AUTRUCHE
L'autruche (4) passe pour être le plus grand des oiseaux; mais elle est privée, par sa grandeur même, de la puissance de voler. On en a observé une qui pesait, quoique très maigre, cinquante-cinq livres tout écorchée et vidée de ses parties intérieures; en sorte que, passant vingt à vingt-cinq livres pour ces parties et pour la graisse qui lui manquait, on peut, sans rien outrer, fixer le poids moyen d’une autruche vivante et médiocrement grasse, à soixante et quinze ou quatre-vingts livres. Quelle force ne faudrait-il pas dans les ailes et dans les muscles moteurs de ces ailes pour soulever et soutenir au milieu des airs une masse aussi pesante? Mais la pesanteur n’est pas le seul obstacle qui s'y oppose; la force des muscles pectoraux , la grandeur des ailes, leur situation avantageuse, la fermeté de leurs pennes, etc., seraient ici des conditions d'autant plus nécessaires, que la résistance à vaincre est plus grande : or, toutes ces conditions leur manquent absolument ; car l’autruche n’a point d’ailes, puisque les plumes qui sortent de ses ailerons sont toutes effilées, décomposées, et que leurs barbes sont de longues soies détachées les unes des autres, et ne peuvent faire corps ensemble pour frapper l’air avec avantage. Celles de la queue sont aussi de la même structure, et ne peuvent, par conséquent, Opposer à l’air une résistance convenable ; elles ne sont pas même disposées pour pouvoir gouverner le vol en s’étalant ou se resserrant à propos, et en prenant différentes inclinaisons ; toutes les plumes qui recouvrent le corps sont encore faites de même. Toutes ont pour barbes des filets détachés, sans consistance, sans adhérence réciproque; en un mot, toutes sont inutiles pour voler ou pour diriger le vol. Aussi l’autruche est attachée à la terre comme par une double chaîne, son excessive pesanteur et la conformation de ses ailes; et elle est con-
(1) En laün, struthio ; en espagnol, avestruz; en italien, struzzo ; en allemand, struss ou strauss ;
en anglais, ostrich,
damnée à en parcourir laborieusement la surface, comme les quadrupèdes, sans pouvoir jamais s'élever dans l'air. Aussi a-t-elle, soit au dedans, soit au dehors, beaucoup de ressemblance avec ces animaux : comme eux, elle a, sur la plus grande partie du corps, du poil plutôt que des plumes; sa tête et ses flancs n’ont même que peu ou point de poils, non plus que ses cuisses, qui sont très grosses , très musculeuses ; ses grands pieds nerveux et charnus, qui n’ont que deux doigts, ont beaucoup de rapports avec les pieds du chameau. Ses ailes sont moins des ailes que des espèces de bras, qui lui ont été donnés pour se défendre; l’orifice des oreilles est à découvert, et seulement garni de poil dans la partie intérieure où est le canal auditif; sa paupière supérieure est mobile comme dans presque tous les quadrupèdes, ét bordée de longs cils comme dans l’homme et l'éléphant ; la forme totale de ses yeux a plus de rapport avec les yeux humains qu'avec ceux des oiseaux, et ils sont disposés de manière qu'ils peuvent voir tous deux à-la-fois le même objet.
L’autruche est un oiseau très anciennement connu, puisqu'il en est fait mention dans le plus ancien des livres : il fallait même qu’il fût très connu, car il fournit aux écrivains sacrés plusieurs comparaisons tirées de ses mœurs et de ses habitudes ; et plus anciennement encore, sa chair était, selon toute apparence, une viande commune, au moins parmi le peuple, puisque le législateur des Juifs la leur interdit comme une nourriture immonde.
La race de l’autruche est donc une race très ancienne; elle à su se conserver pendant cette longue suite de siècles, et toujours dans la même terre, sans altération comme sans mésalliance; en sorte qu’elle est dans les oiseaux, comme l'éléphant dans les quadrupèdes, une espèce entièrement isolée et distinguée de toutes les autres espèces par des caractères aussi frappans qu'invariables.
