable.
KEAN
Et moi. ie vous dis, monsieur, que la comtesse est innocente;
je vous dis qu'elle a droit à vos égards et à voire respect ; je vous dis que, si vous prononcez un seul mot qui la compromette, que, si vous froissez un pli de sa robe, que, si vous touchez un cheveu de sa tére, il y a à Londres des hommes qui ne laisseront pas impunie une telle action. Et tenez, moi tout le premier, moi qui ne l'ai vue qu'une fois, moi qui la connais à peine, moi qui ne la connais pas...
LE COMTE
Ah ! tout bon comédien que vous êtes, monsieur Rean, vous venez cependant de vous trahir. Eh bien, maMUenant parlons franc; regardons-nous en face et ne détournez plu» les yeux : connaissez-vous cet éventail f
EEAN.
Cet éventail?
LE COMTB.
11 appartient à la comtesse.
EEAN.
Eh bien, monsieur.'...
Eh bien, monsieur, cet éventail, hier, je l'ai trouvé...
SALOMON, entrant.
Une lettre pressée du prince de Galles.
KEAN
Plus tard.
SALOMON, à demi-Tois.
Non, tout de suite.
KEAN
Vous permettez, monsieur le comte?
LE COMTE
Faites, faites ; je ne m'éloigne pas.
EEâN, après avoir In. ,
Vous connaissez l'écriture du prince de Galles, monsieur ?
LE COMTE
Sans doute ; mais que peut avoir à faire l'écriture du prince de Galles?...
KEAN 205