Le temps dela ponte chez les autruches, dépend du climat qu’elles habitent, et c'est toujours aux environs du solstice d'été, c’est-à-dire, au commencement de juillet, dans l'Afrique septentrionale ; et sur la fin de décembre, dans l'Afrique méridionale. La température du climat influe aussi beaucoup sur leur manière de couver : dans la zone torride, elles se contentent de déposer leurs œufs sur un amas de sable qu’elles ont formé grossièrement avec leurs pieds, et où la seule chaleur du soleil les fait éclore; à peine les couvent- elles pendant la nuit; et cela même n’est pas toujours nécessaire , puisqu'on en a vu éclore qui n’avaient point élé couvés par la mère, ni même exposés aux rayons du soleil, quoique les autruches ne couvent point ou que très peu leurs œufs, il s’en faut beaucoup qu'elles les abandonnent; au contraire, elles veillent assidument à
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leur conservation et ne les perdent pas de vue; c’est de là qu’on a pris occasion de dire qu’elles les couvaient des yeux , à la leure : et Diodore rapporte une facon de prendre ces animaux, fondée sur leur grand attachement pour leur couvée; c’est de planter en terre , aux environs du nid et à une juste hauteur, des pieux armés de pointes bien acérées, dans lesquelles la mère s’enferre d'elle-même lorsqu'elle revient avec empressement se poser sur ses œufs.
Les jeunes autruches sont d'un gris cendré, la première année, et ont des plumes partout; mais ce sont de fausses plumes qui tombent bientôt d’ellesmêmes, pour ne plus revenir sur les parties qui doivent être nues, comme la tête, le haut du cou, les cuisses, les flancs et le dessous des ailes. Elles sont remplacées, sur le reste du corps, par des plumes alternativement blanches et noires quelquefois grises. Les plus courtes sont sur la partie inférieure du cou, la seule qui en soit revêtue; elles deviennent plus longues sur le ventre et sur le dos.
L'’autruche est un oiseau propre et particulier à l'Afrique , aux îles voisines de ce continent, et à la partie de l’Asie qui confine l'Afrique. Ces régions qui sont le pays natal du chameau, du rhinocéros, de l'éléphant et de plusieurs autres grands animaux, devaient être aussi la patrie de l’autruche. Elles sont très fréquentes dans les montagnes situées au sud-ouest d'Alexandrie.
Comme l’autruche ne vole point, elle est dans le cas de tous les quadrupèdes des parties méridionales de l’ancien continent, c’est-à-dire, qu’elle n’a pu passer dans le nouveau : aussi n’en a-t-on point trouvé en Amérique, quoiqu’on ait donné son nom au Touyou. Par la même raison, on ne l’a jamais rencontrée en Europe , où elle aurait cependant pu trouver, dans la Morée et au midi de l'Espagne et de l'Italie, un climat convenable à sa nature ; mais pour se rendre dans ces contrées , il eût fallu ou franchir les mers qui l’en séparaient, ce qui lui était impossible, ou faire le tour de ces mers, et remonter jusqu’au 50° degré de latitude, pour revenir par le nord en traversant des régions très peuplées , nouvel obstacle doublement insurmontable à la migration d’un animal qui ne se plaît que dans les pays chauds et les déserts.
Les autruches habitent en effet, par préférence, les lieux les plus solitaires et les plus arides, où il ne pleut presque jamais; et cela confirme ce que disent les Arabes, qu'elles ne boivent point. Elles se réunissent dans ces déserts en troupes nombreuses, qui de loin ressemblent à des escadrons de cavalerie, et ont jeté l'alarme dans plus d’une caravane. Leur vie doit être un peu dure dans ces solitudes vastes et stériles; mais elles y trouvent la liberté; c’est pour jouir de ce bien inestimable, qu’elles fuient l'homme : mais l'homme, qui sait le profit qu'il en peut tirer, les va chercher dans leurs retraites les plus sauvages ; il se
nourrit de leurs œufs, de leur sang, de leur graisse, de leur chair ; ilse pare de leurs plumes. Il conserve peut-être l’espérance de les subjuguer tout-à-fait, et de les mettre au nombre de ses esclaves. L’autruche promet trop d'avantages à l’homme, pour qu’elle puisse être en sûreté dans ses déserts.
Des peuples entiers ont mérité le nom de struthophages, par l'usage où ils étaient de manger de l’autruche; et ces peuples étaient voisins des éléphantophages, qui ne faisaient pas meilleure chère. On sait que l’empereur Héliogabale fit un jour servir la cervelle de six cents autruches dans un seul repas.
Les autruches, quoique habitantes du désert, ne sont pas aussi sauvages qu'on l’imaginerait : tous les voyageurs s'accordent à dire qu’elles s’apprivoisent facilement, surtout lorsqu'elles sont jeunes. Les habitans de Dara, ceux de Libye, etc., en nourrissent des troupeaux, dont ils tirent sans doute ces plumes de première qualité, qui ne se prennent que sur les autruches vivantes; elles s’'apprivoisent même sans qu’on y mette du soin, et par la seule habitude de voir des hommes, et d'en recevoir la nourriture et de bons traitemens.
On fait plus que de les apprivoiser; on en a dompté quelques-unes, au point de les monter comme on monte un cheval : et ce n’est pas une invention moderne; car le tyran Firmius, qui régnait en Egypte sur la fin du troisième siècle, se faisait porter, dit-on, par de grandes autruches. M. Adanson à vu, au comptoir de Podor, deux autruches encore jeunes, dont la plus forte courait plus vite que le meilleur coureur anglais , quoiqu’elle eût deux nègres sur son dos. Cela prouve que ces animaux, sans être absolument farouches, sont néanmoins d’une nature rétive, et que, si on peut les apprivoiser jusqu’à se laisser mener en troupeaux, revenir au bercail, et même à souffrir qu’on les monte, il est difficile, et peut-être impossible, de les réduire à obéir à la main du cavalier, à senür ses demandes, comprendre ses volontés, et s'y soumettre. Docile à un cerain point par stupidité, elle paraît intraitable par son naturel, et il faut bien que cela soit, puisque l’Arabe, qui a dompté le cheval et subjugué le chameau, n’a pu encore maîtriser entièrement l’autruche.
Au reste, quoique les autruches courent plus vite que le cheval, c’est cependant avec le cheval qu’on les courre et qu’on les prend; mais on voit bien qu’il y faut un peu d'industrie : celle des Arabes consiste à les suivre à vue, sans les trop presser, et surtout à les inquiéter assez pour les empêcher de prendre de la nourriture, mais point assez pour les déterminer à s'échapper par une fuite prompte; cela est d'autant plus facile qu’elles ne vont guère sur une ligne droite, et qu’elles décrivent presque toujours, dans leur course, un cercle plus
ou moins étendu. Les Arabes dirigent leur marche sur un cercle con centrique
intérieur, par conséquent plus étroit, et les suivent toujours à une juste distance, en faisant beaucoup moins de chemin qu’elles. Lorsqu'ils les ont ainsi fatiguées et affamées pendant un ou deux jours, ils prennent leur moment, fon-
dent ‘sur elles au grand galop, en les menant contre le vent autant qu'il est possible, et les tuent à coups de bâton, pour que leur sang ne gâte point le beau blanc de leurs plumes.
Les struthophages avaient une autre façon de prendre ces animaux : ils se couvraient d’une peau d’autruche; passant leur bras dans le cou, ils lui faisaient faire tous les mouvemens que fait ordinairement l’autruche elle-même; et, par ce moyen, ils pouvaient aisément les approcher et les surprendre. C’est ainsi que les sauvages d'Amérique se déguisent en chevreuils.
On s’est encore servi de chiens et de filets pour cette chasse, mais il paraît qu’on la fait plus communément à cheval; et cela seul suffit pour expliquer l’antipathie qu’on à cru remarquer entre le cheval et l’autruche.
Lorsque celle-ci court, elle déploie ses ailes et les grandes plumes de sa queue, el ce n’est point pour accélérer son mouvement, car elle les relève lors même qu'elle va contre le vent, quoique, dans ce cas, elles ne puissent'être qu’un obstacle.
La vitesse d’un animal n’est que l’effet de sa force employée contre sa’ pesanteur, comme l’autruche est en même temps très pesante et très vive à la course, il s'ensuit qu’elle doit avoir beaucoup de force : cependant, malgré sa force, elle conserve les mœurs des granivores; elle n’attaque point les animaux plus faibles; rarement même se met-elle en défense contre ceux qui l’attaquent; bordée’sur tout le corps d’un cuir épais et dur, pourvue d’un large sternum qui, lui tient lieu de cuirasse, munie d’une seconde cuirasse d’insensibilité, elle s'aperçoil à peine des petites atteintes du dehors, et elle sait se soustraire aux grands dangers par la rapidité de sa fuite : si quelquefois elle se défend, c’est avec le bec, avec les piquans de ses ailes et surtout avec les pieds.